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05.10.2017

L'adoration : trésor eucharistique

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Suite à des réflexions intitulées Conférence adoration d’un Père du Saint Sacrement qui souhaite rester anonyme, voici mes remarques qui se sont muées en méditation sur la place de l’Esprit Saint dans l’adoration eucharistique.

Je souhaite d’abord rappeler une évidence de l’adoration que le Christ indique, un devoir premier commun aux juifs et aux chrétiens et que les musulmans appliquent absolument : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ta force, de toute ton âme. » Objectivement, tout croyant véritable a ce devoir d’adoration. Ce devoir correspond à une nécessité. La nécessité de reconnaître la grandeur de Dieu et de reconnaître notre position d’homme par rapport à Dieu. C’est aussi une nécessité d’action de grâce, dans la reconnaissance du Créateur qui nous donne la vie. Nécessité de reconnaître les choses comme étant à leur place. Le mouvement de l’adoration est aussi nécessairement accompagné d’humilité. Il est même mu par l’humilité. Sans humilité l’homme ne peut entrer en adoration. Au moins, si même l’adoration est perçue comme un mouvement extérieur manifesté par un geste (agenouillement, prosternation), il est au moins accompagné de la volonté de faire ce geste dans l’humilité.

Ce mouvement de l’adoration n’est pas un simple devoir d’humilité qu’accomplirait l’homme, et encore moins le religieux du Saint Sacrement. C’est un besoin. Adorer est le besoin de se reconnaître homme devant Dieu et donc d’éprouver sa petitesse devant son Créateur. Par ce geste rempli d’humilité l’homme reçoit quelque chose de Dieu. C’est ce qui motive l’adoration. Et pour le religieux du Saint Sacrement, l’adoration eucharistique n’est pas un simple signe qui le distinguerait des autres congrégations.

StPJEymardStRomansVitrailElipse.jpgJ’en viens donc à ce qui m’a gênée tout au long du développement du Père sss. Il y a un grand absent dans son analyse, qui ne l’est certainement pas pour le Père Eymard. Ce qui m’a permis de déceler cette absence, ce Grand absent, c’est certainement grâce à ce que j’ai appris, ce que j’apprends des communautés nouvelles (L’Emmanuel ; le Père Nicolas Buttet de la Fraternité Eucharistein ; un Raniero Cantalamessa… pour ceux que je côtoie actuellement, dans mes lectures). Ces communautés nouvelles, apparues fin des années soixante en France, vivent bien plus consciemment aujourd’hui de et avec ce Grand absent, qu’à l’époque du Père Eymard. Grâce au Renouveau charismatique, on peut vivre plus consciemment de l’Esprit Saint que Jésus nous a donné sur la Croix, même pendant l’adoration eucharistique.

Le Père sss écrit justement que « le Père Eymard n’a pas été saisi par la Présence seulement au tabernacle, il a vécu dans l’intimité de cette Présence à la messe, qui conduit à la communion. » Je poursuivrai en ajoutant que cette Présence continue à l’adoration eucharistique et qu’il en a joui aussi sous cette forme !

Bien sûr, l’adoration découle de la messe. Sans la consécration des Espèces par le Saint Esprit, l’hostie ne porte pas la Vie du Christ. On adore une hostie consacrée à la messe. Pas de messe, pas d’hostie consacrée. Les Prières eucharistiques 2, 3 et 4 dans le geste de la consécration du/des prêtre(s) le disent bien : « Sanctifie ces offrandes en répandant sur elles ton Esprit… » (2). 

C’est cet Esprit que l’homme riche (qui vivait dans la rectitude de la loi et suivait tous les commandements que Jésus lui rappellera juste après, en Marc 10, 17-19) a reconnu en Jésus, quand il s’est prosterné devant lui, en lui disant qu’il est bon et quand Jésus lui a répondu, presque sous le ton du reproche : « Dieu seul est bon ! ». Cet homme avait reconnu l’Esprit de Dieu en Jésus et l’adorait spontanément comme tel, à ce moment de sa rencontre personnelle, en se jetant aux pieds du Christ.

Au Saint Sacrement exposé, on reçoit l’Esprit Saint : l’Esprit de Jésus qu’Il donne sur la Croix quand son Cœur est transpercé. Le Christ donne sa Mère à l’Église et confie l’Église à sa Mère. Adorer le Saint Sacrement c’est contempler les mystères de la Passion, certes, mais aussi de la Pentecôte au sein de la Passion, lors de ce don d’amour pour tous les hommes. La Présence réelle englobe tous ces mystères eucharistiques qui sont réactualisés à chaque messe. Nous contemplons ces mystères durant l’adoration eucharistique.

Á la messe, nous nous offrons avec le Christ. Nous revivons les mystères en nous donnant unis au Christ, de son Incarnation à sa Passion, puis sa Résurrection. Á la communion, nous recevons ce Corps glorieux fait chair qui, par notre acte de foi, se donne à nous et vient agir en nous. Nous pouvons espérer que notre âme fusionne avec celle du Christ lors de la communion. Á l’adoration, nous nous exposons aussi à l’amour de Dieu. Nous apprenons à nous abandonner, à ne plus agir mais à laisser le Seigneur agir en nous. Nous contemplons ces mystères d’amour eucharistique et nous nous laissons travailler par l’action du Seigneur exposé, et auquel nous nous exposons. Ce qui agit alors est la personne trinitaire qu’est le Saint Esprit. L’action de l’Esprit nous dépouille dans ce face à face de l’adoration. Nous nous dénudons devant Lui, qui est glorieux et nu à la fois.

Pour adorer en esprit et en vérité, il me semble irréfutable que l’humilité soit cruciale. C’est l’humilité qui nous attire au Christ. L’adoration est un geste d’humilité manifesté dans le corps et vécu intérieurement, au moins dans la volonté d’être humble. Se prosterner intérieurement, en esprit et en vérité, pour rejoindre ce Dieu qui a su se rendre présent pour nous, réellement, dans ce morceau de pain consacré par l’Esprit, rejoindre ce Dieu qui a su s’abaisser pour qu’on le touche dans la foi.

PJEymard OstensoirVitrailCCorpusChristi .jpgEn page 4, le Père sss effleure ”la solution au problème”. L’adoration, comme la messe, est le fruit du mystère de la Trinité. Si un aspect d’une des trois personnes est mis en avant à un moment de la messe, une des deux autres personnes le sera à un autre moment, et encore la troisième à un autre. Et quand le Père sss cite ces paroles du Christ dans saint Jean (et c’est bien saint Jean et pas un autre évangéliste et apôtre qui l’écrit, comme il l’a vécu lors de la Cène jusqu’au pied de la croix !) : « Mon Père et moi, nous sommes un. Je glorifie mon Père et mon Père me glorifie. Père, glorifie-moi de la gloire que j’avais près de toi avant la création du monde. » Cette gloire, cette glorification, cette action provient de la troisième personne de la Trinité : l’Esprit Saint. Glorifier le Christ, sanctifier les offrandes… est le cœur de l’action de la personne du Saint Esprit. Cette personne de l’Esprit Saint est d’ailleurs plus une action qu’une figure personnalisée. Il unifie le Père et le Christ. Il diffuse l’amour du Père et du Fils. Il est cet amour qui agit ces choses. L’amour de Dieu a un nom. C’est même une personne. C’est l’Esprit Saint.  

Page 5, le Père sss reprend cette idée que « la conception objective (de saint Thomas d'Aquin) à l’avantage de mettre en lumière la relation de l’adoration à la célébration de la Messe. » Comme si l’adoration pouvait remettre en cause la primauté de la messe. L’adoration est un acte de foi. Foi en la Présence réelle au Saint Sacrement. Présence réelle qui ne peut être effective que par la transsubstantiation lors de la consécration à la messe. Cette hostie exposée ne prend sa source effective qu’à la consécration, quand le prêtre invoque l’Esprit Saint pour qu’il sanctifie les offrandes. Pas de messe, pas d’hostie consacrée, pas de Présence réelle. C’est comme si l’Esprit Saint, à chaque messe, lors de la consécration, redonnait à chaque fois naissance au Verbe originel fait chair, et nous rendait le Christ présent sous les Espèces du pain et du vin. Á chaque messe, le Christ renaît sous nos yeux (et ceux de la foi !), et meurt et ressuscite et nous fait le don de son Esprit. Á l’adoration, nous jouissons du don de son Esprit permanent, en permanence. Une fois que l’hostie est consacrée, Christ est vivant par elle, en elle, elle est Présence réelle et agit, donne sa Vie qui est Esprit. Par notre acte de foi qu’est l’adoration eucharistique, nous nous disposons à recevoir son Esprit. En cela, l’adoration eucharistique est la continuité de la messe et de la communion, comme don de l’Esprit et action de l’Esprit en nous.

P-J. Eymard Portrait 1.jpgDieu fait homme continue de se donner en donnant son Esprit durant l’adoration eucharistique. Le Christ continue de verser ses grâces pendant l’adoration, de nous transmettre son Esprit de vie. Dieu se donne dans l’adoration, et pas moins que lors de la messe et la communion. L’adoration perpétuelle a certainement valeur de signe pour la congrégation du Saint Sacrement, un signe pour le monde, oui. Comme si l’ostensoir ceignant l’Eucharistie était l’étendard de la foi des religieux sss. Mais je ne pense pas que le religieux du Saint Sacrement puisse se passer de cette action d’adorer, que sans exposition il serait toujours dans sa vocation. Recevoir les grâces du Saint Sacrement exposé n’est pas une simple posture. Notre ”travail” est de nous disposer intérieurement à recevoir sa Vie dans le secret de notre être, et même à notre insu et insensiblement, pendant l’adoration eucharistique. Notre acte de foi en la Présence réelle au Saint Sacrement se situe là : nous croyons que pendant l’adoration l’Esprit de Dieu fait homme poursuit son œuvre en nous, après la messe, entre deux communions. En Le contemplant dans la foi, Il nous fait advenir à Lui, en Lui. Sa Présence réelle est alors une action spirituelle qui nous échappe et nous transforme, dans la durée de nos adorations terrestres.

Vivant au Saint Sacrement, Dieu se donne dans l’adoration. En cela, l’Eucharistie exposée continue d’être une action initiée à la messe. Notre adoration sur terre est un avant-goût du Ciel parce que le Seigneur se donne à nous et agit en nous de façon spirituelle. Il nous fait grandir quand nous adorons en esprit et en vérité, c’est-à-dire dans l’humilité de la foi, qui nous porte à croire que Dieu se donne dans son Saint Sacrement exposé, consacré par son Esprit à la messe. L’action spirituelle du Saint Sacrement est de nous polir, de nous dépouiller, de nous faire goûter aux délices de la rencontre avec l’Esprit du Christ, à sa Paix. La Présence réelle du Saint Sacrement, née à la messe, est aussi Présence agissante spirituellement dans notre acte d’adoration, qui est acte de foi en la Toute-Puissance de Dieu dans cette humilité, cette simplicité, ce dépouillement du Saint Sacrement.


« L’adoration, c’est le vestibule du Ciel » (saint Pierre-Julien Eymard) parce que nous goûtons déjà au face à face avec Dieu pendant nos adorations terrestres. Nous avons quelque acompte du bénéfice intérieur de la rencontre de Dieu. Comme cette chose qui échappe à force d’exposition, à certains adorateurs : de rayonner de la lumière du Christ.    
                           

Jehanne Sandrine du SC & de la SE.jpgSandrine Treuillard

26 juillet 2017, Sury-ès-Bois — 5 octobre 2017, Vanves


pj eymard,adoration,adoration eucharistique,eucharistie,foi,islamResponsable de la Fraternité Eucharistique,
Branche laïque de la Congrégation du Saint Sacrement (sss), rattachée à la Chapelle Corpus Christi,
23 avenue de Friedland, Paris 8.

 

 

 

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Retrouvez cet article sur la page enrichie
Saint Pierre-Julien Eymard, Apôtre de l'Eucharistie, un saint pour notre temps


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Page Facebook :  
https://www.facebook.com/FraterniteEucharistique.PJ.EYMARD/

 

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Les deux détails des vitraux

Chapelle de Saint-Romans-sur-Isère
et Chapelle Corpus Christi, Paris 8.

 

 

13.05.2017

Le renoncement inacceptable du combat sociétal pour les valeurs anthropologiques : Camel Bechikh

camel bechikh,la france,laïcité,Écologie humaine,économie,politique,vulnérabilité,foi,christianisme,islam,conscienceL’actualité nous amène à parler du rassemblement annuel de l’UOIF auquel vous avez participé. Pouvez-vous nous dire quelques mots de votre participation ?

Camel Bechikh : Le rassemblement annuel de l’UOIF a lieu depuis 34 ans. J’y suis invité en tant que représentant de Fils de France depuis 2012. Cette année est particulière puisque nous sommes en pleine élection présidentielle. Et je me suis autorisé à, succinctement, exposer que le vote pour Emmanuel Macron était une ineptie pour l’avenir de notre pays. Et le paradoxe a voulu qu’entre les deux tours cette organisation appelle, elle, à voter pour Emmanuel Macron. Pas uniquement elle, d’ailleurs, le CFCM aussi et la Grande mosquée de Paris. Ce qui est pour moi extrêmement dérangeant puisque considérer l’intérêt supérieur de la France c’est évidemment ne pas voter pour Emmanuel Macron, qui plus est lorsque ce dernier appelle à la légalisation de la PMA (Procréation Médicalement Assistée), lorsqu’il appelle à plus de libéralisme, à plus d’immigration, ce qui signifie en fait plus d’esclavagisme moderne. Comment est-ce qu’on délocalise des capitaux, des marchandises et maintenant des êtres humains. Le rêve d’Adam Smith, en somme. Je pense que tout cela, éthiquement, n’est pas acceptable et j’aurais préféré que les associations religieuses restent dans le domaine religieux plutôt que de donner un avis sur une élection aussi politique.

 

On a vu lors des résultats du premier tour que la plupart des gens qui avaient participé à la Manif pour tous ont voté pour François Fillon. En tant qu’ancien porte-parole de la Manif pour tous, qu’en pensez-vous ?

camel bechikh,la france,laïcité,Écologie humaine,économie,politique,vulnérabilité,foi,christianisme,islam,conscienceCamel Bechikh : Alors… il faut faire un peu d’histoire. En 1999 lorsque le Pacs a été voté à l’Assemblée Nationale, même des socialistes et des députés de gauche se sont opposé au Pacs. En 2017, le candidat Fillon que l’on présentait comme un conservateur non seulement n’abroge pas le Mariage pour tous, dit Loi Taubira, mais en plus autorise l’adoption simple. Et je trouve un immense paradoxe du fait que des gens qui s’étaient autant engagés contre ce projet de loi se résignent à voter pour un candidat qui validait cette loi. Il faut être conscient de la dégringolade, quand on pense, et je le répète, qu’en 99 des députés de gauche s’étaient opposés au simple Pacs et qu’aujourd’hui le candidat de la droite dite conservatrice valide le mariage homosexuel et que ce dernier appelle à voter pour Emmanuel Macron qui prévoit la Procréation Médicalement Assistée (PMA) et prévoit aussi de reconnaître les enfants nés de GPA à l’étranger. En terme de renoncement du combat sociétal pour les valeurs anthropologiques, que l’on soit croyant ou pas, et là, en l’occurrence, il s’agit quand même majoritairement de public catholique, eh bien il y a un renoncement qui est inacceptable. Et aujourd’hui ce serait trahir l’engagement de ceux qui ont dit ”on ne lâche rien !” que de voter Emmanuel Macron.

 

En même temps il y a dans le socle de l’église catholique la notion de l’accueil de l’étranger qu’a défendu dernièrement le Pape. Comment pensez-vous que les gens se positionnent vis-à-vis de ces valeurs ?

Camel Bechikh : L’argument que l’on entend beaucoup parmi les gens qui ont milité à la Manif pour tous et qui sont prêts à voter Macron ou à s’abstenir, c’est l’accueil de l’étranger. Sauf qu’il ne s’agit pas dans le projet néo-libéral d’Emmanuel Macron de la générosité, de la charité à laquelle enjoint, engage l’Évangile. Il s’agit simplement de délocaliser des individus pour pouvoir mieux les exploiter et réhabiliter une forme d’esclavagisme moderne. On n’est pas du tout dans la charité, on est dans l’exploitation, dans l’humiliation même de ces populations que l’on fera venir ici pour faire les travaux les plus dégradants. Sachant que dans le même temps on vide les pays en question des forces vives qui peuvent assurer la prospérité de ces pays. Je pense au Maghreb, à l’Afrique subsaharienne où aujourd’hui la croissance est réelle, en terme de prospérité, en terme de richesse nationale. Il faut donc au contraire permettre à ces populations de pouvoir rester enracinées dans leurs cultures, dans leurs coutumes et participer à l’effort national pour accéder à la prospérité qui pointe son nez, aujourd’hui, dans ces pays-là.

Je reviens sur cette idée de charité : le néo-libéralisme de Macron, ce n’est pas la charité. C’est l’exploitation de l’homme par l’homme.

 

À quelle charité appellerait alors Fils de France ? Une charité tournée vers la communauté nationale ?

Camel Bechikh : Une charité déjà tournée vers la communauté nationale. Une charité de partage de l’identité, de la culture, de 2000 ans d’histoire. 2000 ans d’histoire qui d’ailleurs n’existent pas pour Emmanuel Macron puisque pour lui la France n’a pas de culture et la seule culture qu’il propose est mondialisée, en fait une culture américanisée, uniformisée dans laquelle les coutumes, les traditions, les religions sont ramenées uniquement à la logique d’un grand centre commercial. Il faut donc être extrêmement lucide sur un Emmanuel Macron qui prétend être au-delà des clivages gauche/droite — c’est ce qu’il est, en vérité, mais en prenant le pire de la gauche et le pire de la droite. Qu’est-ce que le pire de la droite ? C’est le néo-libéralisme sauvage. C’est la domination de la finance. Et qu’est-ce qui est le pire de la gauche ? C’est ce progressisme-égalitarisme aveugle qui détruit l’anthropologie humaine et qui rejoint, finalement, le libéralisme financier en permettant que l’on vende et que l’on achète la vie, donc les enfants par le biais de la PMA & de la GPA.

 

On vient de le dire : Fils de France appelle à ne pas voter Emmanuel Macron. Pourquoi n’appelez-vous pas, dans ce cas-là, à voter pour Marine Le Pen ?  

Camel Bechikh : Parce que nous nous tenons à l’écart de la vie politique, autant que faire ce peut, et nous tenons à notre indépendance. En revanche, aujourd’hui, si Emmanuel Macron passait, ce serait, quasiment, du fait de l’accélération de l’histoire, du fait de la mondialisation, du mondialisme, du fait du sans-frontièrisme, ce serait la mise à mort de 2000 ans d’histoire pour le quinquennat qui arrive. C’est toujours moins de frontières, toujours plus d’immigration, toujours plus de lois dites progressistes, et finalement le triomphe du marché.

 

Faisons un peu de prospective et plaçons-nous après le second tour. Quels sont vos espoirs pour les cinq années à venir, pour le peuple français ?

Camel Bechikh : Comme je le disais la dernière fois : l’espoir de retrouver des frontières géographiques ; le fait de retrouver une souveraineté nationale ; que notre pays ne trouve pas les rennes de son destin à Bruxelles qui est vassalisée à la logique américaine, via le néo-libéralisme ; que nous retrouvions des frontières morales ; que nous cessions d’obéir aux minorités constituées en lobbies. Je pense évidemment à la Loi Taubira, à la Procréation Médicalement Assistée, à la GPA. Que nous remettions plus d’humanité même dans notre agriculture, en étant moins poussés à la surproductivité par les pesticides mais que nous revenions à une consommation plus locale et plus saine. Puisque l’on sait aujourd’hui que le traitement abusif de notre agriculture produit un certain nombre de maladies graves qui doivent être traitées en terme de santé publique. Comme l’on combat aujourd’hui le tabac, on devrait aussi combattre l’utilisation abusive des pesticides. Que nous revenions à une mémoire historique qui ne soit pas uniquement culpabilisante et au contraire qui soit un objet de fierté pour l’ensemble des français quelques soient leurs origines, quelques soient leurs religions, mais que nous revenions à ce qu’a apporté la France au monde dans le passé et que nous puissions la projeter dans le futur. En résumé, si j’étais américain, je voterais pour Emmanuel Macron. Mais je suis français.

 

Une dernière question, toujours en terme de prospective, concernant Fils de France et plus globalement les musulmans de France. Quels espoirs pour eux ?

Camel Bechikh : L’espoir qu’ils retrouvent de manière très naturelle la communauté nationale. C’est déjà le cas pour beaucoup, évidemment. Et que les associations dites victimaires soient effacées du paysage associatif par uniquement le bon sens retrouvé par les français de confession musulmane. Et que nous ne soyons plus l’objet de l’instrumentalisation politique, soit par la détestation, soit par la flatterie, qui dans un cas ou dans l’autre ne sert que les bas intérêts de la politique immédiate au dépend du socle national.

 

Merci Camel Bechikh.

Camel Bechikh : Avec plaisir.  

 

Retrouvez cet entretien sur la page enrichie consacrée à Fils de France sur La Vaillante
Une raison d'espérance        

  

 

      

15.04.2017

Produire l’idée d’une France asséchée de transcendance, de spiritualité et de sacré, c’est présenter une sous-France

         Comment vivre ensemble entre personnes de culture ou de religion différentes ? Comment appréhender l’acculturation des populations issues de l’immigration ? La laïcité constitue-t-elle une réponse ? Maire de Montfermeil (Seine-Saint-Denis) depuis 2002, Xavier Lemoine a accepté, pour Permanences, de se livrer à un dialogue en profondeur et sans langue de bois avec Camel Bechikh, français musulman, président de Fils de France, mouvement patriotique qui s’adresse principalement aux musulmans.

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Permanences
- Xavier Lemoine, comment la population, notamment musulmane, de Montfermeil et vos élus ont-ils perçu les événements du 7 janvier puis du 11 janvier 2015 ?
 

 

Capture d’écran 2016-02-05 à 12.38.53.png         Xavier Lemoine : Vous faites bien de relier les événements du 7 et du 11 janvier parce qu’il y a une continuité entre eux, qui a consacré une forme de fracture.

         La tuerie de Charlie Hebdo, a été vécue de manière très différente par la communauté musulmane. Il y avait une réprobation envers les journalistes de Charlie Hebdo. Le sentiment était, qu’en gros, « ils l’ont un peu cherché ». Il fallait une discussion de personne à personne pour faire évoluer les choses, mais on sentait une réserve, une blessure.

         Ensuite, il y a eu cette montée en puissance - dramatique et dangereuse - du slogan ”Je suis Charlie”. Il y a eu une impossibilité - je l’ai vécue au sein de mon conseil municipal - de pouvoir communier avec les 4 millions de personnes qui ont marché le 11 janvier.

         Nous en avons parlé et mes élus de culture ou de confession musulmane ont été soulagés et m’ont dit : « Merci de nous comprendre et de nous donner la possibilité de pouvoir vous rejoindre dans cette indignation, sans être sur le front ”Je suis Charlie”, car nous ne pouvons pas être Charlie ». Dès lors que l’on fait bien la distinction entre l’esprit du journal et les hommes qui ont perdu la vie, il est possible de revenir à une indignation partagée par le plus grand nombre.

         C’est un travail à faire à l’échelle d’une commune, parce qu’il y a une relation de confiance avec des personnes. C’est à nous de reprendre tranquillement ces événements pour pouvoir rapprocher les points de vue.

 

P - Camel, vous sillonnez la France, vous parlez dans des mosquées. Qu’avez-vous observé à cet égard ?

 

Capture d’écran 2016-02-05 à 12.41.50.png         Camel Bechikh - Évidemment, quand Charlie publie un dessin où l’on voit la Vierge Marie copuler avec le Christ, je ne peux pas y souscrire, pas davantage que je ne souscris aux caricatures liées à l’islam.

         En revanche, face à la tuerie, à l’esprit de communion nationale et de deuil national, j’ai vu évidemment une solidarité, mais qui doit être, comme le disait très justement Xavier Lemoine, stratifiée. On ne peut pas adhérer à tout ”Je suis Charlie”, mais à une partie de ”Je suis Charlie”. C’est exactement ce que j’ai rencontré à la suite du 7 janvier.

         Par ailleurs, il y a une chose que l’on ne perçoit pas forcément sans être à l’intérieur de la communauté musulmane, c’est la grande peur d’être assimilé ou soupçonné de sympathie à l’endroit des tueurs. Il y a une tension. Par ailleurs, j’ai reçu beaucoup de messages de sympathie d’amis catholiques me disant de ne pas faire d’amalgame, au sens où tous les Français ne sont pas dupes de l'agressivité de Charlie Hebdo dans ses caricatures. Le ”pas d’amalgame” fonctionne donc dans les deux sens.

 

Capture d’écran 2016-02-05 à 12.39.48.png         X.L. - La question du ”pas d’amalgame” est très importante. Ce mot d’ordre est dangereux dans ce contexte de méfiance envers la communauté musulmane, notamment parce que l’on ne peut déconnecter l’épisode Charlie de ce qui se passe en Syrie, en Irak, ou encore au Nigéria.

         Là-bas il y a des chrétiens qui sont directement victimes de mouvements politiques qui se réclament, qu’on le veuille ou non, de l’islam. Vouloir dire à tout prix ”surtout pas d’amalgame” peut produire l’effet inverse de celui recherché, car le sentiment que l’on nous ment peut mener certains à se dire que tous les musulmans sont comme cela.

         Je pense donc qu’il est préférable, même si le débat n’est pas facile, de pouvoir dire que s’il s’agit de ne pas faire d’amalgame, il s’agit peut-être aussi de vouloir interroger l’islam sur son rapport avec la violence.

         Que l’on puisse accepter que dans la lecture du Coran et des hadiths, qui sont prescriptifs en terme de droit, on puisse reconnaître qu’il y a des lectures bellicistes, même si beaucoup de musulmans en font une lecture plus pacifique.  


Capture d’écran 2016-02-06 à 13.57.45.png         C.B.
- Au moment des persécutions des chrétiens d’Irak, 120 théologiens musulmans se sont réunis sur une déclaration commune pour affirmer, en s’appuyant sur les textes religieux, l’antinomie avec la violence. Mais on peut retrouver ce rapport aux textes dans l’ensemble des religions et des idéologies.

         Lorsque, au cours de l’Histoire, l’Église catholique, pour des raisons souvent très politiques, cautionne une certaine violence, par exemple vis-à-vis des protestants, il y a une lecture des textes qui n’est pas pacifique. Je crois donc que l’on peut resituer les violences commises au nom de l’islam dans une anthropologie politique plus globale.

 

Capture d’écran 2016-02-05 à 12.39.57.png         X.L. - À la différence que, pour la religion catholique, il y a un clergé, une doctrine et le cas échéant l’excommunication, qui n’est pas un vain mot. Il y a un rappel à l’ordre et une sortie de la communauté dès lors que les actes ne sont plus en conformité.

         Je ne conteste en rien la parfaite honnêteté intellectuelle des 120 théologiens qui se sont réunis, mais ils ne peuvent pas interdire à un musulman de faire la lecture qu’il souhaite, parce qu’il n’y a pas d’ordination ni d’agrément.

         C’est toute la difficulté : ces personnes n’engagent qu’elles et pas l’ensemble de la communauté.

         Il y a un autre facteur important, qui est le poids de la communauté sur l’ensemble des fidèles. Nous voyons bien, dans nos quartiers, comment certaines personnes, qui souhaitaient avoir des comportements personnels vestimentaires ou alimentaires qui leur convenaient, en sont venues à adopter d’autres comportements sous le poids de la communauté, pour retrouver une tranquillité.

 

Capture d’écran 2016-02-06 à 13.57.50.png         C.B. - Quand nous parlons de communauté, il faut peut-être cerner le mot. Souvent, cette communauté n’est pas déterminée uniquement par son appartenance à une spiritualité qui peut avoir plusieurs lectures.

         Il y a aussi une communauté, une forme de solidarité, par strates sociales, par quartiers où l’on est dans la même pauvreté, à l’écart du monde qui fonctionne, qui tourne, qui consomme, etc.

         La communauté musulmane est malheureusement souvent perçue à travers la strate sociale à laquelle appartiennent beaucoup de musulmans aujourd’hui en France.

         Mais entre un émir du Qatar et le jeune désœuvré du quartier de Montfermeil, tous deux accèdent à une spiritualité qui s’appelle en effet l’islam, mais avec des parcours sociologiques et une compréhension des textes religieux sensiblement différentes.

         Plus les zones sont paupérisées, plus l’islam devient un marqueur identitaire coupé d’une certaine spiritualité.

 

         X.L. - C’était vrai il y a peut-être cinq ou dix ans, mais ça l’est beaucoup moins maintenant…

 

Capture d’écran 2016-02-06 à 13.57.55.png         C.B. - J’observe que plus on se grime, plus on donne d’importance à l’aspect exotérique de la pratique religieuse par une grande barbe, une djellaba ou le fait de se voiler en noir pour les femmes, moins on a une construction, un capital de connaissance religieuse important.

         Comment une jeune fille qui a été socialisée dans l’école républicaine - avec Dorothée, avec Patrick Sabatier à la télévision - en arrive quasiment à se déguiser dans l’espace public ?

         L’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales a mené une étude sur les filles du salafisme qui montre, d’une part un refus catégorique de transiger sur la tenue vestimentaire, et d’autre part des actes de dévotion - par exemple les cinq prières par jour ou la lecture quotidienne du Coran – qui ne sont pas nécessairement accomplis.

         Les actes de spiritualité dans l’intimité, dans le secret, dans la relation à la transcendance, dans la verticalité, sont extrêmement faibles. En revanche, tout ce qui permet d’être un marqueur dans l’espace public en tant qu’identité est extrêmement rigide et fort. Les habits ne font pas forcément les moines. Vous avez des dealers qui vendent de l’héroïne, qui n’ont pas de pratique religieuse orthodoxe, mais qui se montrent d’un dogmatisme absolu sur la viande halal. C’est une inversion des valeurs. Le fait de manger halal devient un marqueur identitaire structurant pour des personnalités qui sont souvent extrêmement déstructurées.

 

P - Xavier Lemoine, comment appréhendez-vous cette complexité en termes de politiques publiques ?

Capture d’écran 2016-02-05 à 12.39.58 1.png         X.L. - Un maire fait quarante métiers différents, ce qui rend la chose passionnante. Nous avons des politiques sectorielles, par exemple le renouvellement urbain, qui consiste à redonner de la dignité et de la fierté aux habitants.

         C’est une condition nécessaire et indispensable avant de pouvoir parler de politique sociale. Mais la clé de voûte de toutes ces politiques sectorielles, c’est la politique culturelle.

         L’enjeu dans les banlieues n’est ni d’abord social, économique ou urbain, mais culturel. Il y a des dysfonctionnements sociaux, économiques et urbains, il faut des politiques de rattrapage sur ces domaines, mais si nous ne faisons que cela, en pensant que ces dysfonctionnements ne sont que des causes et non des conséquences, nous nous trompons.

         Pour moi, la cause réelle, ultime, est culturelle. Ma première priorité est la maîtrise de la langue française. À ce jour, sur 27 000 habitants de Montfermeil, 90 mamans apprennent le français. Il s’agit de remettre une certaine exigence et de susciter une certaine curiosité. L’apprentissage de la langue, c’est aussi l’apprentissage des us, coutumes et codes de fonctionnements de notre société, qui permettent de se mouvoir dans la société française et de comprendre comment elle fonctionne. Il faut aussi aborder la dimension historique et culturelle.

         Ces programmes recueillent un taux d’assiduité de quasiment 100 %. Et là, je vois des familles, des femmes qui s’éveillent, qui entrent dans un parcours de relation avec leur entourage, d’autonomie professionnelle, d’autonomie dans la culture.

         L’aide à la parentalité constitue la seconde priorité. Des systèmes éducatifs qui ont toute leur pertinence dans les pays d’origine produisent de parfaites catastrophes lorsqu’ils sont transposés en l’état dans notre pays. Par exemple, en Afrique subsaharienne, tout adulte se sent dépositaire de l’autorité parentale. Imaginer qu’en France, au 8ème étage d’une tour, c’est le voisin d’à côté qui va prendre pour partie en charge l’éducation de votre gamin, relève de l’utopie. D’autant que c’est plus vraisemblablement le dealer du rez-de-chaussée qui va récupérer la mise… Il faut expliquer aux parents qu’ils ont une relation quasi-exclusive de responsabilité vis-à-vis de leurs enfants et que le voisin de palier ne va pas forcément se préoccuper de l’éducation de leur gamin. Il est très important de redonner aux pères et aux mères la conscience de leurs rôles respectifs.

         Ma troisième priorité est culturelle. Profitant du fait que Montfermeil est à 15 kilomètres de Paris, nous avons pour objectif la connaissance et la fréquentation des grandes œuvres culturelles françaises, qui s’adressent à toutes les générations et subventionnons, des sorties culturelles comme Versailles, le Louvre, ou d’autres musées, monuments ou lieux de culture forts. C’est autre chose que du tourisme ou de la consommation. Il y a une préparation avec des personnes qui ont fait de l’histoire de l’art et qui apprennent aux autres à lire un vitrail, un tableau, une statue, etc. Pour aimer, il faut connaître, pour respecter il faut aimer. Tout est là : connaître - aimer - respecter. Cela vient tout simplement et ce n’est en rien agressif vis-à-vis de la culture d’origine.

 

P - Camel, vous êtes français, de confession musulmane, vous êtes berrichon, vous aimez la France, son histoire et sa culture. Pour vous, ce que vient de décrire Xavier Lemoine représente-t-il un processus d’acculturation ?

 

Capture d’écran 2016-02-06 à 13.57.58.png         C.B. - Oui, tout à fait, Xavier Lemoine évoque des choses qui sont absolument centrales dans la démarche de Fils de France. Le thème de notre dernière université de Printemps était Connaître et aimer son pays, basé sur un livre de Bernard Peyrous [1]. On peut difficilement aimer la France sans la connaître.

         Xavier Lemoine met la culture avant le social. Personnellement, je pense que la mixité sociale est la principale matrice du processus d’acculturation, qui fait que l’on passe de la culture des parents à la culture française.

         Lorsque l’on a une commune relativement homogène, géographiquement très proche de Paris, mais sociologiquement extrêmement éloignée, où s’ajoutent chaque année des populations arrivées de l’étranger, le processus d’acculturation, d’appropriation des codes culturels, des us et coutumes est quasiment impossible.

         La mixité sociale suppose que les primo-migrants minoritaires puissent se retrouver dans des ensembles où les anciens français sont majoritaires.

         Une école où le Français devient quasiment une langue étrangère, où les enfants ne parlent que le Turc, l’Arabe ou le Berbère, dispense un capital linguistique extrêmement affaibli.

         Faire sa scolarité dans une école aux capitaux culturels et linguistiques faibles débouche sur un diplôme faible, lequel aboutira à un travail faible et à un logement qui vous resituera dans une zone paupérisée, séparée des territoires de la grande France.

         À mon sens l’amorce de l’acculturation, c’est l’intégration ou l’assimilation sociale car elle permet de sortir du cycle infernal de la ghettoïsation. Si vous êtes minoritaire parmi une majorité, vous êtes irrigué par les codes de la majorité et votre processus d’identification via l’islam – lié à l’appartenance à des quartiers, des cités - s’en retrouve complètement arrêté.

         Vous passez dans un cycle vertueux, vos enfants iront dans une école où ils seront ethniquement ou religieusement minoritaires, mais dans un ensemble majoritaire partageant les us, les codes, les coutumes du pays.

         Depuis trente ans, l’identité française, dont le socle est le catholicisme, est bafouée. Le catholicisme a façonné ce pays. Il y a 40 000 lieux de culte dans notre pays et les crucifix ornent nos villes et nos campagnes.

         Le déni d’identité, qui fait naître la France en 1789, coupe les populations nouvellement venues - qui ont besoin de culture et de culture sacrée -, de la grande Histoire de France. Si vous produisez des éléments identitaires liés uniquement à la laïcisation, si vous parlez de réformes sociétales comme le mariage pour tous, si vous faites des traditions françaises la ringardise absolue, vous empêchez ces populations fraîchement françaises de s’approprier l’habitus historique né du baptême de Clovis. Je le dis dans les mosquées : ”Liberté, égalité, fraternité” n’est rien d’autre que la version sécularisé de la doctrine sociale de l’Église.

         Les immigrés s’installent dans un pays qui s’est construit sur une identité religieuse forte, sur des identités régionales fortes. Malgré la mondialisation, nous devrions permettre à ces personnes fraîchement françaises d’envisager la France au-delà du Mac Donald, du kebab, de H&M et de Nike…

 

P - Xavier Lemoine, aimeriez-vous qu’un musulman vienne à Montfermeil dire de telles choses à ses coreligionnaires ?

 

Capture d’écran 2016-02-05 à 12.40.00.png         X.L. - Moi, je suis preneur, mais je ne peux pas me substituer à l’accueil ou à l’invitation que pourrait faire telle ou telle association ou lieu de culte, mais sur le principe je souscris pleinement. Je voudrais revenir sur la mixité sociale. Ce que Camel Bechikh souhaite n’a pas été fait. Et je crains aujourd’hui, au regard des logiques démographiques qui sont en place, que ce ne soit trop tard. Quand bien même ces personnes primo-arrivantes pourraient vivre dans un endroit où elles seraient minoritaires, les structures associatives et communautaires sont suffisamment fortes pour les ”récupérer” de suite. Sans compter que les pays d’origine ne veulent pas perdre la main sur leurs ressortissants.

         D’autant plus que ces primo-arrivants se trouvent en face d’un État qui défigure l’identité de la France au travers d’une laïcité qui est un laïcisme, un athéisme déguisé. Ce rejet de la transcendance arme la violence dont nous sommes collectivement victimes aujourd’hui.

         Montfermeil fait aujourd’hui l’expérience d’une école hors contrat qui se définit comme non-confessionnelle. Elle considère cependant que l’enfant n’est pas obligé de laisser au portail de l’école sa transcendance et sa religion. Mais il lui est demandé, s’il peut venir avec, d’accepter que l’autre vienne avec la sienne, et de l’écouter, d’échanger avec lui. C’est une tout autre attitude que celle de l’école laïque, car l’enfant est respecté dans son identité profonde, dont le fait religieux et le rapport à la transcendance font partie. L’école a un grand respect de l’enfant et des familles. Nous nous adressons ainsi à des identités qui ne sont pas amputées dans le cadre scolaire. Alors que les enfants de l’école dite laïque ont beaucoup de mal à appréhender les matières qu’on leur enseigne puisqu’ils savent qu’une partie d’eux-mêmes est restée dehors.

 

- Vous parlez ici des cours Alexandre Dumas à Montfermeil. C’est une expérience qui dure depuis trois ans. Il y a là une piste intéressante, un prototype…

Capture d’écran 2016-02-06 à 13.58.18.png         C.B. - Le cours Alexandre Dumas est l’idéal en termes d’accélération ou d’accompagnement du processus d’acculturation. Si l’école est le lieu de capitalisation de la langue, des savoirs, de l’identité du pays, on a d’un seul coup une machine qui propulse le fils ou petit-fils de migrant vers l’identité française sans renier une part de son identité, qui est son identité religieuse.

         Parce que l’individu est composé de plusieurs identités. Il y a évidemment l’identité sexuelle, même si on tente de la nier aujourd’hui avec la théorie du genre ; une identité ethnique, qui fait que si je suis d’origine algérienne, il y a aussi des basques, des bretons… On doit pouvoir accepter cela. Il y a l’identité spirituelle et l’identité sociale. Le fait d’être notaire dans le centre de Chartres, ce n’est pas comme être agriculteur dans le sud de la France…

         L’ensemble de ces caractéristiques produit des individus originaux. L’altérité dans l’ethnicité est envisageable sans la nier parce que la France s’est construite sur une hétérogénéité ethnique.

         Au Ve siècle, des peuples se rencontrent sur le territoire français - Celtes, Latins, Germains, etc. - qui produisent une hétérogénéité ethnique, à l’échelle européenne. Dans la postmodernité, dans un monde qui devient village, il reste envisageable pour la France d’être fidèle à ses valeurs d’altérité ethnique, mais dans des proportions gardées.

         C’est pour cela que je pense qu’il est extrêmement important de stopper l’immigration.

         Elle pénalise l’ensemble des français, et doublement les français issus de l’immigration. La venue de nouveaux migrants dans les quartiers empêche le processus d’acculturation. Or il y a des limites si l’on veut éviter en France une déliquescence de l’identité qui produise un ressentiment globalisé.

         Vous avez des rues qui ont complètement changé parce que les charcutiers ont déménagé et ont été remplacés par des boucheries hallal avec des écritures en Arabe ! Et les habitants de ces communes sont exaspérés. Mais ils n’ont pas le droit de dire leur exaspération ; et de ce fait deviennent potentiellement ceux qui demain, en cas de paupérisation avancée de notre pays, pourraient passer à autre chose que du discours. Il faut avoir le courage de dire que si l’on veut retrouver un peuple solidaire, un peuple français dans la liberté, dans l’égalité, la fraternité, l’arrivée de 250.000 personnes supplémentaire chaque année en France rend ce désir irréalisable.

 

P - Xavier Lemoine, faut-il revoir la politique migratoire au niveau français, européen ?

 

Capture d’écran 2016-02-06 à 14.35.24.png         X.L. - Oui, cela fait des années que je le dis. D’autant qu’au regard des déséquilibres Nord/Sud, je ne suis pas sûr que les 250 000 personnes accueillies annuellement résolvent beaucoup la problématique en question. Elle se situe à un autre niveau bien évidemment, sur des bascules démographiques et donc culturelles sans précédent dans notre histoire, sauf si on revient au Ve siècle, période de grande instabilité et de violence.

 

P - En guise de conclusion, Camel, pouvez-vous nous dire ce qui, dans la culture française, dans l’Histoire de France, est le plus aimable pour quelqu’un qui vient d’une autre culture ?

 

Capture d’écran 2016-02-06 à 13.57.47 1.png         C.B. - Je crois que c’est l’ambition naturelle de la France d’exportation de ses principes. La France, née du baptême de Clovis, a donné à l’Église son plus grand nombre de saints ; elle a participé à exporter l’idée d’une foi universelle qui est le catholicisme.

         Si l’on arrive à faire émerger l’idée que la France s’est construite sur du sacré et que ce sacré n’a été que ré-habillé d’un champ lexical au moment de la République, si l’on parvient à faire ressentir que la France n’est pas un ensemble matériel ou une construction de la philosophie des Lumières, mais qu’elle est dans la transcendance qui s’imbrique parfaitement avec les valeurs fondamentales de la religion musulmane, nous avons un trait d’union extrêmement fort.

         Produire l’idée d’une France asséchée de transcendance, de spiritualité et de sacré, c’est présenter une sous-France - une souffrance - en un mot et en deux mots.

 

Capture d’écran 2016-02-06 à 14.35.25.png         X.L. - Dans ce qui vient d’être dit, le mot identité a été souvent prononcé. Et je commence à m’en méfier. L’expérience qui avait été menée sous la présidence de Nicolas Sarkozy m’a convaincu que c’était un mot dangereux. Le général de Gaulle disait : « Comment voulez-vous gouverner un pays avec 365 fromages différents ? ». J’ai peur que nous ayons aujourd’hui 65 millions d’identités différentes.

         C’est pourquoi je préfère le mot ”vocation” pour la France. Et je pense que c’est dans la continuité de ce que vient de dire Camel : une vocation se reçoit et on se met au service de la vocation. On ne renonce à rien de ce que l’on est, de son originalité. Et au regard de nos talents, qui peuvent aider justement à la réalisation de cette vocation, cela rassemble tout le monde.

         Et si, en reprenant la vigoureuse interpellation de Jean-Paul II – « France, fille aînée de l’Eglise, éducatrice des peuples » -, on se mettait, chacun avec ses talents, au service de cette vocation, de cette mission universelle de la France ? C’est dans les gènes et la nature de la France de faire converger les énergies plutôt que les faire se combattre comme elles se combattent aujourd’hui.

 

         C.B. - Absolument !

 

 
Logo Ichtus.jpgPropos recueillis par Guillaume de Prémare (@g2premare)

Entretien initialement publié dans la revue Permanences 528-529 (Le défi de l'unité française) de janvier-février 2015 sous le titre 65 millions d’identités différentes

 

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[1] Connaître et aimer son pays, Père Bernard Peyrous,
Ed. de L’Emmanuel, 22 €. En vente sur le site : www.ichtus.fr

 

 

Retrouvez cet entretien sur la page enrichie consacrée à Fils de France :
Une raison d'espérance

 


12.10.2016

Avant d’être ailleurs, les solutions sont en nous

La liberté des enfants de Dieu

basilique-sainte-clotilde.jpgDans notre appréciation de la place des religions au cœur de notre vie sociale, nous sommes souvent sensibles aux signes extérieurs et à leur conformité avec les mœurs communes que nous érigeons facilement en loi impérative et sans exception possible. C’est dire combien la conversation entre Jésus et son hôte pharisien peut nous dérouter. Elle oblige à chercher d’autres repères que les obligations formelles de la loi.

151464365_08ee92e9ae_m.jpgEn effet, ce que le Christ est venu annoncer, c’est plus qu’une obéissance formelle à des prescriptions qui se sont accumulées avec le temps, c’est une vigilance sur ce qui habite nos cœurs et qui exprime notre vérité personnelle. Le déplacement proposé est important pour ce pharisien qui est tout entier concentré sur l’observance des préceptes matériels de la loi, au détriment de la droiture morale personnelle.

Comme Paul l’explique aux Galates, leur rencontre avec le Christ a radicalement changé l’exercice de leur religion. Par cette rencontre, ils ont accédé à une religion de liberté et non de soumission. Le pur et l’impur, le bien et le mal, ne peuvent plus être définis par un extérieur de nous-mêmes. C’est en nous que se mène le combat et c’est sur nous-mêmes que nous devons travailler. C’est un réflexe de païen que de juger les hommes d’après l’extérieur et les apparences.

294px-Basilica_of_Saint_Clotilde_Sanctuary,_Paris,_France_-_Diliff.jpgNotre culture, de plus en plus médiatique et instantanée nous conduit à privilégier ce qui se voit au mépris de ce qui ne se voit pas. Et qu’en dire en période électorale où le souci de l’image et de la formule peut dépasser la préoccupation de l’expression d’un projet collectif dont tous disent qu’il serait nécessaire ! La captation médiatique de la campagne électorale s’accompagne de sa réduction à un « combat des chefs » où les facteurs personnels priment sur la présentation des programmes. Les candidats éventuels sont réduits dans leurs prestations publiques à prendre position sur telle ou telle affirmation des autres candidats, comme si leur seul apport spécifique était de se démarquer des autres. Comment toucher l’intelligence et la raison des électeurs ? Il est de la responsabilité de tous les électeurs de ne pas se contenter de l’effervescence médiatique mais d’encourager et de répondre à l’effort de pédagogie des candidats.

 

Un moment de vérité ?

70733131.jpgMais, finalement, les réactions nombreuses de nos concitoyens nous alertent sur le soupçon qui guette tout le discours politique. À force de se laisser séduire par le buzz, on pourrait ne plus accepter l’écart entre l’apparence et les convictions et nourrir une réaction de rejet des discours politiques et, surtout, de celles et de ceux qui les proposent.

Cette aversion pour les hommes et les femmes qui se donnent au service de la société est injuste et suicidaire pour le gouvernement du pays. Mieux que moi, vous savez combien les engagements politiques expriment des convictions personnelles fortes. Notre liberté démocratique doit rester protégée d’une tutelle médiatique. Quels combats faudra-t-il mener pour faire échapper les convictions les meilleures au sortilège de la médiatisation artificielle ?

Beaucoup de nos contemporains se révèlent atteints par le scepticisme ou le cynisme : à quoi bon proposer et choisir des solutions, s’il n’y a rien à faire… Á quoi bon choisir des hommes et des femmes pour conduire les affaires du pays, puisque, en tout état de cause, cela ne changera rien… Dans ce contexte, c’est la grandeur et le mérite de celles et de ceux qui se proposent à nos suffrages que de relever les défis du temps présent et de s’employer à proposer des remèdes.

Comment vont-ils briguer les suffrages pour convaincre ? Vont-ils promettre à chaque catégorie de Français une assistance plus généreuse qu’auront à payer les générations suivantes ? Ou vont-ils s’efforcer d’exprimer une vision du bien commun qui mobilise les énergies ? Où vont-ils puiser l’inspiration nécessaire pour avoir le courage de dire les choses telles qu’elles sont et non pas telles qu’on les rêve ? Comment rendre confiance en l’avenir sans exprimer une certaine vision de notre vivre ensemble et des tâches auxquelles notre pays doit faire face ?

338px-Paris_-_Basilique_Sainte-Clotilde_-_003.jpgIl me semble que ce courage de la vérité qui seule peut rendre l’espérance demande une lucidité et un désintéressement particuliers. Seul ce courage permet d’échapper à la démagogie et d’affronter les problèmes réels sans les contourner. Beaucoup des élus de la nation sont convaincus de la nécessité de ce courage. Beaucoup s’efforcent de le vivre. Beaucoup s’y réfèrent dans les dialogues particuliers. Je vous invite à prier pour que cette lucidité et cette vigueur ne s’effritent pas dans la chaleur des campagnes électorales.

Ce serait mépriser la raison des électeurs que croire qu’ils se déterminent principalement sur des critères de publicité médiatique ou en fonction de leurs seuls intérêts particuliers. Ce serait mépriser les électeurs que de les juger inaccessibles aux intérêts généraux du pays et incapables de comprendre et d’accepter les réformes nécessaires. Ce serait mépriser les électeurs que croire que la masse d’informations dont ils disposent ne peut pas faire évoluer leur perception du monde et des enjeux internationaux.

4136100370_0503a5b238.jpgAu contraire, une période électorale intensive peut être une occasion de développer chez beaucoup le sens du bien commun et de l’intérêt général. Est-il permis, en outre, de suggérer que les candidats qui assument cette dimension pédagogique de l’élection font un bon calcul car ils développent déjà les moyens préalables à l’exécution d’une politique responsable et courageuse ?

Nous ne le savons que trop, notre pays vit une période difficile. Les effets de la crise économique s’ajoutent aux menaces d’attentat pour rendre plus incertain l’avenir. Dans une telle situation, il est toujours tentant de chercher des explications dans les facteurs extérieurs. Mais les facteurs extérieurs n’expliquent pas tout et, en tout cas, ne fournissent pas des solutions durables. Nous devons aussi prendre en compte des causes internes. Croire que la cause du mal vient toujours d’ailleurs est aussi une façon de reculer devant les questions que nous devons collectivement nous poser sur l’équilibre de notre société. On peut compter sur la solidarité européenne, mais elle ne nous épargnera pas les sacrifices économiques que nous devons consentir. Nous pouvons espérer vaincre militairement Daesh, mais cela ne nous évitera pas de nous poser des questions sur la dérive de jeunes qui sont nés chez nous et y ont été éduqués. Avant d’être ailleurs, les solutions sont en nous. C’est au prix de cette confrontation à la vérité que nous pouvons retrouver une véritable solidarité qui soit le ciment de notre société.


clotilde1.jpgAyons le courage de reconnaître et d’avouer que la situation du monde ne devient meilleure que si l’homme lui-même devient meilleur. Cette œuvre de sanctification est celle de l’Esprit-Saint. C’est la mission de l’Église que de l’invoquer pour chacun de vous. Qu’il nous donne à tous le courage d’affronter les réalités et de servir l’unité de notre nation.

Notre société résoudra donc la question de la place des religions à condition qu’elles témoignent de leur capacité de contribuer au bien commun, à ouvrir un chemin vers un monde meilleur, un chemin qui passe par la réforme de chaque personne. Ce chemin est aussi pour nous un appel personnel à devenir meilleur, un appel auquel chacun répond librement et par amour de ses frères et de ses sœurs. Amen.

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+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris

Mardi 11 octobre 2016 - Basilique Sainte-Clotilde (Paris VIIe)
Homélie - Messe pour les responsables politiques
et les parlementaires

Lectures : Ga 5,1-6 ; Ps 118, 41.43-45.47-48 ; Lc 11, 37-41

 

 

 

13.04.2016

L’héritage de la libre-pensée et de l’athéisme a profondément marqué l’évolution de la société vers la sécularisation, éloignant Dieu et la religion de l’espace socio-politique et socio-culturel

Logo-ImageCollgBernardins.jpgLaïcité et sociabilité
aux Bernardins

Le retour du religieux invalide la thèse de la ”mort de Dieu” et bouscule l’héritage de la libre-pensée. Il appelle des dialogues à frais nouveaux, fondés sur la raison.  

         L’héritage de la libre-pensée et de l’athéisme a profondément marqué l’évolution de la société vers la sécularisation, éloignant Dieu et la religion de l’espace socio-politique et socio-culturel. C’est un fait marquant qui a changé en profondeur la société, laquelle était jadis structurée par une métaphysique politique et une forte imprégnation socioreligieuse. Lors de la précédente session de ce séminaire, Dominique Reynié a cependant dressé le constat de la « fin de la politique matérialiste ». C’est un fait que Dieu et la religion reviennent par la grande porte de l’Histoire, invalidant en quelque sorte le déterminisme historique qui voulait que Dieu et la religion ne soient définitivement plus des données pertinentes. La situation présente crée un choc inattendu : d’une part, elle est porteuse de convulsions dont la violence religieuse n’est pas absente ; d’autre part, elle plonge dans le désarroi les ”croyants” de la ”mort de Dieu” et de la ”sortie de la religion”. Chacun sent qu’une nouvelle ère est en gestation, nul ne sait ce qu’elle pourrait être. Au plan prospectif, l’idée que le système ancien soit prêt à reprendre ses droits, dans une forme de revanche de l’Histoire, semble exclu. Si les héritiers de la libre-pensée et de l’athéisme sont aujourd’hui en perte de vitesse vertigineuse, cela ne signifie pas pour autant que l’héritage soit perdu en tous points.

Fragilités et limites de l’héritage de la libre-pensée


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         Il semble que la libre-pensée et l’athéisme ne soient pas parvenu à être opératoires comme métaphysique de substitution, comme ciment de la société, même s’ils marquent les mentalités. La libre-pensée n’est pas une religion de substitution capable de structurer la société comme jadis la religion la structurait, probablement parce que la nature religieuse de l’homme ne peut être abolie.

         Que reste-t-il de l’héritage de la libre-pensée et de l’athéisme ?

         En premier lieu, je dirais qu’il demeure une culture politique et philosophique qui se divise principalement en deux branches : la culture politique anarchiste libertaire – revendiquée par exemple par Charlie Hebdo – et la culture politique laïciste, celle des hussards noirs de la 3ème République, attachés – au contraire des anarchistes – à la rigueur de la loi, à une morale portée par la loi et les institutions, adossée à une forme d’athéisme d’État.

         L’athéisme, comme croyance dans la non-existence de Dieu, demeure une réalité marginale, au contraire de l’irréligion. Le philosophe Augustin Del Noce explique ainsi ce qui est arrivé :

         « La révolution athée (…) a servi de médiation pour le passage du monde christiano-laïque au monde de l’irréligion naturelle, caractérisée par la perte de la faculté du sacré. (…) L’irréligion naturelle se caractérise par le refus même de poser le problème en termes de théisme et d’athéisme, car cela ne l’intéresse pas ; par un relativisme absolu qui fait que toutes les idées sont rapportées à la situation psychologique et sociale de qui les affirme » [1].

         La culture anarchiste libertaire athée a connu ses heures de gloire en menant le combat de la désacralisation, en effet. Et elle a été absorbée par la culture laïciste de « l’irréligion naturelle », qui est un relativisme, au contraire de l’athéisme. Cet athéisme libertaire est aujourd’hui marginal et ne porte pas de projet de société, de vision du monde partageable. Par ailleurs, « la perte de la faculté du sacré » atteint aujourd’hui ses propres limites, notamment parce que des sacralités de substitution sont nées de la perte des sacralités traditionnelles. Ce qui était sacré hier ne l’est certes plus aujourd’hui ; mais d’autres sacralités sont apparues, comme nous l’avons vu dans le phénomène « Je suis Charlie ». En touchant à la liberté d’expression, les terroristes ont touché une sacralité. D’une certaine manière, ils ont non seulement tué, mais encore blasphémé.

         Le journal Charlie Hebdo s’est retrouvé face à un paradoxe : héritier de la culture de la désacralisation, il s’est vu investi – à son corps défendant – d’une hyper-symbolisation sacrée. D’une certaine manière, Charlie devenait ce que nous avions de plus sacré en commun. Le dessinateur Luz a souligné ce paradoxe la veille des rassemblements monstres du 11 janvier 2015, dans une interview donnée aux Inrocks :

         « On fait porter sur nos épaules une charge symbolique qui n’existe pas dans nos dessins et qui nous dépasse un peu. Je fais partie des gens qui ont du mal avec ça. (…) La charge symbolique actuelle est tout ce contre quoi Charlie a toujours travaillé : détruire les symboles, faire tomber les tabous, mettre à plat les fantasmes. C’est formidable que les gens nous soutiennent mais on est dans un contre-sens de ce que sont les dessins de Charlie. »

         Ceux qui ont opéré cette hyper-symbolisation de Charlie sont principalement les héritiers de la seconde branche de l’héritage de la libre-pensée, les ”hussards noirs”. Désorientés par la « fin de la politique matérialiste », ils ont été fortement bousculés par le succès de Houellebecq. L’écrivain prophétisait la mort de Voltaire, des Lumières, de l’athéisme, et même de la République. La ”prophétie Houellebecquienne” est simple : il n’y a pas de société sans religion ; une religion va donc s’imposer ; cette religion peut être l’islam.

         Certains ont vu dans ”l’esprit Charlie” une invalidation de cette prophétie : non, Voltaire et les Lumières ne sont pas morts ; au contraire nous venons de démontrer qu’ils constituent notre ciment commun. Las, cet ”esprit Charlie” s’est vite montré fragile et provisoire, notamment parce que la culture politique et philosophique qui le sous-tend n’a pas d’ancrage populaire.

         Par ailleurs, cet ”esprit Charlie” – qui essentialise le droit au blasphème et la liberté d’expression absolue comme symbole suprême de la France, au sommet de sa hiérarchie des valeurs – a fonctionné à contre-emploi. Alors même qu’il était supposé constituer un ”commun”, il n’était pas recevable pour le plus grand nombre des Français musulmans, ceux avec qui, précisément, il est urgent de dialoguer sur les ”communs”. D’une certaine manière, cet ”esprit Charlie” a contribué à accentuer la fracture culturelle, fournissant aux islamistes un moyen d’accélérer cette séparation des communautés qu’ils recherchent ardemment.

         Il faut également compter avec le fait que nous sommes, selon le mot de Pierre Manent, dans le contexte d’une « nation faible » face à un « islam fort » : « Comment imaginer une rencontre heureuse entre un islam fort et une nation faible ? », questionne-t-il [2]. Ce contexte met en difficulté le laïcisme traditionnel. Nous voyons que ses tenants se divisent aujourd’hui entre ceux qui veulent négocier avec les mœurs de l’islam et ceux qui s’y refusent. Nous voyons également la force d’une tentation : celle de tout régler par la loi, quand il s’agirait plus avantageusement de chercher des médiations par la culture.

         Le double héritage de la libre-pensée et de l’athéisme se trouve donc aujourd’hui dans une situation de crise majeure, sans que l’on puisse voir clairement la manière de la régler, sauf à consentir un renoncement cruel, voire un reniement.

Les acquis de la libre-pensée

11412345_659753040823299_3629092463104494234_n.jpg         Cependant, il ne faut pas croire que cette crise signifie que l’héritage de la libre-pensée et de l’athéisme puisse être compté pour rien. La crise des cultures politiques ne signifie pas que cet héritage n’ait pas ancré dans l’histoire des acquis solides. Il semble en effet que le retour à l’état antérieur de l’Histoire soit inenvisageable. Certains aspects fondamentaux de la libre pensée ne sont pas près de s’effondrer, particulièrement le postulat que la raison soit affranchie des dogmes religieux et des révélations divines. La libre-pensée a consacré la fin de l’argument d’autorité fondé sur le religieux : ne sera peut-être plus jamais considérée comme raisonnable et crédible une raison assujettie à des dogmes et/ou à une révélation. C’est l’hypothèse que je formule.

         Bien évidemment, cette donnée est une difficulté apparente pour les religions, qui avaient jadis pris l’habitude d’asseoir un ordre social sur une autorité elle-même fondée sur une mystique. Il y une occasion de choc entre la raison affranchie du religieux et le retour du religieux : la société moderne va devoir se faire à l’idée que les religions sont dans l’espace public, que le fait religieux produit un fait culturel ; les religions vont devoir accepter qu’étant dans l’espace public, elles sont dans l’espace critique, dans le cadre de sociétés pluralistes voire éclatées.

         Cet espace critique du religieux est aujourd’hui très centré sur la question de la violence religieuse et de la liberté de conscience. Il ne suffit pas aux religions de dire que toute violence religieuse n’a rien à voir avec la religion. C’est faux, hier et aujourd’hui. L’islamisme djihadiste est bien une violence religieuse, certes à forte connotation politico-religieuse. Aujourd’hui, le fait religieux produit dans certaines parties du monde une négation de la liberté de conscience, pénalisant par exemple le changement de religion. Nul ne peut sérieusement prétendre que cela n’ait rien de religieux.

         Il ne suffit pas non plus de dire que la religion est par nature facteur de progrès humain. Une fois encore, c’est faux. Par exemple, quand l’hindouisme structure une société sur la base de castes étanches, avec des basses castes intouchables qui se voient dénier une quelconque dignité, s’agit-il d’un progrès humain ?

         Toutes ces questions sont dans l’espace critique et nul religieux ne saurait, de manière crédible, les appréhender en prétendant s’affranchir de la raison, ou en subordonnant la raison à une révélation, un livre, des dogmes. Cela n’est plus possible. Dans les catégories de la raison, il y a aujourd’hui des dialogues à nouveaux frais à mener. C’est le moment favorable.

Quels dialogues à nouveaux frais ? Premier exemple de dialogue : la question de la vérité

12646709_10208920132826744_8187243206975859802_o.jpg         L’un des arguments de la philosophie relativiste est de dire que si une vérité est affirmée, les hommes se font la guerre en son nom. A contrario, s’il y a multitudes de vérités, relatives aux individus, aux conditions sociales et psychologiques, ou encore aux époques historiques, les hommes n’ont pas de raison de se battre au nom d’un absolu. Il est possible de rétorquer que les hommes se battent aussi pour bien autre chose qu’une vérité absolue et universelle : appétit de puissance, de pouvoir, de domination, captation des ressources, etc. Cependant, l’absence de vérité absolue constitue, à tout prendre, une occasion de moins de se faire la guerre. Au nom de cela, le relativisme tend à interdire l’affirmation d’une vérité objective et devient ainsi lui-même un impératif catégorique.

         Joseph Ratzinger dénonce cet impératif sous le nom de « dictature du relativisme :
         « L’on est en train de mettre sur pied une dictature du relativisme qui ne reconnaît rien comme définitif et qui donne comme mesure ultime uniquement son propre ego et ses désirs » [3].

         Nous voyons ici que l’impératif catégorique du relativisme sort lui-même du champ de la raison pour se réfugier dans celui du sentiment et du désir.

         Un autre aspect du relativisme doit être objet de dialogue : son lien avec le phénomène de « dissociété ». Pierre Manent explique, dans Situation de la France, que nous avons construit notre société sur « la souveraineté illimitée de l’individu particulier » [4], ce qui n’est pas sans conséquences sur la cohésion de la société. Il avait expliqué, vingt ans plus tôt dans La Cité de l’Homme, que la notion de libre-arbitre avait fait l’objet d’une doctrine qui induit une vision faussée de la liberté, la doctrine du libre-arbitre devenant alors un libre-arbitraire contre la nature de l’homme :
         « La doctrine du libre-arbitre affirme bien la liberté humaine, mais jusqu’à un certain point seulement. L’homme est libre dans le cadre et par le moyen de sa nature ; il n’a pas le choix de ses fins, qui sont inscrites dans cette nature. C’est dire, en sens inverse, que sa nature s’interpose entre lui et sa liberté. Le propos de libérer la liberté conduit à exténuer la nature, à démanteler la substance, à abolir l’essence. » [5]

         N’est-il pas vrai que cette vision faussée du libre-arbitre mène aujourd’hui à la nature humaine – y compris comme nature sociale – une guerre de déconstruction qui n’est pas sans conséquences sur les principes mêmes de vie en société ?

         La philosophie relativiste doit accepter le dialogue de raison sur ses propres conséquences. Parce que lorsque survient la dissociété, survient un jour ou l’autre la violence, sous la forme de la guerre de tous contre tous. Et dans ce dialogue, les religions et traditions spirituelles ont des éléments à faire valoir, des choses à apporter, sans pour autant s’affranchir de la raison. Il faut préciser ici que la vision de la raison à laquelle je me réfère n’est pas celle de la ”déesse raison”, mais une raison ouverte à la transcendance, tant il est vrai que la question de Dieu se situe dans le champ de la raison.

Deuxième exemple de dialogue : la raison des religions

12698587_10208920135906821_4120861061231378408_o.jpg         L’articulation entre foi et raison est aujourd’hui un élément de dialogue incontournable : entre les religions elles-mêmes ; entre les croyants et ceux qui ne croient pas. Cependant, pouvons-nous penser ce dialogue d’une manière indifférenciée comme réflexion sur l’articulation entre le fait religieux en général et la raison ? Cela semble difficilement tenable. L’analyse raisonnable du fait religieux conduit à distinguer les religions et à identifier leurs dynamiques propres, ce qui n’interdit pas d’identifier certaines tendances générales.

         Par exemple, où en est le catholicisme par rapport à la libre-pensée, laquelle fut jadis son ennemi mortel ? Comment le catholicisme envisage-t-il aujourd’hui le fait que la raison soit affranchie des dogmes et des révélations, que l’argument d’autorité ne soit plus recevable ?

         Il n’y a pas si longtemps, l’Église s’appuyait beaucoup sur l’argument d’autorité, comme maîtresse de vérité chargée d’enseigner les hommes. Cela pouvait se résumer ainsi : « C’est vrai parce que l’Église le dit ». Quand Pie IX publie le Syllabus, il publie un catalogue de propositions condamnées. Il fut un temps où l’Église pensait l’anathème et l’Index nécessaires voire suffisants pour préserver les âmes de l’erreur. Les choses ont bien changé. Que s’est-il passé ? L’Église a-t-elle épousé la philosophie de la Modernité, s’est-elle avouée vaincue par la libre-pensée ? Il semble que non puisqu’elle n’a pas relativisé – et encore moins jeté aux orties – ses dogmes, sa révélation, son Livre, sa tradition. Elle est entrée en dialogue sans céder aucune de ses bases. Elle a renversé la proposition « C’est vrai parce que l’Église le dit », qui est devenue « L’Église le dit parce que c’est vrai », proposant ainsi un dialogue entre la raison des lumières et la raison articulée avec la foi. Et l’Église montre ainsi sa capacité à proposer une référence commune de dialogue, qui est la nature et la raison.

         S’agit-il d’une révolution ? Non, il s’agit d’une réforme. Réformer, c’est former à nouveau en repartant de ses propres fondations. Ce n’est pas en adoptant les catégories des Lumières – qui comportent bien des insuffisances – que l’Église a fait cela, c’est en puisant dans sa propre tradition. C’est, à mon avis, le sens profond de la réforme de Vatican II, notamment de cette fameuse déclaration sur la liberté religieuse. Bien avant les Lumières, c’est Thomas d’Aquin lui-même qui affirmait que l’argument d’autorité était bien le dernier des arguments. Bien avant les Lumières, c’est l’enseignement le plus traditionnel de l’Église qui disait qu’il ne peut y avoir de contrainte en matière religieuse, même si l’Église n’a pas toujours respecté cela. L’Église n’a pas eu besoin de catégories exogènes pour accomplir sa réforme contemporaine, elle s’est référée à des catégories endogènes, présentes de longue date dans sa propre tradition et ses fondements.

         Et en faisant cela, l’Église s’est donnée les moyens de traverser les temps modernes et de leur proposer sa propre lumière. Et la « fin de la politique matérialiste » trouve aujourd’hui un catholicisme prêt à proposer un éclairage, y compris au plan de la mystique politique ou du théologico-politique, précisément parce qu’il possède les clés pour distinguer le temporel et le spirituel, précisément parce qu’il n’y a pas de « Charia catholique », mais la reconnaissance d’une loi pour les hommes fondée sur la nature et la raison.

         Qu’en est-il maintenant de l’islam ?

         Il y a deux ans, le quotidien algérien El Watan a publié plusieurs articles sur un mouvement de jeunes algériens, appelés les ”non-jeûneurs”, qui refusaient de respecter le Ramadan et revendiquaient le droit de manger en pleine rue pendant le Ramadan, au nom de la liberté de conscience. Ils se sont attirés des ennuis avec la police et la justice, au motif qu’ils mettaient en danger l’ordre social. Ce qui était frappant dans cette affaire, c’était que ces non-jeûneurs se justifiaient en se référant à des catégories et à un vocabulaire manifestement empruntés à la libre-pensée occidentale et non fondés sur la tradition même de l’islam.

         Par ailleurs, la lecture de Lettre ouverte au monde musulman [6] d’Abdennour Bidar m’a conduit également à m’interroger sur les velléités de réforme de l’islam. L’auteur propose en quelque sorte un islam réformé par nos Lumières, donc sur le fondement extérieur à l’islam. Et il appelle de ses vœux un islam principalement spirituel qui puisse opérer une « sortie de la religion », idée née dans le contexte intellectuel occidental. Une question se pose : un tel islam ainsi réformé n’entraînerait-il pas la ruine de l’islam ?

         Plusieurs questions cruciales se posent donc aujourd’hui à l’islam : contient-il dans sa propre tradition les fondements et catégories d’une réforme qui lui permette de traverser les temps modernes et de leur apporter sa propre lumière ? Est-il prêt à donner, dans une perspective de dialogue, ses raisons en se fondant sur la raison ? Est-il prêt à examiner le fond de la violence religieuse qui s’accomplit en son nom ?

         Ces questions rejoignent celles qu’avaient posé Benoît XVI à Ratisbonne en 2006, lui valant alors un flot de critiques et la rupture des relations de l’université Al-Azhar avec le Vatican. Peut-être son unique tort fut-il d’avoir osé les poser trop tôt ? Nous avons besoin, sur toutes ces questions, de beaucoup de liberté de penser pour entrer de plain-pied dans ces dialogues à frais nouveaux.

 

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Guillaume de Prémare

Délégué général d’Ichtus

 

Conférence donnée au Collège des Bernardins le jeudi 10 mars 2016 dans le cadre du séminaire « Laïcités et fondamentalismes » organisé par le département Recherche (Société, liberté, paix) des Bernardins, en partenariat avec Ichtus, Les poissons roses, l’Institut catholique de Paris et Fondapol.
Titre initial : La libre-pensée face au retour de Dieu

 

 

[1] Augustin Del Noce, Le dialogue entre l’Église et la culture moderne, 1964

[2] Pierre Manent, Situation de la France, Editions DDB, p. 123

[3] Cardinal Joseph Ratzinger, homélie lors de la missa pro eligendo romano pontefice, 18 avril 2005

[4] Page 128

[5] Pierre Manent, La cité des hommes, 1994

[6] Éditions Les liens qui libèrent, 2015

 

22.03.2016

Le temps des attentats : Il est temps que cessent le mépris de la mémoire et le piétinement du sacré…

LPère Luc de Bellescize s'interroge sur la pertinence d'ériger Charlie Hebdo en icône de la liberté. « Celui qui piétine l’intimité des cœurs et blesse grossièrement les consciences participe aussi à la violence » a-t-il estimé dans son homélie du dimanche 11 janvier 2015.

 

2015-07-10 à 17.23ter.jpg         Nous revenons d’une semaine de sang et de larmes sur notre sol de France et dans sa capitale. La ville lumière s’est remplie de ténèbres, et Notre-Dame, la sentinelle de pierre dressée au cœur de la cité, a fait sonner son glas, comme une invitation au deuil, comme un appel à l’espérance. Les scènes de guerre n’étaient qu’un souvenir lointain, de vieilles histoires enfouies dans la mémoire des siècles, entrées déjà dans la légende. Nous étions sans doute trop habitués à danser sur un volcan, attachés à un confort sans grande question ni grand drame, entretenus dans l’illusion d’un « vivre ensemble » pétri de bons sentiments et de touchante naïveté, gavés des slogans d’un multiculturalisme infiniment ressassés, et d’une « tolérance » qui se voile la face devant l’urgence d’affronter les vraies questions. Nous avons bercé le fanatisme en notre propre sein, comme on accouche d’un enfant monstrueux qui finit par nous tuer.

         « Dieu se rit des hommes, écrivait déjà Bossuet, qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». Les effets, c’est la mort qui a frappé. Les causes, du moins pour une part, sont spirituelles, car c’est la mystique qui mène l’histoire, même si elle laisse à la politique l’illusion d’apparaître sur la scène du monde. C’est la vacuité spirituelle de l’Occident qui fait le lit du fanatisme, c’est la déconstruction des figures d’autorité, l’éclatement méthodique de la famille, la culpabilisation de la mémoire, le triomphe de la culture de mort, le nivellement du matérialisme et de la jouissance érigés en idoles du bonheur. Nourrir les enfants de pain et de jeux dans des banlieues sordides, les couper des racines de la mémoire et des ailes de l’espérance, ne peut qu’engendrer la violence. L’homme a soif d’idéal, il est assoiffé du sens.

         Si on écrase méthodiquement son âme et qu’il n’est pas trop abruti de paradis artificiels, il écoutera n’importe quel fanatique, il prendra les armes, il balaiera le joug d’une société qu’il méprise, il tentera d’arracher par la force un sens à sa vie, d’écrire en lettres de sang une gloire fugace qui le fera sortir de l’oubli.

         On dit que ces tueurs sont contre la civilisation, et on a raison sans doute. Mais ne sont-ils pas aussi engendrés par notre manque de civilisation, par la faiblesse de notre civilisation qui marque indéniablement des signes de décadence ? Ces hommes qui prennent les armes, dont je ne veux pas amoindrir la responsabilité, sont aussi le signe du désespoir de vivre, de notre incapacité à les intégrer, à les nourrir, à les faire vivre.

         J’entends la voix du grand pape, venu de Pologne : « France, fille aînée de l’Église, qu’as-tu fait de ton baptême ? Es-tu restée fidèle à l’alliance avec la sagesse éternelle ? ». Notre baptême est trop devenu une eau morte. Là où la sagesse est méprisée, la folie triomphe, là où il n’y a plus d’âme, la peur, le vide, la mort règnent.

         Faut-il parler, faut-il se taire devant le sang versé ? Certaines paroles doivent se tenir aux confins du silence. Commençons toutes choses par le silence habité de la prière. Que notre Dieu prenne en pitié ceux qui sont morts, particulièrement ceux qui proclamaient leur rejet de toute foi, et aussi ceux qui ont voulu tuer au nom de leur foi, et ont fini leurs jours dans une dernière charge d’orgueil et de désespoir, les mains couvertes de sang, ignorants que Dieu n’est pas celui qui tue, mais qui prend sur lui la mort.

         Que le Seigneur Jésus, unique Sauveur du monde, par son sang versé, leur accorde, s’il est possible, la grâce du Salut. Le cardinal, père de notre diocèse et de notre ville, a exprimé sa prière, signe de sa grandeur d’âme, de sa conscience qu’aucune provocation ne justifie un meurtre. Au moment des débats sur le mariage, il avait pourtant été ignoblement caricaturé par Charlie Hebdo, dans un dessin qui insultait la sainte Trinité, le mystère même de notre Dieu.

         Certains, même des catholiques, sont tellement habitués au relativisme qu’ils ne voient là rien de choquant. Ils pensent qu’ils doivent réagir en adultes, qu’ils sont capables de distance et de maturité. C’est qu’ils sont sans doute plus endurcis, et il est dramatique de confondre l’endurcissement et l’indifférence avec la maturité de l’adulte. Ils oublient aussi que nous sommes gardiens de la foi des plus fragiles et des plus humbles, et qu’il faut veiller à ne jamais scandaliser un seul de ces petits qui sont les frères du Christ (Mt 18, 6).

         Si on crachait sur leur propre mère, ils seraient, j’espère, blessés. Quand on le fait sur leur Dieu, ils trouvent que cela relève de la liberté d’expression… Je trouve cela magnifique qu’un homme comme le cardinal, pourtant évidemment blessé par des caricatures pitoyables, réagisse par la charité, la prudence et la prière. « Aimez vos ennemis, et faites du bien à ceux qui vous persécutent » (Mt 5, 44).

         Nous ne répondons pas à la provocation par la violence, mais en faisant sonner le glas. Le glas est la cloche de l’espérance, et l’espérance est un désespoir surmonté. Sa voix est sombre, elle semble jaillir des entrailles de la terre. Le glas est un appel ténébreux au retour de la lumière et de la vie, une voix du Christ jaillie d’outre tombe. Le glas est dans la nuit, mais il aperçoit l’aurore qui se lève. Il « espère contre tout espoir », selon la belle expression de l’apôtre Paul (Rm 4, 18). C’est la grandeur de notre foi chrétienne que de désirer le Salut de tous les hommes, et de « remettre notre épée au fourreau », car « celui qui vivra par l’épée périra par l’épée » (Mt 26, 52).

         C’est la splendeur du christianisme que de prier pour ceux qui nous ont régulièrement insultés, ou ceux qui nous donnent la mort. Je l’ai fait moi-même, cela me permet sans doute de dire une parole qui ne soit pas portée par la violence ou le ressentiment. La prière empêche de tomber dans la haine. Elle obtient la sagesse, elle donne de « pleurer avec ceux qui pleurent », comme le dit encore l’apôtre (Rm 12, 15). Elle donne aussi la liberté intérieure, qui fait que les hommes de prière n’ont pas peur de dire ce qui est vrai. Il n’y a pas de paix sans justice, et la justice, c’est l’amour d’une vérité qui rend libre, et qui donne à chacun ce qui lui est dû.

         Certains ne seront sans doute pas d’accord avec ce que je vais dire. Je le conçois très bien. La parole est toujours un risque. Qu’ils respectent alors ma « liberté d’expression », puisqu’ils s’en proclament les gardiens. Je crois que ce n’est pas rendre service à la France que de faire de ceux qui travaillaient dans un journal habitué à l’injure et à la provocation gratuite le signe de la liberté. Ils se moquaient régulièrement de la police comme de toute forme d’autorité. J’admire et respecte le policier, sans doute musulman d’ailleurs, qui a donné sa vie pour eux. Son sacrifice fait honneur à l’immense majorité des musulmans de France, qui prient avec droiture d’intention et déplorent le fanatisme. Parmi ceux qui sont morts, les caricaturistes prônaient le libertarisme absolu, le nihilisme éthique et le matérialisme athée. Issus d’une génération « sans Dieu ni maître », ils avaient décidé de repousser toute contrainte – même s’ils restaient en réalité dans les limites des conventions médiatiques, car ils savaient bien qu’on ne peut pas rire de tout en France – et de faire de l’outrage systématique envers la religion leur langage habituel de communication. Condamner ces épouvantables attentats est notre devoir, comme celui de nous unir dans une conscience citoyenne et de prier pour les victimes. Mais est-il permis de ne pas ériger ces hommes en « icônes de la liberté » ? Il n’y a pas de proportion entre l’assassinat d’un homme et son insulte ou son blasphème, mais celui qui piétine l’intimité des cœurs et blesse grossièrement les consciences participe aussi à la violence. C’est une triste liberté que celle de s’arroger le droit d’humilier ce qu’il y a de plus sacré chez les êtres. C’est un risque inconsidéré de fragiliser par son mépris un équilibre social déjà extrêmement perturbé. C’est un douloureux paradoxe pour la France que des provocateurs libertaires qui n’ont cessé de piétiner sa mémoire et ses institutions deviennent les symboles de sa liberté.

         Aujourd’hui est un jour de deuil, car le Christ descend au Jourdain et s’ensevelit dans les eaux, comme on descend dans la mort. Aujourd’hui est un jour d’espérance, car le Christ jaillit dans la lumière pour recevoir la vie. Il a voulu s’abaisser aux profondeurs du mal, pour libérer l’homme de tout ce qui l’avilit, l’enlaidit, le méprise, pour le sauver de l’esclavage du péché, pour que puisse sonner le glas, cet appel douloureux à l’espérance, ce désespoir surmonté. L’espérance chrétienne est profonde des profondeurs mêmes du tombeau, et c’est quand il n’y a plus d’espoir que peut advenir l’espérance. Pour qui sonne le glas ? Le poète anglais John Donne écrit ces belles paroles : « La mort de tout homme me diminue parce que je suis membre du genre humain. Aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi ».

         Qui sont les morts ? Dieu seul les connaît. Nous avons leur nom et leur visage, mais l’homme est toujours plus grand que le théâtre qu’il joue sur la scène du monde, et il est aussi toujours plus grand que son péché. « Mes pensées ne sont pas vos pensées, dit le Seigneur au livre d’Isaïe, et vos chemins ne sont pas mes chemins » (Is 55, 8). Nous remettons les âmes des défunts, et nous remettons notre pays blessé entre les mains du Rédempteur. Nous reprenons la prière que le Christ apprit à Marcel Van dans une apparition, cet enfant d’Indochine qui sera sans doute proclamé saint : « Seigneur Jésus, aie compassion de la France, daigne l’étreindre dans ton amour et lui en montrer toute la tendresse. Fais que, remplie d’amour pour toi, elle contribue à te faire aimer de toutes les nations de la terre ».

         « France, fille aînée de l’Église, qu’as-tu fait de ton baptême ? ».

         Il est temps d’en retrouver la source, comme on creuse l’espé-rance de nos propres mains, jusqu’à faire jaillir l’eau vive.

         Il est temps que cessent le mépris de la mémoire et le piétinement du sacré par ce qu’il y a de plus vulgaire, de plus vil et de plus meurtrier.

         Il est temps de retrouver notre âme.

         « Le monde moderne a bien besoin d’entendre quelques voix libératrices, écrivait Georges Bernanos. Les voix libératrices ne sont pas les voix apaisantes, les voix rassurantes. Elles ne se contentent pas de nous inviter à attendre l’avenir comme on attend le train. L’avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne subit pas l’avenir, on le fait ».

         Le général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre évoque le grand silence de l’hiver, quand tout s’endort et se tait, quand tout semble mort, et il écrit : « Le destin est-il donc scellé ? Est-ce pour toujours la victoire de la mort ? Non ! Déjà sous un sol inerte un sourd travail s’accomplit. Immobile au fond des ténèbres, je pressens le merveilleux retour de la lumière et de la vie […] Je suis le vieil homme, recru d’épreuves, détaché des entreprises, sentant venir le froid éternel, mais jamais las de guetter, dans l’ombre, la lueur de l’espérance ».

         Seigneur Jésus, aie compassion de la France, daigne l’étreindre dans ton amour, et lui en montrer toute la tendresse. Notre Dame de France, vous qui êtes si souvent apparue sur notre terre blessée, souvenez-vous, priez pour nous.

         Amen.

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Père Luc de Bellescize

Originairement publié le 15 janvier 2015
dans Famille Chrétienne

 

 

17.03.2016

Laïcité et laïcisme. Société atomisée et perte de sens : Les gisements du fondamentalisme ultra moderne

Logo-ImageCollgBernardins.jpgLaïcité et sociabilité
aux Bernardins

 
         Dans une société divisée de croyance l’appel à la laïcité peut-elle fonder la sociabilité ? La laïcité peut-elle permettre de vivre ensemble en paix et nous protéger de la violence des fondamentalismes ?

         Après avoir recensé les relations et les domaines convoqués par la laïcité, je vous propose d’identifier certaines des causes de l’incompréhension et des ruptures susceptibles d’entretenir ou provoquer les réactions fondamentalistes. Dans un troisième temps nous considérerons ensemble des chemins pour fonder la sociabilité dans un pays divisé de croyance pour vous soumettre quelques propositions.

 

 

  1. 12628351_10208920138906896_5885893510531653878_o.jpgLes dimensions de la laïcité

         Dans notre civilisation occidentale, la laïcité – comprise comme distinction du temporel et du spirituel – a été, au fil de l’histoire, une revendication constante, portée tantôt par les clercs et tantôt par les laïcs.

         Il est bon de se rappeler, comme l’a montré Jean-François Chemain, que la laïcité fût d’abord une revendication de l’Église vis à vis de l’Empereur au nom de la distinction des pouvoirs spirituels et temporels. Les chrétiens furent persécutés pour leur refus de rendre à César le culte qu’ils réservaient à Dieu. Plusieurs siècles furent le théâtre de cette rivalité du pouvoir du prince et de celui de l’Église et de ses clercs. L’Église en tant que peuple de Dieu a toujours eu une organisation hiérarchique réservant aux clercs le magistère spirituel et moral pour dire la Foi et la vérité sur le bien. L’histoire de France a été profondément marquée par cette difficulté continue du politique pour s’affranchir au nom du bien du peuple (laos) du pouvoir de ses clercs (ceux qui ont le pouvoir spirituel, celui de la science, celui de la formation et de l’information) et donc autrefois de l’Église. L’État, qu’il soit monarchique où républicain, a toujours revendiqué au nom même de l’enseignement de l’Église « l’autonomie des réalités terrestres » telle qu’elle a été formulée par le Concile Vatican II.

         Mais en même temps, l’autorité politique n’ayant pu abolir le pouvoir des clercs, a toujours eu aussi la tentation de l’instrumentaliser en le choyant ou en en faisant son interlocuteur privilégié.

         L’anticléricalisme est une constante de notre histoire, inséparable de la volonté concomitante de mettre le pouvoir spirituel au service du pouvoir temporel. « Évêque, je meure par vous ! » dira Jeanne au moment d’être condamnée pour avoir refusé de dire à l’inquisition des clercs partisans du roi anglais, sa mission temporelle de laïc au service de la France. « Le cléricalisme voilà l’ennemi[1] » dira Gambetta et le Pape François ne sera pas en reste sur la formule : « Il y a un mal complice, parce que la tentation de cléricaliser les laïcs plaît aux prêtres, mais tant de laïcs, à genoux, demandent d’être cléricalisés, parce que c’est plus commode, c’est plus commode !… Nous devons vaincre cette tentation… Pour moi, le cléricalisme empêche la croissance du laïc[2] ».

         Nous voyons donc que dans l’Église catholique la relation clercs et laïcs n’est pas un sujet facile, même si le Concile Vatican II a reconnu la vocation de Prêtre, de Prophète et de Roi de tous les enfants de Dieu. La structure hiérarchique de l’Église permet-elle aux clercs de représenter les laïcs auprès de l’État ? La République depuis Napoléon en fait l’hypothèse par ce que cela serait plus facile mais la tentation de collusion peut être grande et les chantages toujours possibles. Les clercs catholiques sont-ils toujours libres de leur position vis à vis de l’État ? La réaction récente du Ministre de la Santé contre la déclaration d’un évêque n’illustre-t-elle pas la prétention de régenter la parole des clercs ? Le silence des clercs n’est-il pas parfois le fait d’une certaine soumission au pouvoir politique ou la volonté au contraire de ne pas se laisser instrumentaliser ?

         L’acception républicaine de la laïcité porte cet héritage, même si elle s’est exprimée, historiquement, sous le visage d’une rupture.

         Soyons réaliste, aujourd’hui le pouvoir des clercs, le pouvoir de dire la vérité sur le bien, appartient beaucoup moins aux prêtres et aux religieux de l’Église catholique, qu’à ceux qui font l’opinion. Il est intéressant de noter par ailleurs la collusion des pouvoirs économiques et politiques pour contrôler les médias, nouveaux faiseurs de rois.

         Quoi qu’il en soit, certains diront que les relations avec l’Église catholiques sont apaisées et souhaiteraient reproduire le modèle de relation établie avec sa hiérarchie pour avoir une relation équivalente avec l’Islam au travers du Conseil Français du Culte Musulman. N’est-ce pas sur ce modèle que l’État avait réussi en son temps à normaliser les relations avec le Consistoire central israélite de France en 1808 ou la Fédération protestante de France constituée en 1905 ?

         La laïcité peut ainsi être perçue comme un objet substantiellement chrétien, difficile à harmoniser avec la tradition de l’Oumma, où la religion tend à structurer la culture, les mœurs et l’ensemble de la dimension sociopolitique. Dans ce contexte, l’appel à la laïcité pour régler les relations avec l’islam est complexe. La laïcité protège et réglemente la liberté de religion, mais elle ne couvre pas les mœurs et les modes de sociabilité qui fondent la vie en communauté. La laïcité ne peut être l’arbitre des « visions de l’homme », de l’anthropologie, des interdits, des obligations et des valeurs inspirées par chaque religion. Par le passé, il est arrivé que l’État devienne, par nécessité, l’arbitre de la sociabilité entre les citoyens. Mais ceux-ci partageaient alors très majoritairement une même vision de l’homme et la même incarnation française d’une culture pétrie par le christianisme.

  1. 12698587_10208920135906821_4120861061231378408_o.jpgL’incompréhension et les ruptures

         La situation de la France pour reprendre le diagnostic de Pierre Manent a donc changé. La pratique d’une religion qui n’existait pas en France en 1905, se développe aujourd’hui très rapidement avec les vagues d’immigrations successives. L’année 2015 aura marqué un tournant dans la prise de conscience de cette réalité complexe.

         Notre manière de vivre ensemble se heurte aujourd’hui à des confrontations anthropologiques marquées par notre héritage culturel et religieux, avec des différences qui semblent parfois irréductibles, par exemple dans notre vision de l’amour humain comme don libre et réciproque de l’homme et de la femme à égalité. C’est bien cette « marque chrétienne » qui nous fait refuser la polygamie, que nous voyons comme soumission et instrumentalisation. Nous sommes également héritiers d’une certaine vision du travail et de l’activité humaine, comme participation à la création en vue du bien commun. Dans notre culture, ce n’est pas Dieu qui fait « tout » et qui soumet l’homme à l’obéissance à ce « tout ».

         Bien sûr la société utilitariste ou matérialiste génèrent aussi des pratiques qui instrumentalisent la femme, le corps, la nature, le travail et la vie. En démocratie, la liberté existe au moins théoriquement de faire valoir un autre regard et de s’insurger contre les logiques d’exploitation qui vont à l’encontre des droits de l’homme. Mais les musulmans fondent leur vision sur une obéissance à une révélation et des livres saints qui ne peuvent être discutés. Comment se rencontrer ?

         Nous sommes également confrontés à de nouvelles ruptures fabriquées par la loi et par nos pratiques postmodernes, qui construisent les arguments d’une incompréhension irréductible : le droit au blasphème sans limite ; le mépris irréligieux du repos dominical ; l’avortement sacralisé comme droit fondamental ; la dénaturation du mariage etc. Le fossé anthropologique et culturel se creuse.

         Pour le combler, la tentation existe d’aller plus loin que des lois de protection de la liberté religieuse, en définissant par la loi, le permis et l’interdit dans les domaines des mœurs et de la culture. Le surgissement d’une sorte de « Charia laïque » n’est pas à exclure.

         Or en multipliant le catalogue des permissions et surtout des interdictions, on exaspère les tensions entre les acteurs de transgressions toujours plus fortes et les fidèles d’une religion qui se sentent offensés. Ce fondamentalisme législatif, au nom de la laïcité, encourage la révolte du fondamentalisme au nom de la religion.

         Or, nous devons trouver la manière juste de fonder la sociabilité dans notre société divisée de croyances.

  1. 11412345_659753040823299_3629092463104494234_n.jpgComment fonder la sociabilité dans une société divisée de croyances ?

         Devant l’ampleur de la présence des musulmans en France, Pierre Manent, peu suspect de relativisme, déclare que notre régime politique doit céder et se résoudre à une politique possible, une politique défensive[3].

         Pour certains musulmans, il y a une charia islamique qui codifie la loi, les mœurs, les coutumes et la vie en société à partir d’une révélation intangible écrite et immuable. Mais il n’y a jamais eu de charia catholique qui définirait la loi à partir d’une révélation ou d’un sentiment religieux. Comme le disait Benoît XVI au Bundestag en septembre 2012 : « Contrairement aux autres grandes religions, le christianisme n’a jamais imposé à l’État et à la société un droit révélé, ni un règlement juridique découlant d’une révélation. Il a au contraire renvoyé à la nature et à la raison comme vraies sources du droit ».

         Concernant la loi, nous devons donc rester fidèles à notre héritage chrétien en la fondant sur la nature et la raison, sans opposer un arbitraire laïc à la loi islamique. Si le religieux vient à se montrer déraisonnable, l’État est fondé en effet à intervenir, mais la loi ne peut tout régenter. Nous devons définir, par la raison, un socle commun de sociabilité, compatible avec une laïcité protectrice de la liberté religieuse : « Sans ce socle commun, il ne pourrait s’établir dans une société pluraliste qu’une unité de façade prompte au désaccord », souligne Mgr Ravel[4].

         Tout doit être fait pour rendre possible une rencontre basée sur l’expérience et la raison critique. Ce n’est pas en sacralisant nos envies non régulées par la raison, et donc forcément diverses et concurrentes, que nous pourrons trouver les fondations d’une sociabilité française. Au contraire, il nous faut remonter à la source commune de la création, de la nature humaine et d’une culture centrée sur le bien de la communauté, elle-même au service de la personne. Pour Pierre Manent, le projet républicain a d’essentiel « la visée d’une chose commune, ou d’une amitié civique (…) à élaborer avec nos concitoyens musulmans, comme avec tous les autres, mais il nous faudra construire communauté et amitié sur d’autres bases que celles de la République laïque, ou au moins de l’interprétation dominante et pour ainsi dire scolaire de celle-ci[5] ».

La démarche ne peut-être qu’humble et modeste. Il s’agit de faire se rencontrer des expériences vécues et des contributions rationnelles à la vie commune. Pour que l’adhésion à la Nation que propose Pierre Manent soit opérante face à l’attraction de l’Oumma, il faut en faire aimer le patrimoine et les fruits.

Il y a un « socle commun » de la vie à la française à faire aimer. « De remède, disait Simone Weil[6], il n’y en a qu’un : donner aux français quelque chose à aimer. Et leur donner d’abord à aimer la France. Concevoir la réalité correspondant au nom de France de telle manière que, telle qu’elle est, dans sa vérité, elle puisse être aimée de toute son âme ». Vivre ensemble commence par le partage des objets aimés.

         Simone Weil incarne son propos en faisant une synthèse de notre histoire et de notre principe d’unité qui fait notre personnalité pour nous inspirer aujourd’hui.

         « Grâce à ce que Michelet appelle un « puissant travail de soi sur soi », dit-elle, se sont élaborés un certain accord sur de grands principes de l’existence, un compromis harmonieux et efficace entre l’autorité de l’État et la liberté du citoyen, entre l’affirmation des devoirs et l’expression des droits ; c’est à ce style de vie que participeront les nouveaux arrivants… ».

         C’est donc la France elle-même, son histoire et ce style de vie qu’il faut donner à aimer et faire aimer. Une heureuse sociabilité n’exige pas qu’on détruise ou qu’on taise ce qu’il y a de plus UN, ce qu’il y a de plus intimement vivant dans l’évocation, par exemple, de la catholique Jeanne d’Arc, du protestant Ambroise Paré, du juif Henri Bergson, de l’incroyant Jean Rostand.

         L’expérience des écoles Espérance banlieue aujourd’hui en témoigne. Connaître, aimer, respecter : de la connaissance vient la reconnaissance.

12646709_10208920132826744_8187243206975859802_o.jpgConclusions et propositions

         La sociabilité, l’amitié civique est plus large que la seule question de la pratique religieuse et de la laïcité.

         Dans les faits aujourd’hui, il n’y a pas de problème entre la cathédrale et la mosquée… Mais entre les personnes qui vivent dans le même immeuble, le même quartier, la même entreprise.

         À ne vouloir agir que par en haut, il y aurait une tentation à vouloir que l’État définisse avec le clergé des différentes religions, les modalités pratiques et le socle commun de la sociabilité dans l’entreprise, à l’école ou dans les quartiers… Est-ce crédible ?

         Dans le cadre de ce colloque, il est demandé de soumettre des propositions à votre critique pour trouver un chemin. Je me risque aux propositions suivantes : plutôt que de vouloir légiférer dans le détail et instrumentaliser les clergés pour contrôler leurs fidèles :

                  pourquoi ne pas constitutionaliser par en haut des principes fondamentaux de la sociabilité à la française comme « le droit au visage », la « liberté personnelle du mariage » et « la monogamie ».

                  et renvoyer en bas, au niveau des communautés de destin, la promotion d’une culture de la rencontre fondée sur l’amitié politique capable de transcender volontairement les différences. Une culture de liberté et de responsabilité.

         S’il faut résister à la tentation du « cléricalisme », il nous semble en définitive qu’il faut faire de l’amitié politique, non seulement le but de l’action mais aussi son chemin privilégié en faisant aimer une vie incarnée à la française, une vie dans la « douce France ». On se sert d’une montre sans aimer l’horloger, mais on ne peut pas écouter avec attention un chant parfaitement beau sans aimer l’auteur du chant. On ne peut pas aimer la beauté de la France sans aimer les Français.

         Pour cela comme le disait Gustave Thibon après Platon : « Il ne faut pas chercher à faire l’UN trop vite ». Nous croyons en effet avec Saint-Exupéry que : « Si le respect de l’homme est fondé dans le cœur des hommes, les hommes finiront bien par fonder, en retour, le système social, politique, économique qui consacrera ce respect[7] ».

 

Logo Ichtus.jpgBruno de Saint Chamas
président d’Ichtus
11 février 2016
Collège des Bernardins

 

 

[1] Gambetta, Chambre des députés, 4 mai 1877.

[2] Pape François, Message aux membres de l’association Corallo, Rome, le 22 mars 2014.

[3] Pierre Manent, Situation de la France, DDB 2015, pp. 68-71 : « Considérés en tant que groupe, ou partie de la société française, les musulmans tendent à se conduire comme des musulmans, à suivre la règle des mœurs de leur religion, en tout cas à prôner cette règle des mœurs ou à la considérer comme « devant être suivie »… Ce fait social est aussi le fait politique majeur que nous avons à prendre en compte… Je soutiens donc que notre régime doit céder, et accepter franchement leurs mœurs puisque les musulmans sont nos concitoyens. Nous n’avons pas posé de conditions à leur installation, ils ne les ont donc pas enfreintes. Étant acceptés dans l’égalité, ils avaient toute raison de penser qu’ils étaient acceptés comme ils étaient. Nous ne pouvons pas revenir sur cette acceptation sans rompre le contrat tacite qui a accompagné l’immigration durant les quarante années qui viennent de s’écouler… C’est pourquoi je soutiens que notre politique ne saurait être que défensive. Elle sera défensive parce que nous sommes forcés de faire des concessions que nous préférerions ne pas faire, ou d’accepter une transformation de notre pays que nous aurions préféré éviter, ou qui même parfois nous attriste profondément. Ce sera néanmoins une politique défensive parce que, avec toute notre faiblesse, nous avons encore de la force, que nous disposons encore de grandes ressources morales et spirituelles susceptibles d’être ranimées, activées et mobilisées pour que le changement inévitable soit contenu dans certaines limites, et que la physionomie de notre pays reste reconnaissable. C’est ici que nous entrons dans le domaine d’une politique possible également éloignée des rêveries de la « diversité heureuse » et des velléités mal refoulées d’un « retour » des immigrés chez eux. »

[4] Mgr Ravel, Lettre pastorale sur les rapports entre les religions et l’État, 2011.

[5] Pierre Manent, Situation de la France, DDB 2015, P58.

[6] L’enracinement, 1949

[7] Saint-Exupéry, Lettre à un otage, 1943.

 

Images : ©Collège des Bernardins

05.12.2015

Porter le foulard en France est un choix - musulmane & patriote

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      L’acceptation ou, disons plutôt, le rapport apaisé au foulard islamique doit-il forcément résulter du passage de ce dernier sous le rouleau compresseur de la mode, de l’hyper-consommation et du divertissement à outrance ?

           Il semble qu’il faille tout lisser.

         Dévitaliser, tuer l’essence profonde des choses, l’énergie pure et vibrante qui habite les grandes actions pour que ces dernières trouvent finalement grâce aux yeux de la masse. 

          Tout est étrangement potentiellement appauvri ; rendu inoffensif, médiocre et tiède par la récupération silencieuse qu’en fait la société de marché. 

         Le Che ou Malcolm X sur un T-shirt floqué, du rap prolétaire au hiphop dansant populaire en discothèque, n’est-ce pas la même action mercantile qui vient ajouter son petit zest ? 

         Et maintenant… le foulard au pied des grandes marques, le foulard et le mannequinat, le foulard dans les concours de beauté, le foulard bientôt partout, à condition d’accepter que ce dernier soit relégué au même rang que toutes les autres différences. Nivellement par le bas, dont le slogan pourrait être : « si certains se travestissent, d’autres portent un foulard. »

          Piège subtile, difficile à déceler.

         Il ne faut pas confondre deux choses : d’un côté faire comprendre qu’une femme qui porte le foulard est avant tout une femme, reconnaître son humanité et ses droits légaux, constituent des points de lutte légitimes et importants.

         De l’autre côté, il y a une fausse lutte, une escroquerie qui voudrait habilement faire oublier que choisir, c’est renoncer. Et le foulard en France est un choix. 

         En effet animées par notre foi, il y a des choses auxquelles nous renonçons, auxquelles nous disons non, et ce au risque de ne plus être ”comme tout le monde.”
Un « non » de principe et d’action. Un rejet, une tentative de résistance.

         Car la banalisation graduelle du foulard sur certains supports – les moins sérieux – ne correspond pas à ce à quoi nous aspirons. Le foulard comme nous le comprenons va bien au-delà d’un simple fichu sur la tête car il est quelque part la manifestation d’un lien direct avec la transcendance.

         Transcendance qui fait que nous rejetons la marchandisation potentielle d’absolument tout, et en première instance ici celle du corps des femmes.

         Rappelons que l’islam comme système de valeurs, au même titre que de nombreuses traditions religieuses, spirituelles et même culturelles, ne peut être dissout dans toutes les folies de notre époque. Il impose encore une fois la résistance. Résister à ce qui nuit à l’Homme dans son ensemble en défendant ce qu’il a de plus précieux. Sa valeur intrinsèque, que certains voudraient pouvoir monnayer.

         Ainsi notre posture n’est pas simplement celle qui réclamerait sa part du gâteau capitaliste. Qui voudrait que chaque chose soit halalisable, qu’il suffirait de flouter ce qui dépasse du cadre pour devenir « muslim friendly ». Non, ceci n’est ni notre approche, ni notre but. 

         Si certains se sont battus contre les discriminations à l’entrée des boîtes de nuit, c’est pour nous un honneur que de ne pas y avoir notre place.
         Quelle reconnaissance y a-t-il au juste à devenir la proie des grandes marques qui ne nous nieront certes jamais le droit inaliénable que nous avons d’être avant tout des consommatrices ?

Si la foi est réelle, l’inspiration sera supérieure et les actions qui en découleront également. Il y aura donc des choses qui, dans leur essence, seront contre nos principes. 

         Nous ne nions pas la difficulté à définir la ligne et la limite entre les deux.

         Nous ne faisons que témoigner de notre petitesse d’âme après tout.

Comment aimer ce système injuste et hideux qu’est l’hyper-matérialisme au point de vouloir en devenir la caricature déformée ?

         Remettons les choses dans l’ordre : les femmes qui portent le foulard étaient bénies d’être épargnées par la publicité et les stratégies de communication en tous genres ; en revanche ces femmes continuent de subir l’épreuve du rejet quand il s’agit d’étudier, de travailler, de se rendre dans des lieux culturels ou de s’engager en tant que citoyennes.

         N’orientons pas notre énergie vers la mauvaise lutte, ne nous réjouissons pas de l’entrée du foulard dans des industries qui prônent le contraire de ce dernier.

         En toute fin, il est vrai que : « c’est la femme qui fait le foulard et non le foulard qui fait la femme. »


« Et j’aimerais mieux être, O fourmis des cités,
Tourbe, foule, hommes faux, cœurs morts, races déchues,
Un arbre dans les bois qu’une âme en vos cohues ! »

Victor Hugo, ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent


dfvs,islam,la france,foi,politique,transmission,éducation,femmeHynd DFVS

 

Article initialement publié sous le titre :
Le foulard de demain, un simple accessoire ?
sur le site Des Française Voilées S'expriment

 

 



Précédent article de Hynd DFVS sur La Vaillante :
L’islam est une chance et une opportunité aujourd’hui en France,
afin que la France puisse renouer avec ses valeurs traditionnelles
qui ont fait d’elles cette grande nation

Autres articles du même auteur sur BV :
Et si l’extrémisme des Femen nuisait plus aux femmes qu’il ne les libère ?
Voile musulman : radicalisation ou mondialisation ?

 

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05.04.2015

Une nouvelle guerre de religion ?

ND GP & Mgr Petit + logo.jpg

Quel drôle de titre pour une conférence de carême !

Je ne suis ni sociologue, ni politologue, ni polémologue. La conférence de carême de ce soir participe néanmoins totalement de ma mission d’évêque. Un évêque ne parle pas que de Dieu et de l’Église mais aussi du monde.

Le concile Vatican II l’explique très clairement et donne la méthode pour comprendre le monde : « Pour mener à bien cette tâche, l'Église a le devoir, à tout moment, de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l'Évangile, de telle sorte qu'elle puisse répondre, d'une manière adaptée à chaque génération, aux questions éternelles des hommes sur le sens de la vie présente et future et sur leurs relations réciproques. » (Gaudium et Spes, 4)

Un peu plus loin, il ajoute : « … La foi, en effet, éclaire toutes choses d'une lumière nouvelle et nous fait connaître la volonté divine sur la vocation intégrale de l'homme, orientant ainsi l'esprit vers des solutions pleinement humaines. » (Gaudium et Spes, 11)

La conférence de ce soir voudrait nous aider à remplir cette mission de l’Église aujourd’hui en France : scruter puis interpréter en vue de répondre aux questions éternelles de l’homme par des solutions pleinement humaines.

 

Mgr Ravel.jpgScruter : une nouvelle guerre de religion

Observons attentivement le monde pour ne pas nous emballer sur des tigres de papiers ou des sous-évaluations d’événements pourtant considérables. Or, non seulement le monde est compliqué mais on redouble sa complexité par un langage déraisonnablement incorrect. Ainsi on nous retient de parler d’ « Islamisme » au motif que nous ferions des amalgames. Le français, jugé incapable de réfléchir par lui-même, ne serait-il plus capable que de faire des distinctions évidentes ! C’est irritant pour notre amour-propre. Mais ce qui est outrageant pour la raison, c’est que le discours, dans le même temps, nous explique que la laïcité est menacée. L’homme que je suis s’interroge : pourquoi la laïcité est-elle menacée si aucune religion n’est impliquée dans les attentats ?

Regardons les faits, examinons-les de près en toute objectivité.

Au cours de ces cinq dernières années, dans le monde s’allument des foyers nouveaux de guerres nouvelles. Les révolutions arabes, la persécution des chrétiens en Inde ou au Sri Lanka, les horreurs de Boko Haram au Nigéria, la guerre sans nom de Daesh en Irak et en Syrie et tant d’autres brasiers de violence et d’horreurs comportent tous une question religieuse à un titre ou à un autre. La religion fait systématiquement son apparition comme cause explicite de ces nouvelles guerres. Subitement des millions de chrétiens découvrent qu’ils ne peuvent pas être indiens s’ils ne sont pas hindous. Des millions de coptes découvrent qu’ils ne sont pas de vrais égyptiens parce qu’ils sont chrétiens, etc. La liste est longue : le Vatican connaît aujourd’hui 139 pays où les chrétiens subissent des persécutions ! Comme l’écrit Timothy Radcliffe dans « Le livre noir de la condition des chrétiens dans le monde » : « La religion fait un retour spectaculaire au centre de la scène qu’aucun politicien ne peut plus se permettre d’ignorer. » (p. 809)

Une nouvelle guerre de religion se déplie autour de nous et chez nous.

Mgr Ravel 15.21.jpgC’est une guerre parce que ses buts sont politiques : si les motivations sont religieuses et si les moyens sont terroristes, les buts sont politiques. Que nous le voulions ou pas, c’est bien une guerre car ce qui est visé n’est peut être pas immédiatement l’occupation d’une terre mais certainement la déstabilisation ou la réorganisation de la Cité. Il ne s’agit pas d’un terrorisme de gang aux visées financières mais d’un terrorisme à buts politiques : certains hommes, groupes ou Etats veulent s’assurer que leur religion dicte intégralement la forme de la société, la forme de vie personnelle ou sociale, vestimentaire ou sociétale, économique et politique. C’est le caractère totalitaire d’une religion qui investit aujourd’hui le champ de la guerre à titre de source première et de but ultime. Par totalitaire, j’entends un mouvement, au final politique, s’imposant contre la responsabilité humaine. Il veut l’attaquer puis la submerger par l’infantilisation, par la force ou par la séduction. Nous prêchons, nous chrétiens, une religion « totalisante », ce n’est pas du tout la même chose : dans le respect et dans le salut de la liberté responsable de chacun, elle investit tout l’homme par des vertus qui ne se juxtaposent pas aux autres vertus humaines mais qui les soulèvent et les complètent : la foi, l’espérance et la charité.

Cette guerre est partiellement nouvelle par les moyens mis en œuvre.

C’est une lutte essentiellement conduite par le terrorisme : si les motivations sont explicitement religieuses, les moyens sont efficacement terroristes. Le terrorisme se définit par les moyens utilisés : tuer directement des innocents pour faire peur, privilégier les cibles non combattantes mais significatives, etc. Mais ces moyens ne sont ni exclusifs ni vraiment nouveaux : Daesh combine ce terrorisme avec des moyens tactiques plus classiques en Irak et en Syrie (chars, 3 conquêtes, etc.). Et le terrorisme n’a pas attendu la religion pour noircir nos sociétés : IRA en Irlande, ETA en pays basque, etc.

Cette guerre est vraiment nouvelle par son aspect transnational ou globalisé.

Non pas mondial, comme nous l’avons vécu deux fois en trente ans lors de 14-18 puis 39-45. Non pas international comme un ensemble de nations contre une nation ou contre une force de déstabilisation. Pensons à nos interventions sous casques bleus au nom de l’ONU dans les Balkans. Mais un conflit qui se moque des frontières. Le nouveau rapport de force s’établit de façon transnationale : avant-hier au Canada ou aux Etats-Unis, hier à Paris, aujourd’hui à Copenhague… A peu près tous les continents ont été touchés ou sont susceptibles de l’être par l’Islamisme : Océanie avec l’Australie, Afrique, Amérique (le 11 septembre 2001), Europe et bien entendu Asie avec le Pakistan, etc. A regarder les points touchés, il en ressortirait une impression de « désordre » si on les analyse avec la grille habituelle, celle de conquêtes territoriales. En réalité, cette guerre se fiche du terrain : elle peut même frapper « chez elle » broyant les populations mêmes où ces leaders vivent et naissent (Pakistan, Afghanistan, par exemple).

Nous gagnerions à nommer cette guerre « guerre globalisée », de ce nom qui fait froid dans le dos, « la globalisation ». La globalisation, c’est-à-dire la marche triomphale, accélérée par le numérique (Internet), d’une économie à taille terrestre, d’une promotion scientifique et technologique à l’échelle mondiale, mais surtout d’une uniformisation de la pensée par la diffusion universelle des mêmes codes mentaux. Cette globalisation me paraît être le terrain propice pour cette guerre naissante. Il ne s’agit pas ici de thèse altermondialiste ou écologique encore moins nationaliste. Il s’agit de prendre conscience de cet effritement des frontières, politiques ou mentales qui autorise toutes les circulations : des biens, des maux et des idées.

Mgr Ravel Pose avec le poing.jpgMais cette lutte est surtout nouvelle par l’implication explicite de la religion qui la fait naître et qui l’achève. La religion, qu’on le veuille ou non, est mêlée à cette violence armée parce qu’elle est nommément la motivation de ces guerres. Là réside la vraie nouveauté de ce qui nous advient. Et la méconnaissance volontaire de la vie religieuse par nos élites rend sa perception difficile. Et il va de soi que l’on combat mal l’ennemi qu’on a mal identifié. On a parlé de « choc de civilisations » : avec raison, beaucoup s’opposent à cette expression. En réalité, les civilisations ne sont pas impliquées comme telles : la preuve en est que cette « guerre de religion » s’étend sans merci à des hommes de même civilisation, de même race ou de même langue (arabe, par exemple, ou indienne). La destruction d’œuvres d’art de civilisations disparues en Afghanistan ou en Irak montre clairement que la lutte est avant tout idéologiquement religieuse et religieusement idéologique. Ce n’est donc pas un choc de civilisations mais une nouvelle guerre de religion. Ce qui a pu laisser croire à un « choc des civilisations » tient à ce qu’il y a un choc idéologique inouï, nous l’analyserons dans la deuxième partie, un affrontement non pas entre l’Occident et l’Islam mais entre deux idéologies, l’une islamiste, religieusement dévoyée et l’autre laïciste, occidentalement détournée. Il se fait que la première est née en Islam et que la seconde provient de l’Occident.

La guerre de religion que nous nommons ne se revendique pas comme visant d’autres religions en tant que telles. Il ne s’agit pas d’un affrontement de dogmes. En ce sens, ce n’est pas une guerre des religions entre elles comme si l’une s’opposait symétriquement à l’autre. Ici, des croyants d’autres religions ou des croyants de la même religion sont visés non à cause de leur dogme mais à cause de leur existence même. Leur existence de citoyen contredit la religion des agresseurs. Ces nationalismes religieux d’un genre nouveau trient la population en fonction de leur religion, gardent ceux qui en sont dignes et éliminent les autres : derrière la prétendue sauvegarde d’une culture, se met en œuvre des racismes religieux. Ces racismes s’exercent aussi entre croyants : l’islamisme a fait plus de victimes musulmanes qu’occidentales (par exemple en Afghanistan).

Dans tous ces cas, il y a une constante : la juste relation entre le politique et le religieux est attaquée. Sur ce point nous sommes d’accord avec les discours ambiants : la laïcité est en péril dans cette guerre nouvelle à flambée religieuse.

 

Mgr Ravel Main tendue.jpgInterpréter : un conflit entre deux idéologies

L’établissement des faits ne suffit pas : il nous faut aussi les interpréter, essayer d’en voir les tenants et les aboutissants à la lumière de la foi. L’apparition de cette nouvelle guerre ne serait-elle qu’une naissance spontanée ou, au contraire, ne serait-elle pas née comme opposition (terrible) à une idéologie pernicieuse contre laquelle elle se dresserait ? Il s’agit maintenant non plus de décrire mais de voir quelles forces invisibles traversent la réalité scrutée…

Comme dans toute guerre, on doit chercher les deux camps. Dans toute guerre, il y a au moins deux camps. Ou, pour le dire autrement, deux champs de force traversent cette lutte et va la rendre de plus en plus vive. Qui affrontent qui ? Nous l’avons dit plus haut, deux idéologies s’affrontent dont l’une est souvent assimilée à l’Occident et l’autre à l’Islam. Cette vision est courte. Donc fausse.

Regardons les choses plutôt à partir de l’évangile selon saint Mattieu au chapitre 8. A ce moment-là de l’histoire de Jésus, il a autour de lui ses premiers disciples mais aussi ses adversaires, encore masqués mais déjà agissants dans l’ombre. La situation est grave. Il décide alors de changer de rive au bord du lac de Galilée. Jésus souhaite ainsi se mettre au calme pour analyser la situation avec ses disciples : il cherche à leur donner une interprétation évangélique des faits. Or que se passe-t-il ?

« Les disciples avaient oublié de prendre des pains et ils n’avaient qu’un pain avec eux dans la barque. Or Jésus leur faisait cette recommandation : « Ouvrez l’œil et gardez-vous du levain des Pharisiens et du levain d’Hérode ! » Et eux, de faire entre eux cette réflexion, qu’ils n’ont pas de pain. » (Mt 8, 14 à 16)

Une remarque d’abord. Obsédés par leur mauvaise préparation logistique, les disciples n’écoutent plus le Christ. L’effet de ce passage est saisissant : obnubilés par leur faim future, les hommes ne prennent pas au sérieux ceux qui tentent de leur décrire les vraies forces qui traversent aujourd’hui leur société et qui conduiront à la catastrophe si on les laisse agir ! Et nous en sommes là en France : nous mangeons à notre faim mais les préoccupations de l’immédiat nous interdisent d’écouter au-delà des promesses d’un « point de croissance » économique. Or écouter le Christ n’était pas si compliqué que cela dès que nous nous intéressons au présent. Le Christ veut qu’ils écoutent sa lecture du monde au présent en laissant le souci du lendemain.

Que dit-il ? En face de l’homme et agissantes contre lui, il y a deux forces nommées « levain » car elles agissent de façon cachée et intérieure : la force du religieux durci, les Pharisiens, et la force du politique raidi, Hérode. Entrons maintenant en matière. Déclinons cette analyse dans ces temps qui sont les nôtres. Qui sont les pharisiens d’aujourd’hui ? Qui est Hérode aujourd’hui ? Quels sont les adversaires en présence ?

Je complète dès maintenant la thèse énoncée plus haut.

 

Mgr Ravel magistral !.jpgDes idéologies traversent le monde global

Ne pensons pas à des pays qui se combattent. Ni même à des factions qui s’opposeraient pour des religions ou des cultures. Les deux adversaires qui s’affrontent sur notre sol et de partout dans le monde s’incarnent dans des hommes voire des clans, c’est certain : il y a bien des frères Quouachi, des réseaux al Quaïda. Mais en réalité, en eux, derrière eux, œuvrent des esprits mauvais, purs esprits séparés des réalités et de l’expérience ; ce sont des idéologies malignes toutes les deux, entre lesquelles nous nous situons.

Dans la Bible, ces idéologies et leur mode de transformation du monde par influence secrète sont nommés « levain ». « Ouvrez l’œil et gardez-vous du levain des Pharisiens et du levain d’Hérode ! » (Mc 8, 15) prévient Jésus.

Par idéologie, j’entends bien désigner une façon de penser qui induit une manière d’agir déconnectée de l’expérience et de l’histoire. Elle naît hors de la réalité et elle veut faire rentrer cette réalité dans ses cadres préconstruits. C’est en quoi elle est terrifiante : le bon sens lui est totalement étranger et quand la réalité la dérange, elle la change. Ainsi cette propension qu’a l’idéologie de transformer l’histoire, lieu privilégié de la propagande, et de ne jamais regarder la réalité en face. Il n’y a pas d’honnêteté dans l’idéologie. Voilà le fond du problème : elle nie les faits quand ils ne rentrent pas dans ses cases. Elle coupe les têtes ; elle déteste les hommes de terrain qui osent dire ce qu’ils voient et ce qu’ils sentent et ce qu’ils vivent.

Comme un levain travaille et transforme de l’intérieur, de façon cachée, l’idéologie ne suppose pas nécessairement au départ une force politique. Elle n’a pas besoin de forces étatiques. C’est d’abord une force s’exerçant sur les esprits. Voilà pourquoi la violence qu’elle génère pour gagner les esprits prend la forme du terrorisme. Terrorisme de la poudre ou terrorisme de la pensée. Sous le régime soviétique, les deux formes étaient utilisées avec un grand bonheur. Pourquoi le terrorisme ? Parce que l’idéologie vise à plier les esprits par influence. Par exemple, rien n’est aussi contagieux que la peur. L’idéologie veut gagner les esprits par la peur. La peur corrode les cœurs ; la terreur tue quelques personnes certes, mais l’important est ailleurs : l’important ce sont les millions de vivants non pas touchés par les balles mais couchés par la peur. La peur inhibe l’intelligence ; la peur déstabilise nos raisons et nos confiances. La peur déséquilibre l’homme et le soumet mieux que la violence corporelle.

Par peur nous devenons capable de faire n’importe quoi. De renoncer à notre dignité d’homme.

 

Mgr Ravel 15.23.jpgLe premier camp : l’idéologie religieuse ou le levain des pharisiens

Le Christ nomme ce camp : le levain des pharisiens. Les pharisiens représentent en son temps, les hommes d’une religion durcie. C’est bien ainsi que les évangiles nous les montrent. Applicateurs rigoureux d’une loi détachée du bon sens, ils ne craignent pas de manquer à l’humanité simple de leur prochain. Au nom de Dieu, ils négligent leurs propres pères et tueront un innocent. Au premier siècle, les zélotes et les sicaires représentent la frange politique armée de ce durcissement. Mais la partie strictement religieuse n’est pas moins corrosive.

Cette première idéologie saute aux yeux immédiatement parce qu’elle s’exprime par une violence meurtrière. Il s’agit du terrorisme à revendication religieuse, chez nous un islamisme. En Inde, l’hindouisme fournit la matrice d’une éradication de toutes autres formes religieuses sur la terre indienne.

Le levain des pharisiens, c’est l’idéologie des purs et des durs, d’abord critiques puis sectaires, enfin meurtriers. La volonté d’éradiquer les « méchants » au nom de Dieu avec les moyens du politique. Seuls les « bons » doivent survivre. Les autres on les tue ou on les expulse.

C’est l’idéologie de la caricature de Dieu au mépris de l’homme.

Derrière les meurtres au nom de Dieu se cache toujours la jalousie de Caïn : en fait, Caïn veut plaire à Dieu et n’y arrive pas car son cœur est trouble. Et sa colère contre un Dieu qui lui apparaît comme un juge inique, il la retourne contre son frère. En se méprenant sur Dieu, il tue son frère. La violence fuse en face de Dieu mais elle déborde sur l’homme. A la base, il y a donc la colère, la colère devant le sentiment d’une injustice, la grande colère qui tourne à la haine. Et la haine pousse au meurtre. Et le meurtre à la guerre.

L’esprit de Caïn est troublé par la colère et le meurtre. Quand Dieu l’interroge sur son frère, il répond : « suis-je le gardien de mon frère ? » Est-il frère ou gardien de son frère ? Pour lui, il ne pense même plus à être simplement le frère de son frère… C’est la religion de la colère contre Dieu qui s’achève en assassinat du frère.

 

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Le deuxième camp : l’idéologie laïciste ou le levain d’Hérode

Cette religion de la laïcité (car elle se définit elle-même ainsi) s’exerce rarement chez nous par des violences physiques ou des actes terroristes. Pour autant la manipulation des medias, le détournement des vertus éducatives, les relégations arbitraires sont ses armes habituelles. Hérode en est le symbole. Hérode, roi de Galilée, le politique que nous connaissons par l’Évangile, fait couper la tête à Jean-Baptiste à cause d’une promesse faite dans l’ivresse du plaisir.

Le récit de saint Marc au chapitre 6 est très clair :

« Car c’était lui, Hérode, qui avait donné l’ordre d’arrêter Jean et de l’enchaîner dans la prison, à cause d’Hérodiade, la femme de son frère Philippe, que lui-même avait prise pour épouse. En effet, Jean lui disait : « Tu n’as pas le droit de prendre la femme de ton  frère. » Hérodiade en voulait donc à Jean, et elle cherchait à le faire mourir. Mais elle n’y arrivait pas parce que Hérode avait peur de Jean : il savait que c’était un homme juste et saint, et il le protégeait ; quand il l’avait entendu, il était très embarrassé ; cependant il l’écoutait avec plaisir.

Or, une occasion favorable se présenta quand, le jour de son anniversaire, Hérode fit un dîner pour ses dignitaires, pour les chefs de l’armée et pour les notables de la Galilée. La fille d’Hérodiade fit son entrée et dansa. Elle plut à Hérode et à ses convives. Le roi dit à la jeune fille : « Demande-moi ce que tu veux, et je te le donnerai. » Et il lui fit ce serment : « Tout ce que tu me demanderas, je te le donnerai, même si c’est la moitié de mon royaume. » Elle sortit alors pour dire à sa mère : « Qu’est-ce que je vais demander ? » Hérodiade répondit : « La tête de Jean, celui qui baptise. » Aussitôt la jeune fille s’empressa de retourner auprès du roi, et lui fit cette demande : « Je veux que, tout de suite, tu me donnes sur un plat la tête de Jean le Baptiste. » Le roi fut vivement attristé contrarié ; mais à cause du serment et des convives, il ne voulut pas lui opposer un refus. Aussitôt il envoya un garde avec l’ordre d’apporter la tête de Jean. Le garde s’en alla décapiter Jean dans la prison.»

Il s’agit bien d’une forme d’athéisme pratique qui se sent menacée dans sa renonciation à l’éthique. Un athéisme pratique qui joue son va-tout contre la morale et la religion représentée par Jean. Il est intéressant de noter que la problématique du mariage est au cœur de la réaction d’Hérode. De façon ramassée, cette scène évangélique dit tout de cette terrible posture idéologique : contre son sentiment, Hérode exécute Jean à cause d’un mécanisme qui promeut un humanisme caricatural. Même la fidélité à sa promesse est une imposture : elle tient de la logique du drogué ou de l’ivrogne : comment pourrait-il donner la moitié de son Royaume ?

Il s’agit bien d’un athéisme : Dieu est éliminé de toute conscience et réalisation publiques. Peu lui importe que Dieu subsiste dans quelque recoin individuel pourvu qu’il n’imprime aucune marque à l’action visible dans la rue, dans le métier, dans la vie civile… Hérode se moque de Dieu comme ce juge inique dont parle Jésus dans la parabole de la veuve importune : « J’ai beau ne pas craindre Dieu et n’avoir de considération pour personne… » (Luc 18, 4). Mais c’est un athéisme qui ne se dit pas et qui avance sous couvert de progrès alors qu’il n’est qu’une religion parmi les autres, la religion de la laïcité.

Ainsi l’Évangile éclaire cette guerre. Il s’agit bien d’une guerre de religion, entre deux idéologies religieuses : à l’idéologie religieuse de la caricature de Dieu au mépris de l’homme s’oppose l’idéologie religieuse de la caricature de l’homme au mépris de Dieu.

L’affrontement n’est donc pas entre chrétiens et musulmans ou entre bouddhistes et musulmans : mais entre une conception politique de la religion et une conception religieuse de la politique. Toutes les deux contredisent la belle et bonne laïcité, héritée de 20 siècles de christianisme, dégradée en laïcisme, érigée en religion ou niée par elle. Le mot laïcité répété comme un mantra ne dit plus une juste relation entre le politique et le religieux mais il désigne un rapport d’exclusion de tout religieux ou de tout politique. Pouvons-nous répondre à tout cela ?

 

Mgr Ravel15.19.jpgRépondre : l’incarnation de Dieu

Et nous que devons-nous faire ? Il nous faudra peut-être prendre les armes si telle est notre mission. Mais soldats, citoyens, mères de famille, nous avons tous une autre lutte à conduire autre que la lutte politique, militaire ou sécuritaire qui traitent les symptômes mais pas les causes.

Il y a urgence : les juifs et les chrétiens sont et seront les premières victimes de ce terrible affrontement des deux idéologies. Pour une raison très simple : les deux camps assimilent les chrétiens à l’autre camp, aux ennemis à abattre. Mais, dans le même temps, les chrétiens se savent porteurs d’une étonnante bonne nouvelle, de la réponse adéquate à ces questions terrifiantes.

Que dire ? Que faire ? Quatre leçons pour notre Carême.

 

Mgr Ravel15.25.jpgRefuser toute idéologie

Ne tombons pas dans le panneau des idéologies désignées plus haut. Ne nous laissons pas prendre par une idéologie quelque proche de notre pensée soit-elle. Nos esprits aussi peuvent être brouillés car nous respirons l’air de notre temps. « Purifiez-vous du vieux levain pour être une pâte nouvelle puisque vous êtes des azymes… Célébrons la fête non pas avec du vieux levain, ni un levain de malice et de méchanceté, mais avec des azymes de pureté et de vérité. » (1 Cor 5, 7-8) Précisons notre appartenance et nos solidarités humaines : une chose d’être et de se dire solidaire d’une nation, autre chose d’en partager tous les poisons. J’aime la France et je suis prêt à mourir pour elle. Pour autant je ne suis pas obligé d’adhérer à tous les vents empoisonnés qui la traversent. Saint Paul oppose même le levain de malice à l’azyme de pureté et de vérité. Il y a là une belle leçon : d’une façon générale et universelle, l’homme n’a pas à suivre une idéologie mais il doit s’attacher à la vérité fruit de l’expérience et de la raison. La foi n’est pas une idéologie parce qu’elle se trouve confirmée par la raison de l’homme et l’expérience de Dieu.

 

Mgr Ravel Pose avec le poing.jpgL’incarnation du Christ : une humanité concrète

Pour résister à l’idéologie, rien de tel que l’enseignement du Christ : la vérité du Christ offre la vraie réponse à ce monde pénétré de guerres. Par son incarnation, il nous presse d’aller à l’homme concret, individuel et de ne jamais servir l’Humanité en général. Le bon sens de l’amour du prochain s’incarne dans la bonté. Or la bonté ne recherche pas à faire le bien en général ; elle regarde très précisément tel homme concret dont elle porte la blessure avec lui. Jésus parle de l’amour du prochain, celui dont on ignore la religion mais qui se trouve sur notre route. Tout le reste nous fait perdre notre temps. Etre bon avec l’homme avec qui nous partageons le chemin.

 

Mgr Ravel15.25.jpgTenir ensemble l’homme et Dieu

Vrai Dieu et vrai homme, le Christ valide la possibilité réelle de ne pas faire le choix entre l’homme et Dieu. Ni Dieu sans l’homme concret, ni l’homme sans Dieu transcendant. L’Esprit du Christ nous force à tenir ensemble deux réalités qui ne sont pas deux idées : l’homme et Dieu.

La connaissance et l’annonce du vrai Dieu coïncident avec la connaissance et la reconnaissance de l’homme. C’est un même mouvement, un même combat, une même confiance. Nous n’avons pas à choisir entre Dieu et l’homme, comme on cherche à nous le faire croire de tous bords. Nous n’avons pas à choisir Dieu aux dépends de l’homme. Ou choisir l’homme aux dépends de Dieu. Notre religion chrétienne nous propose les deux en même temps : le camp de Dieu, c’est aussi celui de l’homme. On ne paie pas sa foi en Dieu de la mort de l’homme. On ne paie pas sa foi en l’homme de la mort de Dieu. Toutes ces oppositions sont factices, récentes (nées au XIXème siècle) et lorsqu’elles tournent à la caricature, elles deviennent féroces, terribles, mortifères.

 

Mgr Ravel15.23.jpgLe choix du chrétien : entre la vie et la mort

Pour autant, il y a bien un choix à faire. Car il y a dans la Bible comme dans nos vies une autre alternative, un autre choix que celui que voudraient nous imposer les idéologies antagonistes. L’alternative est la suivante : « Choisis la vie ou la mort. Choisis l’amour ou la haine. Choisis le bien ou le mal. » Là est pour nous aujourd’hui, au cœur de la tourmente qui naît sous nos yeux, le vrai choix. Dt 30, 15 à 20 : « Vois ! Je mets aujourd’hui devant toi ou bien la vie et le bonheur, ou bien la mort et le malheur. … Je prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : je mets devant toi la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie, pour que vous viviez, toi et ta descendance, en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix, en vous attachant à lui. »

Cf. Ps 33 ;

Les idéologies résistent aux idéologies. Mais elles succombent devant la vraie foi, science de la vie et de la vie éternelle. Entrons de plain-pied dans ce choix pour la vie et nous serons les pourfendeurs silencieux mais efficaces de cette guerre nouvelle de religion.

 

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      Monseigneur Luc Ravel

      Conférence de Carême de l’Évêque aux Armées Françaises
      le 9 mars 2015 Chapelle Notre Dame du Bon Secours – Paris 6ème              (sur le site du Diocèse aux armées françaises)

 

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10.02.2015

Bien qu’ayant honte d’elle-même et de son histoire, la France continue de vouloir donner des leçons au monde entier

L e t t r e     à    m o n    f r è r e    m u s u l m a n

Croix-Croissant.jpgPardonne-moi Brahim : l’autre jour l’évêque, qui avait remarqué tes larmes, t’avait largement ouvert les bras et te serrait contre lui. Ces pleurs accueillis en silence valaient tous les mots que j’aurais pu trouver pour te consoler. Tu nous as dit ensuite que tes larmes ne venaient pas des attitudes hostiles aux musulmans en France, mais de cette haine banalisée contre les religions, contre ta religion, à travers ces caricatures obscènes de ce qui est le plus précieux à tes yeux, ton prophète.

Pardonne-moi parce qu’après cette folie meurtrière des attentats du mois de janvier, nous n’avons trouvé comme antidote que quelques slogans indigents, dont on constate déjà qu’ils n’étaient pas à la hauteur de la situation. Tu nous disais ton incompréhension face à ce rejet brutal de tes raisons de vivre par l’affirmation grossière d’un « devoir de blasphème ». Je me souviendrai longtemps de tes paroles sages affirmant que le fond du problème n’était pas la présence de Dieu, mais bien plutôt son absence de la société. La violence vient du fait que l’on a oublié Dieu, qu’on fait même tout pour le faire disparaître de l’horizon de l’homme. Charles de Foucauld Portrait photo.jpgPardonne-moi parce que nous avons certainement une responsabilité en cela. Toi, dont les ancêtres marocains impressionnèrent Charles de Foucauld explorateur par leur ferveur et leur sens du sacré, tu as été surpris en arrivant en France à l’âge de 16 ans : où donc était Dieu ?

Pardonne-moi, parce que nous catholiques sommes lents à reconnaître nos torts dans les malheurs d’aujourd’hui, nos « responsabilités dans les maux de notre temps », comme « l’indifférence religieuse qui conduit beaucoup d’hommes d’aujourd’hui à vivre comme si Dieu n’existait pas » et la perte du sens de la transcendance… Nous n’avons pas manifesté l’authentique visage de Dieu « en raison des défaillances de notre vie religieuse, morale et sociale ».

Pardonne-moi parce que ton profond respect pour la piété est blessé par cette hostilité qui n’est plus muette envers les croyants. Pardon pour toutes les fois où tu t’es senti heurté par l’agressivité de ces militants de l’impiété. Ils disent : pas de Dieu, mais pour toi –comme pour nous !- c’est une folie. Pardonne-moi parce que nous avons fait de cette maladie de l’intelligence une nouvelle religion : l’athéisme.

Pardonne-moi parce que cette laïcité dont on nous parle abondamment en des termes élogieux est une idée chrétienne devenue folle. Principe évangélique sage, il a été travesti et détourné d’une façon violemment anticléricale. Avec les années nous pensions qu’il était redevenu pacifique : voilà qu’il méprise à nouveau les croyants. Parce que le laïcisme est incapable de comprendre l’Islam, il montre son dédain envers toute la dimension religieuse de l’homme et professe sa commisération pour les chrétiens. Rassure-toi, la laïcité n’est pas ce que nous avons de plus sacré et la République n’est pas devenue notre religion commune. Jamais notre foi chrétienne ne s’est cantonnée à la sphère privée, jamais elle ne doit non plus porter atteinte à la légitime autonomie des réalités temporelles.

Pardonne-moi parce qu’on n’entend plus ces jours-ci que des appels à l’avènement d’un Islam modéré, républicain et laïc. Je suis confus que l’on puisse ainsi mépriser ta religion en s’adjugeant le pouvoir de déterminer quel est le bon ou le mauvais musulman. C’est une grande tradition jacobine française que de chercher à asservir la religion, à la museler. Mais n’est pas Napoléon qui veut… Même lui d’ailleurs, ayant échoué à éliminer l’Eglise, dût se résigner à composer avec le Pape.

Pardon, parce seuls vous pouvez nous dire et définir ce qu’est l’Islam. Comme tu le sais nous croyons en la Révélation de Dieu en Jésus-Christ. Le rapport difficile de l’Islam avec la violence n’est pas sans lien avec le statut du Coran et la place de la raison. Mais il ne nous appartient pas de l’interpréter à votre place. Nous ne pouvons que vous donner notre sentiment : il nous apparaît nécessaire et raisonnable de s’interroger sur Dieu au moyen de la raison. Pardon pour ces exégèses abusives de votre livre, pour qu’il soit absolument laïco-compatible. Nous dissertons sur le Coran, mais nous ignorons le nom de nos voisins musulmans.

Pardonne-moi Brahim, parce que cette France, obscène et arrogante, obsédée et méprisante, n’est pas la France. Pardonne-moi parce que, bien qu’ayant honte d’elle-même et de son histoire, elle continue de vouloir donner des leçons au monde entier.

Pardonne-moi parce que nous avons eu peur de vous parler. Nous n’avons pas osé vous dire que les chrétiens souffrent souvent en terre d’Islam et nous avons murmuré derrière votre dos. Nous avons préféré nous taire et nous plaindre, honteux de notre foi. Pardonne-moi parce que nous n’avons pas osé vous partager le meilleur de notre Évangile et les trésors de la Révélation, ne vous aimant pas assez pour cela. Oui, c’est cela, nous ne vous aimons pas assez, nous sommes des témoins peu crédibles de notre foi en Jésus-Christ.

Tu auras compris que, même si nous souffrons de ses contradictions, nous aimons notre pays, devenu aussi le tien. Même s’ils ne nous faisaient pas rire, nous pleurons les défunts journalistes des attentats, comme les autres victimes : nous prions pour eux et leurs familles. Même si nous ne partageons pas votre foi, nous vous estimons et voulons tisser des relations qui soient fraternelles.

Accepte notre demande de pardon et accueille notre désir de mieux te connaître et de te rencontrer. Veuille nous accorder la possibilité de bâtir avec toi la Civilisation de l’Amour.

PèreLM Guitton Portrait.jpgPère Louis-Marie Guitton
Publié dans l'Observatoire Socio-Politique du diocèse de Fréjus 

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05.02.2015

Nous devons stopper notre décomposition culturelle et redécouvrir ce que nous sommes vraiment : la France est d’abord un pays, pas une forme de gouvernement

Nicole Buron, Rédactrice en Chef de la revue Permanences interroge Guillaume de Prémare, Délégué général d'Ichtus, qui analyse la situation après les 7, 8 et 11 janvier 2015.

https://www.youtube.com/watch?v=iabrZfD2lTk

 

Capture d’écran 2015-02-05 à 14.33.28.pngQue pensez-vous de ce que nous vivons autour du choc « Charlie Hebdo » ?

G2 Prémare 3.jpgIl faut partir du fait générateur qui est le terrorisme. La France a déjà connu, dans un passé récent, des vagues de terrorisme. Mais elles n’étaient pas de la même nature. Je vois deux différences profondes.

La première différence est que les vagues de terrorisme des années 1980 et 1990 étaient principalement destinées à faire pression sur la politique internationale de la France, qu’il s’agisse du conflit israélo-palestinien ou de l’Algérie. Aujourd’hui, les terroristes cherchent aussi à faire pression sur la France par rapport à ses engagements militaires à travers le monde, mais ils poursuivent plus largement un objectif de conquête politico-religieuse à l’échelle mondiale, ce qui est nouveau, appuyé sur une idéologie politico-religieuse qui est ancienne.

La deuxième différence, c’est que les terroristes venaient jusqu’ici le plus souvent de l’extérieur. Aujourd’hui, l’islam radical s’appuie principalement sur des musulmans qui vivent en France, et sont même de nationalité française. Les jeunes sont radicalisés en France, font leurs armes à l’étranger puis reviennent en France pour combattre. C’est un élément-clé de la stratégie terroriste en France : mener une guerre de l’intérieur qui s’appuie sur des troupes déjà sur le sol français.

guillaume de prémare,nicole buron,ichtus,politique,conscience,la france,islam,camel bechikhSelon vous, quelle est la stratégie de ces terroristes ?

Leur stratégie est de semer le chaos, de provoquer un état de choc global de notre société, pour créer une fracture irrémédiable entre les musulmans français et le reste de la population. Ils commettent donc des attentats pour faire grimper à son paroxysme la peur de l’islam et l’hostilité envers l’islam, jusqu’à la psychose, à un point tel que les musulmans ressentent cette hostilité, y compris, si possible, en raison de représailles contre la communauté musulmane. Il nous faut donc impérativement éviter les délires identitaires agressifs.

Ils misent sur l’aspect très communautaire de la religion musulmane pour gagner l’opinion musulmane. Celle-ci, se sentant en terrain hostile, se communautariserait toujours davantage et serait mûre pour d’abord éprouver de la sympathie pour le djihadisme, ensuite leur apporter un soutien. Cela ne signifie pas qu’une majorité des millions de musulmans qui vivent en France deviendrait terroriste – dans une guerre les combattants sont toujours minoritaires -, mais les islamistes pourraient recruter de jeunes musulmans sur un terreau de plus en plus favorable et évoluer, dans les quartiers musulmans, en terrain ami. Je ne dis pas qu’ils vont réussir, mais je pense que c’est leur projet.

Pour accentuer ce processus de séparation des musulmans de la communauté nationale, il y a un autre aspect qui est la guerre culturelle. Il s’agit de séparer toujours davantage culturellement les musulmans de la culture française. Pour cela, ils s’appuient sur la décomposition de la culture française pour en faire un parfait repoussoir pour tout bon musulman. Plus la société française est athée, libertaire, permissive, consumériste, sans repères, vide de sens, et en faillite éducative, plus la fracture culturelle grandit avec les musulmans. Je crois que cet aspect des choses est majeur dans le défi auquel nous sommes confrontés. Ce n’est pas le « choc des cultures », mais le « choc des incultures » comme dit François-Xavier Bellamy.

guillaume de prémare,nicole buron,ichtus,politique,conscience,la france,islam,camel bechikhAlors, pourquoi Charlie Hebdo ?

C’est ce que l’on nomme la guerre psychologique. Il y deux choses : le choix de la cible et les moyens employés. Les moyens visent à provoquer l’état de choc : l’utilisation d’armes de guerre, l’exécution froide des journalistes de Charlie Hebdo, et celle bien sûr d’un policier achevé à terre. C’est le complément idéal de l’état de choc mondial volontairement créé par la diffusion de vidéos des horreurs commises au Proche-Orient par l’Etat islamique. Il faut que ça fasse barbare. Plus nous les voyons comme barbares, mieux ils se portent. La deuxième chose, c’est le choix de la cible, Charlie Hebdo. A mon avis, c’est un choix parfaitement pensé.

Charlie Hebdo est honni par l’opinion musulmane, les musulmans n’ont pas besoin d’être islamistes pour détester Charlie Hebdo. En attaquant Charlie Hebdo, les terroristes veulent désensibiliser les musulmans à la compassion pour les victimes. Cette action psychologique vise notamment les jeunes musulmans qui, comme beaucoup de jeunes de leur génération, sont de plus en plus désensibilisés à la violence par les films, les jeux vidéo et tout ce qu’ils voient à la télévision. Nous avons vu cette semaine, par exemple dans les écoles de Seine-Saint-Denis, que cette action psychologique fonctionne à merveille. Dans certaines écoles, il a été très difficile d’organiser ou de faire respecter la minute de silence.

Ensuite, en attaquant Charlie Hebdo, les islamistes provoquent une sympathie généralisée pour Charlie Hebdo dans l’opinion publique française. Charlie devient le symbole de la France et la décomposition culturelle s’accélère : la France c’est Charlie et Charlie c’est la France. Dimanche, la France de Saint Louis, de Napoléon, de de Gaulle, d’Aragon et Hugo est devenue « Charlie », ce qui est une régression culturelle. A partir de là, dans le meilleur des cas le jeune musulman est poussé à faire une quenelle à la France, geste de mépris et de défi très populaire dans la jeunesse des banlieues, dans le pire des cas on fabrique les futurs jeunes djihadistes.

N.Buron 3.jpgD’une certaine manière, nous n’avons pas affirmé ce que nous sommes vraiment…

G2 Prémare 2.jpgEn effet, nous avons affirmé l’inverse de ce que nous sommes. L’article 4 de la déclaration des droits de l’homme dit que « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». C’est un principe fondamental puisqu’il est dans notre document de référence fondamental. Il y a deux ans, le plus grand nombre était d’accord pour critiquer la parution des caricatures parce qu’elles étaient jugées insultantes, blessantes. L’insulte est une violence et la violence nuit à autrui, la violence nuit à celui qui la subit. Bien évidemment, la liberté d’expression est un bien précieux, mais il n’y a pas de liberté absolue dans une société. Nous piétinons donc nos propres principes dits « fondateurs » en disant qu’il y a, en quelque sorte, un droit à l’insulte. La déclaration des droits de l’homme dit l’inverse ! Comment voulez-vous faire respecter des principes que nous piétinons ?

Ensuite, devons-nous accepter, pour nous-mêmes, cette régression culturelle qui veut que « La France c’est Charlie », qui veut que le poids symbolique de nos valeurs, de notre identité et de notre unité repose sur Charlie ? Luz, un dessinateur de Charlie, a expliqué dans les Inrockuptibles que cette charge symbolique que l’on met sur Charlie Hebdo était à côté de la plaque.

N.Buron 2.jpgVous êtes en train de nous expliquer que nous avons fait exactement ce qui convient aux terroristes islamistes ?

G2 Prémare 3.jpgAbsolument. Au départ, il y a une excellente intention : dire sa compassion envers des victimes d’un assassinat terrible et inacceptable, dire son refus de la violence et du terrorisme. Mais le slogan « Je suis Charlie » est venu donner à ce bel élan un contenu hystérique à contre-emploi : la France c’est Charlie et Charlie c’est la France. Ensuite il y a eu la marche, ce bel élan populaire de citoyens qui ont besoin de se rassembler pour dire leur refus du terrorisme et rendre hommage à nos morts. Cet élan a été récupéré par une caste politico-médiatique décrédibilisée qui y a vu l’occasion de se refaire la cerise sur l’affaire Charlie Hebdo. En état de choc, on fait n’importe quoi, on est manipulable, le cerveau sur-sensibilisé jusqu’à l’hystérie est disponible à la manipulation. La broyeuse médiatique est passée par là et la France a défilé avec comme slogan « Je suis Charlie », comme image des caricatures insultantes et comme symbole suprême le crayon qui manie l’insulte. En gros, la caste politico-médiatique est parvenue à donner l’image d’un peuple réuni autour des valeurs, non pas de la France, mais des valeurs vides de sens de leur caste : ce que la propagande politique et télévisuelle a nommé « nos valeurs », « notre modèle », « notre mode de vie ». Le terme même de « marche républicaine » est insuffisant. La question n’est pas celle de la forme de gouvernement, acceptée par le plus grand nombre, mais celle de la France. La France est d’abord un pays, pas une forme de gouvernement.

La marche était donc une mauvaise idée selon vous ?

Non, c’était une bonne chose dans l’élan initial. Il aurait peut-être fallu faire une marche blanche, sans slogans ni pancartes, une marche citoyenne, de société civile. Une marche avec pour seul contenu le refus du terrorisme et l’hommage rendu aux victimes. Nous aurions alors gagné une bataille psychologique. Or, dimanche, nous avons perdu une bataille culturelle et psychologique. Ce qui s’est passé est grave et beaucoup de gens ne s’en rendent pas compte parce qu’une propagande sans précédent dans l’histoire de la France contemporaine a été diffusée par la télévision et démultipliée sur les réseaux sociaux comme un réflexe pavlovien. Nous sommes guidés et informés par des irresponsables, des aveugles qui guident des aveugles. Il est temps d’ouvrir les yeux.

Capture d’écran 2015-02-05 à 14.33.05.pngQue pouvons-nous faire ?

Tout d’abord mener la guerre sans faiblesse sur le sol même de France contre les terroristes, avec nos services spécialisés et nos moyens policiers. Ensuite, il faut contrer l’adversaire sur les points-clés de sa stratégie : éviter la psychose et garder calme et sang-froid, éviter autant que possible les attitudes agressives et hostiles envers les musulmans, les représailles. Il y en a eu, pour le moment légères. Nous devons ensuite entrer dans la lutte d’influence sur l’opinion musulmane, essayer de nous gagner l’opinion musulmane avant que les islamistes ne la gagnent. Nous devons stopper notre décomposition culturelle et redécouvrir ce que nous sommes vraiment, c’est-à-dire Hugo plutôt que Charlie. Et nous devons, sur cette base commune, nous battre sur le terrain éducatif et culturel. Nous avons tout investi dans le social dans les banlieues, à fonds perdus. Nous devons essayer de transmettre aux jeunes musulmans ce qu’est la France, faire aimer la France aux jeunes musulmans et à leurs parents. Demandez à Jean-François Chemain, Xavier Lemoine ou Camel Bechikh si c’est possible de réduire la fracture culturelle, ils vous diront que oui. C’est leur expérience concrète, pas une idée abstraite. A Montfermeil, ils ont proposé une offre éducative avec les cours Alexandre Dumas. C’est le prototype d’écoles qu’il faudrait étendre sur tout le territoire. Ce qui réussit aujourd’hui à petite échelle, il faut le faire à grande échelle.

Logo Ichtus.jpgEst-il encore temps ?

Je ne sais pas, mais partons du principe que oui, il est encore temps. Travaillons avec cœur, détermination et amour. Toute victoire commence par un premier pas, partons à la conquête des cœurs !

Propos recueillis par Nicole Buron.


 

31.01.2015

Rebâtir la France, Terre d'Espérance

Retranscription de l’émission Le Grand Témoin, du 20 janvier 2015.

Louis Daufresne invite le général Didier Tauzin à l’occasion de la sortie de son livre Rebâtir la France (Éditions du Mareuil) et pour son association France, Terre d’Espérance.

http://www.france-terre-esperance.com/index.html

 

Louis Daufresne Potrait Radio ND.jpgLouis Daufresne : Quand la grande muette commence à l’ouvrir c’est que les choses ne vont pas si bien que cela. Les scènes de guerre en plein Paris habitent toujours les esprits d’autant que la nouvelle caricature de Mahomet publié par Charlie Hebdo, édition diffusée à des millions d’exemplaires, risque fort de mettre le feu à la planète. Déjà des églises brûlent, des hommes meurent. À qui la faute ? Le principe de précaution que s’imposent de plus en plus les peuples vieux et frileux aurait sans doute eu ici toute sa pertinence. Le général Didier Tauzin connaît bien les forces spéciales : il a commandé le premier RPIMA Régiment Parachutiste d’Infanterie de Marine, prestigieuse unité. Il a dirigé plusieurs opérations de libération d’otages. Aujourd’hui, il s’engage en fondant une association, France, terre d’Espérance et en publiant un essai dont nous allons parler au fil de cette émission : Rebâtir la France. Général Tauzin, bonjour.

Général Didier Tauzin : Bonjour.

L.D. : Vous avez dit sur une chaîne de télévision, en tout cas c’est ce que j’ai aperçu sur un bandeau de BFMTV : « Ce n’est qu’un début, ce que nous vivons… ». C’est vrai ?

D. Tauzin 11.37.jpgG. D.T. : Oui, absolument, c’est vrai. Ce n’est qu’un début. Nous sommes maintenant… D’ailleurs monsieur Valls l’a dit lui-même : nous sommes maintenant dans une guerre qui a tous les aspects d’une guerre mondiale. Non pas du tout de celles que nous avons connues au XXème siècle, mais une guerre d’abord complètement asymétrique : du point de vue technologique, au moins, c’est-à-dire des gens extrêmement rustiques qui se contentent de vraiment très peu de choses, qui passent complètement inaperçus, qui ne coûtent rien à leurs commanditaires… face à des armées ou les polices installées et lourdement équipées… face à des populations qui ne s’attendent pas du tout à cela, ne comprennent pas encore qu’elles sont dans une guerre. Asymétrique, aussi, dans le sens où nous ne sommes pas dans une guerre d’armées. Il n’y a pas de champ de batailles. Le champ de bataille c’est le monde entier et c’est en même temps chacun d’entre nous, c’est notre conscience… Il s’agit de nous terroriser, de nous faire progressivement baisser la garde intellectuelle — si je peux dire — pour aller dans le sens idéologique que veulent ces gens-là. C’est aussi une guerre idéologique.

L.D. : Quel est le but de guerre ? 

G. D.T. : Le but de guerre, très clairement : il faut se dire que nous sommes face à l’islamisme. L’islamisme dérive d’une lecture du Coran. Il est clair que le Coran prête dans beaucoup de ses sourates a interprétations diverses. J’en ai lu quelques passages récemment, dans le cadre de cette affaire. Il est clair, pour certains passages, que des esprits frustes et très peu cultivés et, surtout, manipulés par des commanditaires peu recommandables, peuvent en faire une lecture vraiment dramatique pour le monde. Dans certains passages est quand même écrit : « Il faut tuer les infidèles ». D’ailleurs, c’est ce que le patron de Daesh, de l’État Islamique, Abou Bakr al-Baghdadi préconise. D’après ce que je sais de lui, c’est quelqu’un qui n’a aucune haine contre quiconque. Simplement il est écrit : « Il faut tuer les mécréants », eh bien, ils tuent les mécréants. Voilà. C’est tout. Donc, le but de guerre en fait dérive d’une lecture extrêmement littérale du Coran. Beaucoup de musulmans font une lecture beaucoup plus spirituelle du Coran, en particulier les soufis, mais d’autres en font une lecture extrêmement littérale. Et donc, il s’agit maintenant de convertir le monde, là, par le sang et le feu. Il ne faut pas non plus se leurrer : on ne regarde plus l’histoire. Mais le Djihad tel qu’il est pratiqué par Al Qaïda, par Daesh, a été pratiqué tout au long de l’histoire de l’islam. L’étendard noir que nous voyons aujourd’hui sur les télévisions, qui est brandi en Iraq et en Syrie par Daesh, est le même étendard noir que brandissaient les armées de Mahomet dès la conquête, par exemple, de l’Espagne. 

L.D. : Cela veut dire que vous faites l’amalgame, là… 

G. D.T. : Ce n’est pas un amalgame… Attendez, il faut faire très attention. L’amalgame qu’il ne faut pas faire c’est entre la grande majorité des musulmans qui n’a pas de sang sur les mains, qui n’accepte pas du tout cette interprétation littérale du Coran, et qui ne se reconnait pas du tout dans les crimes commis au nom du Coran et au nom de Mahomet, l’amalgame entre ces gens là et les massacreurs, les terroristes. C’est cet amalgame-là qu’il ne faut pas faire. Par contre, cela n’empêche pas de regarder les choses en face. Quand on veut résoudre un problème il faut le poser correctement. Et je remarque que le président égyptien, le Général al-Sissi, a dit très récemment qu’il faut faire le ménage dans l’islam. Il s’était levé contre le fait que dans les mosquées égyptiennes aujourd’hui on parle encore des juifs comme de singes et des chrétiens comme de porcs. Donc, voyez-vous, même l’islam se remet en question. Cela est très bon et nécessaire. Un écrivain algérien écrivait récemment dans une tribune — du Figaro je crois, peu importe — que la vocation de l’islam c’est de convertir et non de gouverner. Il écrivait que l’immense majorité des musulmans font cela à titre personnelle et dans leur famille, d’une manière pacifique à l’égard de la société. Une infime minorité, au contraire, fait une lecture littérale du Coran.

L.D. : Général Didier Tauzin, c’est au Sénégal, à Dakar, que vous voyez le jour en 1950. Votre père militaire a fait la guerre de 39-45, l’Indochine et l’Algérie. Vous le dites, votre vocation d’officier est venue très rapidement. Sans doute en 1954 : alors que vous aviez à peine quatre ans, votre père avait alors adressé une lettre à votre mère pensant que ce serait la dernière. Lettre dans laquelle il annonçait qu’il était volontaire pour sauter sur Diên Biên Phu. Une histoire qui a bercé toute votre vie, votre enfance et votre jeunesse. Votre vocation, elle, s’est confirmée avec le temps : à 21 ans, vous intégrez Saint-Cyr.


Marion Duchêne ortrait Radio ND.jpgMarion Duchêne : Portrait 

         Didier Tauzin a 25 ans, à peine, lors de sa première opération. Il s’agissait de protéger Houphouët-Boigny avec moins de quinze hommes, se souvient-il : « Le commandement m’a transformé. Cela demandait exigence et amour. C’était avant tout un service ». 1992 : Didier Tauzin prend la tête des Para du Premier Régiment d’Infanterie de Marine. La Somalie, la Yougoslavie, le Rwanda entre 92 et 94. En 2006, c’est la retraite. Didier Tauzin le répète : « Ma conversion chrétienne m’a beaucoup aidé à m’épanouir dans les fonctions de commandement. » Élevé dans la religion catholique, il n’a jamais été très pratiquant jusqu’à une retraite ignacienne à Bayonne, en 1975 : « Cela a tout changé dans ma vie ! », dit-il. Le général Tauzin n’a jamais caché sa foi. Mieux : il a toujours eu une statue de la Vierge sur son bureau. La Parole qui le guide aujourd’hui : « Vous êtes la Lumière du monde. » « Ce n’est pas une invitation, c’est un ordre », souligne celui qui a toujours refusé de s’encarter. « On n’a qu’un seul parti, c’est la France », disait-on dans sa famille. L’année 2013 et La Manif Pour Tous ont poussé Didier Tauzin à écrire Rebâtir la France aux éditions Mareuil et à fonder l’association France, Terre d’Espérance. « Nous sommes à la fin d’une époque, c’est pour moi une certitude », déclare le général. « L’objectif de mon livre est d’éviter que notre pays ne bascule dans la guerre civile. On nous a monté les uns contre les autres », insiste-t-il. Et à ceux qui ont trop souvent dénigré les soldats, les gendarmes et les policiers, le général Didier Tauzin répond en citant Anatole France : «  Les vertus militaires ont enfanté la civilisation entière ».  

Louis Daufresne Potrait Radio ND.jpgL.D. : Je reviens à ce que vous disiez tout à l’heure, général Didier Tauzin, à propos de cette infime minorité qui a une lecture littérale du Coran. Comment peut-on évaluer le soutien dont elle dispose dans les banlieues, cette infime minorité ? Je crois que vous avez des statistiques à nous faire partager…

D Tauzin 11.36.jpgG. D.T. : Oui. D’après une émission de CNN, la chaîne américaine que j’ai capté sur internet : 15 à 25% de la population musulmane serait plus ou moins favorable au djihadisme, tel qu’il est pratiqué par ces gens-là. 15 à 25% ce qui, au niveau mondial, fait une population de 300 millions d’habitants, d’après cette émission des Services de Renseignements occidentaux. On peut considérer que CNN est une chaîne sérieuse… Il faut d’ailleurs prendre cela avec précaution : la fourchette est large, 15 à 25%. Je prends la moitié de cette fourchette : 20%. Si cette fourchette est avérée, en France, cela fait 1 million de musulmans qui seraient, peu ou proue, favorable au djihadisme tel qu’il est pratiqué. C’est énorme ! Dans cette population importante, dans ce million, une toute petite minorité passe à l’acte. Mais cette minorité se renouvelle en permanence. 

L.D. : Cela a toujours été le cas dans l’histoire que les minorités… La révolution Russe, c’était pareil…

G. D.T. : Cela a toujours été le cas. D’ailleurs c’est ce que disait CNN. Il ne faut, bien sûr, pas faire d’amalgame mais… À l’époque de Hitler, il n’y avait qu’une minorité d’allemands qui était nazie. Ils ont mis le feu au monde. Leur objectif étant de terroriser pour faire plier nos consciences et nos volontés, ils peuvent employer à peu près n’importe quels moyens. Je ne sais pas sous quelle forme, mais c’est une guerre qui va durer et qui ne fait que commencer.   

L.D. : On peut se poser la question. Vous dites : « C’est pour faire plier nos consciences ». Mais on peut avoir le réflexe inverse qui consiste à dire : « Eh bien non, justement cela ne va pas nous faire plier, cela va nous raidir ». Puisque face à l’horreur de ce type de tuerie il peu y avoir une prise de conscience. C’est peut-être ce qui s’est produit, d’ailleurs, il y a un peu plus d’une semaine à la République. C’est peut-être un résultat qui est aléatoire — le fait de chercher à faire plier les consciences. Cela peut produire l’effet inverse.

G. D.T. : Exactement ! Et ça va produire l’effet inverse. Surtout en France. Parce que nous sommes un peuple rebelle. Et c’est très bien en soi, d’ailleurs. Ça va produire l’effet inverse. Mais peut-être que ces gens-là ne sont pas allés jusqu’au bout de l’étude psychologique des peuples. Ces erreurs-là sont très fréquentes. De toute façon, cela va tomber à plat… enfin, cela va faire beaucoup de mal, mais ça ne peut pas réussir à notre égard parce que, en France, le réveil chrétien est commencé. 

L.D. : À quoi le voyez-vous ?

G. D.T. : J’ai vu que le réveil chrétien a commencé à La Manif Pour Tous. Ce n’était pas que des chrétiens, mais suscité largement par des chrétiens. Et j’y ai participé moi-même avec beaucoup de ferveur. Là, j’ai vu un changement radical par rapport à toute la période que j’ai connue depuis mai 1968. Nous sommes vraiment dans un changement radical, un tournant de civilisation. Je partage l’idée fondamentale de Houellebecq — et c’est d’ailleurs cette idée qui a donné lieu à ce livre — qui a été commencé au printemps 2013, quand il dit que nous sommes à la fin de ce cycle qui a commencé avec la Renaissance, la Réforme, qui s’est poursuivit avec les Lumières, qui s’est incarné politiquement avec la Révolution Française. Nous sommes à la fin. Alors, je ne vais pas dire comme lui que la République est morte, parce que de quelle République parle-t-il ? La République-institution ?, ou bien cette République théorique, idéologique, à fond de laïcisme exacerbé, qu’on nous sert en permanence ? Je pense que celle-là, oui, est morte. Mais « son cadavre va bouger encore longtemps » pour prendre le mot de Karl Marx à propos de Dieu. Donc, ce réveil chrétien fait que les islamistes ont perdu d’avance. Ils ont perdu d’avance pour une autre raison. Je ne connais pas les chiffres exacts, mais je crois, à divers signes, je pense qu’en France il y a beaucoup plus de musulmans qui deviennent chrétiens, que des chrétiens qui deviennent musulmans. J’ai récemment rencontré une jeune marocaine qui s’est convertie de l’islam au christianisme, au catholicisme. Elle me l’a confirmé. Ce mouvement avec ce qui s’est passé, par exemple, la semaine dernière, à mon avis, ne peut que s’amplifier. C’est d’ailleurs un de nos devoirs, à nous, chrétiens : un devoir de chrétiens et un devoir politique en même temps, que d’aller à la rencontre de ces gens-là et de les aider. Et je trouve scandaleux que notre République laisse diffuser des fatwas contre ces gens-là. Par exemple, cette jeune femme fait l’objet d’une fatwa, condamnation à mort, si elle ne revient pas à l’islam.

L.D. : Et la république ne réagit pas, pour vous… ?        

G. D.T. : Elle a porté plainte. Pour l’instant n’a été donné aucune suite. L’imam qui a émis la fatwa est toujours en liberté.

L.D. : Vous seriez pour son expulsion ? 

G. D.T. : Mais évidemment, il faut faire quelque chose ! Soit les Droits de l’Homme sont quelque chose, soit notre République a un sens et dans ce cas on ne peut pas tolérer que sur notre sol la charia s’applique. Soit elle n’a plus de sens, elle est morte, réellement, déjà. Mais elle va entraîner du chaos. Voilà !

L.D. : Général Tauzin, vous dites qu’on assiste à des mouvements de conversion d’une ampleur importante.

G. D.T. : Non, je n’ai pas dit ça ! Je dis qu’il y a plus de musulmans qui se font chrétiens que de chrétiens qui se font musulmans.

L.D. : C’est une intuition, c’est une appréciation fondée ? 

G. D.T. : C’est beaucoup plus une intuition qu’une appréciation étayée parce que ces gens-là ne le manifeste pas. Ils ne peuvent pas le manifester parce qu’ils sont automatiquement coupés de leur communauté initiale musulmane. De plus, pour l’instant, notre Église n’est pas encore bien ”équipée” pour les accueillir. J’ai quand même rencontré des gens, récemment, qui se donnent à cette mission d’accueillir les musulmans qui deviennent chrétiens. Ou même, d’ailleurs, d’essayer de convertir. C’est très beau, c’est magnifique. Et je crois franchement que l’avenir est par-là. Mais forcément cela ne peut de toute façon qu’attiser les conflits. Les islamistes vont se retourner vers les musulmans qui se convertissent. Ils vont même sans doute leur faire beaucoup de mal. Je pense que, d’un point de vue chrétien, c’est là que vont se trouver les martyrs qui vont permettre le renouveau national.    

L.D. : On peut imaginer aussi que ces attentats sont une forme de… une façon de discipliner peut-être aussi la communauté musulmane.

G. D.T. : C’est évident. C’est une façon de l’encadrer. Mais c’est peut-être aussi le combat de la dernière chance pour ces gens-là, ces attentats. Au niveau mondial l’islam est très perturbé en ce moment. Il a beaucoup de mal à s’adapter à la modernité. Je vais souvent en Afrique et je sais que des chefs musulmans africains s’inquiètent beaucoup du nombre de conversions de musulmans au christianisme. Je dis ”au christianisme” parce qu’ils vont vers des communautés chrétiennes diverses, vers le catholicisme, les protestantismes, etc. Ils s’en inquiètent beaucoup parce qu’il y a un véritable mouvement en Afrique noire musulmane. Et ce mouvement tend à s’amplifier.      

L.D. : Et ça c’est l’Afrique aussi… ! 

G. D.T. : C’est l’Afrique, d’accord, mais cela peut passer très vite dans d’autres régions, et particulièrement en Europe.

L.D. : Mais en Afrique on est peut-être d’abord déjà animiste et puis après catholique, protestant, musulman… 

G. D.T. : Ohhh, bien sûr, bien sûr. Mais vous savez, même en France il y a encore des relents d’animisme ou de… c’est évident. Mais enfin, quand même, l’islam y est bien implanté. Et même le christianisme. 

L.D. : Général Didier Tauzin… Je voudrais d’abord aborder une question avant de voir comment on va ”rebâtir la France”, puisque c’est quand même votre ambition… Est-ce que du point de vue sécuritaire la réponse apportée par les autorités françaises vous paraît adaptée ? Est-ce que l’on sait dans quel sens on va ? Parce qu’on a le sentiment que droite et gauche, déjà, se divisent sur la question des libertés individuelles, la restriction des libertés que supposerait une démarche anti-terroriste beaucoup plus pertinente. Quelle est votre analyse sur ce point ? Qu’attendez-vous de la part des autorités ?

G. D.T. : Mon analyse est justement que notre système politique n’est plus adapté, n’est pas adapté à cette affaire. Parce que ce n’est pas une affaire de partis. Comment fonctionne un parti ? Sur le mode marxiste : thèse/antithèse. Automatiquement, c’est le conflit. Pourquoi ? Parce que le parti a des besoins propres : il a son identité propre, sa stratégie de parti. Tout est vu au travers du prisme de la stratégie du parti. Or, en l’occurrence, il s’agit de quoi ? D’une guerre. Avec des morts. Donc, la stratégie du parti n’a plus lieu d’être. Il y a des mesures techniques à envisager. La première chose est de stopper le gel, la diminution des effectifs et la diminution des budgets. Qu’ils soient militaires, pour la gendarmerie ou pour la police. 

L.D. : Il aura fallu un attentat…

TourEiffelMilitaires.jpgG. D.T. : C’est terrible ! C’est absolument terrible qu’il faille un attentat pour en arriver là ! Mais cela fait des années ! Ensuite, il faut prendre la mesure de la menace. On peut considérer que Clausewitz, qui pourtant vivait à l’époque napoléonienne, a vu juste. Il envisageait une montée aux extrêmes de la violence. On y arrive. Parce que la violence non seulement se répand à l’intérieur même des sociétés — nous sommes nous-mêmes personnellement de plus en plus violents, parfois à l’égard de nous-mêmes, d’ailleurs — : 10000 jeunes se suicident chaque année, en France. Et puis les moyens de destructions sont de plus en plus importants. Aujourd’hui, on peut très bien envisager que les djihadistes emploient d’ici à quelque temps, peut-être très rapidement, des armes nucléaires miniaturisées. Puisqu’on sait faire une arme nucléaire miniaturisée depuis pas mal de temps, déjà.         

L.D. : Ils ont les capacités de le faire ? 

G. D.T. : Je pense qu’ils peuvent l’avoir. Parce que vous savez que l’argent achète tout, malheureusement, dans notre monde. Et l’argent, ils en ont. Il faut mêler cela aux stratégies des puissances. Un exemple passé : ce sont les américains qui ont créé les Talibans. Qui ensuite se sont retournés contre eux. Au bout du compte cela fait quinze ans de guerre américaine en Afghanistan, avec trois milles morts américains contre les Talibans que les américains ont créés. Si vous voulez, on peut très bien avoir dans le monde quelqu’un possédant la technologie de cette arme nucléaire miniature et qui la vende à Daesh ou Al-Quaïda. Cela peut très bien se produire.

L.D. : C’est un risque. Est-ce qu’on est à la hauteur de ce risque-là aujourd’hui ? 

G. D.T. : Je ne pense pas que nous soyons à la hauteur de ce risque-là aujourd’hui, tout simplement parce que… Il faut absolument que nous développions, que nous intensifiions nos services de renseignements et nos moyens d’action. 

L.D. : Par quel biais ? 

G. D.T. : D’abord le financement, évidemment. Écoutez, cela fait partie des missions…

L.D. : Un million de personnes à suivre potentiellement… On ne les suivra jamais. Il n’y aura jamais les budget, ni… 

G. D.T. : Non, il n’est pas possible de suivre au jour le jour un million de personnes. Ce n’est pas possible. Il faut d’ailleurs dans ce million de personnes repérer ceux qui sont potentiellement… 

L.D. : Mais c’est colossal, en tout cas. Même s’il y a 10% à suivre, c’est énorme. 

G. D.T. : C’est colossal. Pour suivre un frère Kouachi en permanence il faut 20 ou 30 personnes. C’est énorme. En estimant qu’il y en a 1500 en France, voilà, vous avez tout de suite une dimension énorme. Mais c’est une mission régalienne ! 

L.D. : Est-ce qu’il faut changer les lois ? 

G. D.T. : C’est évident, il faudra changer les lois parce que tout évolue en permanence.    

L.D. : La gauche, pour vous, prendra l’initiative de restreindre les libertés… ?  

G. D.T. : La gauche peut devenir, ne serait-ce que par besoin électoral — si je puis dire — démagogie électorale, ou réflexe, sentant qu’elle s’est trompée, peut devenir très dure. Les régimes les plus dictatoriaux et totalitaires, quand même, pratiquement toujours étaient des régimes de gauche ou dits de gauche. Il ne faut pas l’oublier. Donc, oui, la gauche peut faire ça. Mais est-ce qu’il est bon que ce soit la gauche qui le fasse. Et la droite s’opposant plus ou moins… Non. Les missions régaliennes de l’État, à mon avis, ne doivent pas être abordées dans un contexte droite/gauche, dans un contexte de partis. Pour moi c’est une faute. Parce que les missions régaliennes sont la survie de la nation.   

L.D. : Justement général Tauzin, on va rester sur cette idée pour voir où vous voulez en venir pour Rebâtir la France, c’est aux éditions Mareuil. Je signale que vous avez fondé une association qui s’appelle France, Terre d’Espérance et on va voir où cela va nous conduire après les infos.


Gérard Leclerc Portrait.jpgChronique de Gérard Leclerc : Michel Onfray et René Girard 

         La question des rapports de l’islam avec la violence est aujourd’hui partout. J’ai regardé en différé l’intervention de Michel Onfray sur le sujet, samedi soir dans l’émission de Laurent Ruquier On n’est pas couché. Elle m’a beaucoup intéressé, d’autant que le fondateur de l’université populaire de Caen se trouvait opposé, dans un véritable bras de fer, avec le journaliste Aymeric Caron, bien connu pour ses positions à propos de l’islamophobie. On pourrait certes reprocher à Michel Onfray une sorte d’hostilité anti-religieuse, thématisée dans son Traité d’athéologie, un ouvrage que, personnellement, je récuse totalement, mais l’intéressé a au moins un mérite : celui d’argumenter ses positions. Avec lui, on peut toujours discuter.

         Or, samedi soir, Onfray avait des arguments incontestables contre lesquels Caron avait du mal à présenter des objections. Son recours consistait à désigner le danger d’essentialiser un islam violent et ainsi de stigmatiser l’ensemble des musulmans. Telle n’était pas l’intention de Michel Onfray, qui réclamait la liberté d’interroger l’histoire et les sources. Là-dessus, je ne puis qu’être d’accord, d’autant plus que je suis disposé à la même acribie à l’égard de ma propre religion, à condition que le travail soit fait sérieusement. Ce n’est pas souvent le cas, la tentation étant de mettre toutes les traditions sur le même pied à partir de postulats rationalistes. L’ennemi intellectuel, c’est bien le fondamentalisme, qui récuse toute intelligence de la foi et toute approche critique du corpus de toutes les traditions. 

         Je ne nie pas qu’il y a un problème de la violence dans le corpus biblique, mais il n’est pas tabou aussi bien chez les juifs que chez les chrétiens. Peut-être conviendrait-il aussi de reprendre les choses sur le mode de René Girard, qui a montré que, dès l’origine, le sacré est en relation directe avec la violence qu’il a pour mission de limiter, non sans dérives dangereuses. Reprendre l’analyse girardienne serait un bon moyen de discernement, en prenant quelques distances avec les passions présentes.


Louis Daufresne Potrait Radio ND.jpgL.D. : C’est le général Didier Tauzin, général des Forces Spéciales qui est avec nous ce matin, notre grand témoin. Rebâtir la France aux éditions Mareuil. Telle est son ambition, sans cynisme, résolu à quitter la logique des partis et des sondages. François Hollande et Manuel Valls sortent des abysses d’impopularité grâce, paraît-il, à l’unité retrouvée. Le général Tauzin en appelle à la conscience citoyenne estimant, ce sont vos mots mon général, « que l’État ne sert plus la nation que la politique, que la France n’est plus qu’une étape dans un parcours professionnel au service de l’oligarchie mondiale. » Mon général, ce n’est pas si fréquent que des officiers supérieurs se retournent contre le système qu’ils ont servi, qu’ils se lancent dans une autre bataille. Une bataille autrement difficile qui est celle des idées.           

D. Tauzin 11.36.jpgG. D.T. : C’est assez rare, en effet. Dans notre pays c’est mêmes très rare et cela suscite toujours des questions. Je peux tout de suite rassurer Manuel Valls — ou alors lui occasionner un regret, peut importe… Il ne s’agit pas pour nous, bien entendu — je dis pour nous parce que je ne suis pas seul — il ne s’agit pas de coup d’État, de putsch, etc. C’est évident. Nous restons dans la plus parfaite légalité, c’est clair. Surtout en ce moment où la situation est très tendue en France : il ne s’agit pas d’en rajouter, c’est évident.   

L.D. : Mais le dire cela signifie que c’est quand même assez ”chaud”, les relations avec les pouvoirs institués… 

G. D.T. : Non, ce n’est pas ”chaud” avec les pouvoirs institués parce que je n’ai aucune relation avec eux. Ce livre, je l’ai écrit seul dans mon coin, avec beaucoup d’avis que j’ai pris autour de moi mais dans la grande discrétion. Pour l’instant personne n’est au courant. Depuis quelques jours, bien sûr, les journalistes sont au courant. Mais il n’y a pas de distension avec les gens qui sont au pouvoir. Je me situe vraiment sur un autre terrain. J’estime que nous sommes revenu à ce que de Gaulle appelait « le système désastreux des partis ». Je m’explique : en 1962, il provoque un référendum qui finalement décide que le président de la République sera élu au suffrage universel direct. Et à ce moment-là, après le référendum, le général de Gaulle estime que ce faisant, « nous avons mis fin au système désastreux des partis ». L’expression est de lui. Il décède en 1970 et à ce moment-là, dans le monde, notamment aux États-Unis, les observateurs envisageaient que, du fait de ce qu’elle était devenue et de ses fondamentaux, la France était à coup sûr, la grande puissance européenne de la fin du XXème siècle et que la vraie question était de savoir ce qu’elle ferait de sa puissance. Et qu’elle serait aussi l’une des plus grandes puissances mondiales du XXIème siècle. Or, en  2011, Jean-Pierre Chevènement publie un livre La France est-elle finie ?. Que s’est-t-il passé entre temps ? Eh bien, quatre ans après la mort de de Gaulle, avec l’élection du président Giscard d’Estaing, le régime désastreux des partis a commencé à se réinstaller. Et ça n’a fait que se développer, et aujourd’hui nous sommes dans une…   

L.D. : Et qui l’a voulu, ça ? 

G. D.T. : Je ne sais pas si cela a été voulu par les acteurs. Certainement par des influences, des gens qui sont derrière les acteurs de premier plan, les présidents, les ministres, etc. Mais en fait, c’est une logique. Normal : un parti, qu’est-ce que c’est ? C’est une équipe, ou une entreprise. Je compare cela maintenant à des entreprises dont l’objectif est de conquérir le pouvoir puis de le conserver. Il y a une stratégie de parti. Ces partis développent une stratégie commerciale, aujourd’hui : du marketing. Nous sommes le marché. Et c’est un marché qui est fini. On ne peut pas l’étendre. Sauf à donner la nationalité française à des immigrés. C’est ce qui a beaucoup été fait. Donc là, on peut étendre le marché. Autrement ce marché est fini. Et donc, la bataille commerciale entre les partis fait rage, à coups de démagogie, à coups d’achat des consciences et des votes, surtout, et cela au détriment de la France. Parce que la stratégie de parti peut…  

L.D. : À coups de financement aussi : les associations, etc. Aucune transparence quant au financement associatif…

G. D.T. : Voilà ! Cela fait partie de la démagogie tout cela. Ces stratégies de partis, conquérantes, peuvent très bien aller contre le bien commun, contre l’intérêt général. Peu importe, au bout du compte, puisque c’est bon pour le parti. 

L.D. : Mais qui met de l’ordre, alors, là-dedans ?

G. D.T. : Mais personne ne met de l’ordre. Parce que ce système des partis qui… 

L.D. : Mais vous, vous le souhaitez…        

G. D.T. : Mais, il faut impérativement mettre de l’ordre…

L.D. : Par qui ?

G. D.T. : Par quelqu’un qui s’engage en politique. Je ne sais pas où me mènera cette affaire…

L.D. : Donc, un militaire… Il faut qu’un militaire remette de l’ordre… C’est souvent un militaire, d’ailleurs, qui vient… 

G. D.T. : Dans notre histoire c’est souvent un militaire et parfois, d’ailleurs, cela se termine mal pour lui en particulier, et même parfois pour la France. Parce qu’il ne s’y prend pas forcément bien. Mais ça peut être quelqu’un d’autre. J’établis, ici, les grandes orientations qu’il faut prendre pour remettre la France à flot et lui redonner un avenir. Je ne sais pas du tout où va me mener cette affaire. Aujourd’hui en 2014…  

L.D. : Pas à un coup d’État militaire en tout cas… 

G. D.T. : Certainement pas. Il ne faut pas faire ça. C’est hors de question. Aujourd’hui, début 2015, on peut se poser la question : Est-ce que l’on pourra réaliser les élections présidentielles en 2017 ? La situation est tellement tendue que l’on peut vraiment se poser la question. Donc, j’ai décidé, dans un premier temps, d’établir les conditions du renouveau français, ou d’un redressement de la France. Et les conditions d’une nouvelle politique d’avenir, une politique de l’espérance. 

L.D. : Alors, expliquez-moi, général Tauzin… Comment concevez-vous le renouveau en sortant de cette logique de partis ? Puisque vous nous dites, précisément d’ailleurs, un rien agacé, que ce système verrouille tout.

G. D.T. : Ce système verrouille tout, oui. Agacé, c’est peu. Je suis scandalisé. 

L.D. : Quitte à emmener la nation dans l’abîme, peu importe à vrai dire. Il y a une logique, en fait, perverse, qui fait que le système se répète… 

G. D.T. : Tout à fait. Mais qui n’est pas nouvelle dans notre histoire. 

L.D. : Qui n’est pas nouvelle. Mais alors comment fait-on pour sortir de cela, ou alors rebâtir quelque chose en dehors de ce système ? Que fait-on ? De l’entrisme et on prend le pouvoir dans le système ? De quelle manière casse-t-on les choses ? 

G. D.T. : Ma démarche est de créer quelque chose en dehors du système. 

L.D. : Un parti supplémentaire ?

G. D.T. : Ça peut-être un parti. Parce qu’aujourd’hui, du point de vue économique, du point de vue organisationnel, on peut estimer que le parti est presque incontournable. Pour l’instant, ce n’est qu’une association. Je souhaiterais ne pas la transformer en parti. Mais s’il faut le faire, on le fera. Mais ce parti aura comme objectif, comme raison d’être, de mettre fin au système des partis. Non pas aux partis eux-mêmes, parce que c’est un mal congénital à l’humanité.   

L.D. : Mais vous aurez tout le monde contre vous : tous les partis et tous les médias. Enfin, peut-être pas le nôtre…

G. D.T. : Peut-être pas le vôtre, et peut-être pas non plus les français. Parce que regardez les partis : d’après le sondage SEVIPOF de janvier 2014 — j’ai un an de retard — les partis n’ont plus la confiance que de 10 à 12% des français. C’est-à-dire moins que le président Hollande. Ce n’est pas peu dire ! Donc les partis sont quasiment hors jeu. Les médias institutionnels, si je peux dire, les médias politiquement corrects, eux-mêmes… 

L.D. : ”Main stream” : ceux qui influencent l’opinion.          

G. D.T. : Voilà ! Ces médias aussi ont eux-mêmes une cotte d’amour, une cotte de confiance de plus en plus rétrécie. 

L.D. : Oui et non, mon général, parce que regardez, BFMTV : c’est quand même la consécration de BFMTV, qui est quand même un média… Les événements nous ont montré que tout le monde était devant sa télé.  

G. D.T. : Mais tout le monde est devant sa télé, bien entendu, parce qu’il n’y a que cela ! Mais d’un autre côté, le sentiment des français est qu’ils sont de plus en plus décalés par rapport à ce qui est annoncé. Je ne vais pas vous faire une grande confidence en vous disant que je ne regarde plus jamais les informations télévisées, sauf dans les cas comme cela pour avoir les images. Et uniquement les images. Les commentaires, dans la plupart des cas, sont biaisés.

L.D. : Vous écoutez la radio, c’est l’essentiel ! 

G. D.T. : J’écoute certaines radios. La vôtre…

L.D. : Général Tauzin, vous dites que les partis sont désavoués mais observez que quand il y a des élections, il y a une vraie différence entre une personne qui est investie par un parti et la personne qui ne l’est pas. Celle qui n’est pas investie a un risque inouï d’être ratatinée. Cela veut dire que les partis…

G. D.T. : C’est évident. Jusqu’à maintenant. Mais regardez quand même ce qui se passe. Maintenant on en arrive à 50% de votants, à peu près. Quand un parti dit : « Je pèse 25% des électeurs, il pèse 25% des votants. C’est-à-dire, en fait, combien ? 12%. Un quart de la moitié. Donc, leur légitimité démocratique, comme on dit, est extrêmement faible aujourd’hui. 12% des français suffisent à élire un président de la République. 

L.D. : Oui, mais c’est un rapport symbolique, ce n’est pas un rapport de nombres. Cela pourrait être même 2%, ce serait pareil.          

G. D.T. : Oui, bien sûr, cela pourrait être 2%, ce serait exactement pareil. Cela veut dire que notre système démocratique… existe-t-il vraiment ? Voilà ! Somme-nous vraiment en démocratie ? Or, il y a aujourd’hui, c’est manifeste… J’aime beaucoup parler avec les gens — c’est un défaut, peut-être, enfin non, je ne crois pas. J’aime beaucoup parler avec les gens et énormément de gens, qui votent, par ailleurs — moi-même, je vote — énormément de gens disent : « Mais il faut qu’on change de système ! Ça ne va plus. On va dans le mur ! Ces gens-là, », en parlant des élus du niveau national en particulier, « ces gens-là sont complètement déconnectés de la réalité et ne connaissent pas la France ! »

L.D. : Alors, comment faites-vous ?    

G. D.T. : Dans un premier temps, je vous l’ai dit, je fais une association. Je publie ce livre. J’établis : 1° Le diagnostic ; et 2° Les grandes lignes de ce que j’affirme qu’il faut faire pour redresser la France. 

L.D. : C’est donc un livre manifeste, Rebâtir la France.

Couv Rebâtir la France.jpgG. D.T. : C’est un livre manifeste. Et avec cette association France, Terre d’Espérance, avec un fonds de dotation et déjà des gens qui s’y accrochent, qui s’y réfèrent, qui vont adhérer. Nous avons décidé hier soir la création de ce qu’on appelle, pour l’instant — l’appellation est tout à fait temporaire — un bureau d’études, un think tank en français moderne, n’est-ce pas. Nous allons aussi créer ce qu’on appelle un club d’entrepreneurs, c’est lancé. Avant de créer des réseaux professionnels. Par exemple, il y a bien sûr des militaires en retraites intéressés par cette initiative et qui ont déjà commencé à se rapprocher de moi, en attendant d’autres professions : les enseignants, etc. Ce que nous voulons c’est diffuser cette initiative. Donner des arguments intellectuels et des objectifs à toute une quantité de gens. Par exemple, les gens de La Manif Pour Tous ont fait un travail remarquable — franchement, c’est fantastique —, mais ont du mal à transformer l’essai. Ils ont réussi à nous rassembler — encore une fois d’une manière magnifique — contre le Mariage Pour Tous. C’est parfaitement réussi, c’est beau ! Et maintenant, passer au niveau politique parce qu’il faut faire autre chose. Eh bien, là, j’essaie et je pense pouvoir leur donner une perspective politique. Alors, sans objectif personnel. Vous savez, à 65 ans, comme disait Giscard d’Estaing il y a quelques années : « Je commence à penser beaucoup plus aux valeurs d’éternité » qu’au reste.                

L.D. : On est jeune en politique à 65 ans ! 

G. D.T. : Oui (sceptique suivi d’un grand rire)… Le problème n’est pas là. Je suis officier. Quand je suis entré à Saint-Cyr en 1971, c’était l’époque de la Guerre Froide ”dur-dur” : vous savez, on ne se posait pas la question d’une carrière. On servait la France au risque de sa peau. Je suis toujours dans la même dynamique.

L.D. : Alors quels savoir-faire, justement, puisque vous parlez de La Manif Pour Tous, qu’est-ce qui a manqué et qu’est-ce qui pourrait intervenir dans ce mouvement — qui continue finalement à exister parce qu’il a suscité des mobilisations — pour passer à l’étape supérieure ? 

G. D.T. : J’ai rencontré récemment des gens de La Manif Pour Tous qui ont dit leur étonnement de l’ampleur qu’avaient prises les choses. Plusieurs ont dit : « Mais, on y est pour rien. C’est le Saint Esprit qui a fait. Nous, on a fait des bricoles et c’est Lui qui a fait le reste ». Bon. Je me place un petit peu dans la même perspective parce que je perçois combien je suis faible dans cette affaire-là, face à cette montagne que constituent à la fois les partis, les gens en place, les médias, etc. Avec la centaine de personnes qui maintenant me suivent, qu’est-ce que je suis ? Vraiment, une souri face au mammouth. Je le sais.

L.D. : Vous êtes David. Face à Goliath.

G. D.T. : Si je suis David, c’est super, parce que David a vaincu Goliath ! 

L.D. : Mais vous comptez le faire. 

G. D.T. : Oui, je compte le faire. J’ai vraiment la foi ancrée. Je ne peux pas dire le contraire. Je suis persuadé que nous réussirons. Quand ? Et qui concrètement, moi ou un autre, peu importe. Mais nous réussirons. Ça marchera. Parce que aujourd’hui nous sommes — je reprends un petit peu ce que je dis au début — nous sommes donc à ce changement radical de période politique. Un cycle de 500 ans qui a commencé à la Renaissance se termine maintenant. Une France nouvelle naît. Il y a un cisaillement. C’est une période très dangereuse, à tous points de vue. Dans 20 ans, la bascule… au plus tard — parce que ça peut être dans trois mois… 

L.D. : La bascule démographique ?

G. D.T. : La bascule sera faite. Non, pas la bascule démographique. Mais la bascule culturelle. La bascule politique sera faite. Dans 20 ans ce sera fait.

L.D. : Vous dites : « disparition de la France par déclin démographique et perte de l’identité… »  

G. D.T. : Attendez… Ça c’est autre chose. Là, on ne parle pas de la même chose. Ici, chez nous en France, il y a une France qui meurt : celle que nous avons vécu au XXème siècle, etc. elle est en train de disparaître — son cadavre va bouger longtemps encore, certes. Et une France qui naît : dans 20 ans au plus tard la bascule sera faite pour des raisons tout simplement d’âge. Mais en ce moment, c’est très dangereux. 

L.D. : « Le changement, c’est maintenant. »

G. D.T. : « Le changement, c’est maintenant ! » (rire). Il va se faire de toute façon. Tout simplement, pour l’instant, beaucoup de gens ne savent pas dans quel sens où aller. Alors moi j’ai souhaité  — avec des camarades qui m’y ont incité, d’ailleurs — formaliser ce qu’il faut faire. Cela a donné ce livre. 

L.D. : Vous en êtes à l’étape ”constitution d’une réflexion de réseaux”…

G. D.T. : Ah oui, on commence a constituer les réseaux.

L.D. : Mais à quel moment est-ce qu’on passe dans le dur de l’action ? 

G. D.T. : Mais qu’est-ce que c’est que le dur de l’action ? Nous nous sommes placés dans une hypothèse : essayer de faire face au pire. Ce n’est pas pour rien que nous sommes officiers généraux. Parce que nous sommes trois officiers généraux — un quarteron auraient dit certains, n’est-ce pas.

L.D. : C’est le quart de cent, un quarteron.

Rwanda Livre Didier Tauzin.jpgG. D.T. : (rire) Voilà… Nous avons connu le Liban. La Somalie. Le Rwanda. La Yougoslavie. Et l’un de nous a connu le Cambodge. On a vu — d’un peu plus loin parce que nous étions hors-circuit à ce moment là — la Côte d’Ivoire, etc. Sur le terrain, moi j’ai connu le Liban, la Somalie, le Rwanda, la Yougoslavie. Et au printemps 2013 certains signes nous laissaient croire que potentiellement notre pays allait dans cette direction. Pour nous, c’est insupportable. Insupportable ! Des voitures piégées avec de la viande humaine sur les murs… Je me souviens, en Somalie, j’étais sous un épineux en train de rédiger mes ordres pour le lendemain : eh bien sur 360°, à perte de vue, une tombe tous les deux mètres. Et entre les tombes, des gosses affamés. Je ne veux pas voir ça chez moi. Donc, notre idée est de préparer un recours — c’est très clair — à une situation dramatique. C’est ça notre point de départ. Cette situation dramatique peut survenir très rapidement. Alors on fera ce qu’on pourra. Mais on ne laissera pas la France tomber.  

L.D. : C’est une question que l’on va vous poser, général Tauzin : Est-ce que vous avez des appuis, est-ce qu’il y a du monde dans le personnel politique que vous reprendriez ? Est-ce qu’il y a une forme de synergie qui pourrait se faire avec du personnel politique actuel ?

G. D.T. : Ça vient, ça vient. Mais c’est évident. Attendez : nous ne sommes, très clairement, nous ne sommes en guerre contre aucun français. Qu’il soit musulman, chrétien, athée. Qu’il soit de gauche, de droite, de nulle part.

L.D. : Enfin, La Manif Pour Tous est quand même plus proche de la droite et du catholicisme que de Charlie Hebdo  

G. D.T. : La Manif Pour Tous est plus proche de la droite et du catholicisme que de Charlie Hebdo mais nous ne sommes en guerre contre aucun français. Ceux qui veulent nous rejoindre, blancs/blacks/beurs, chrétiens/juifs/musulmans/athées… du moment qu’ils reconnaissent, qu’ils acceptent la réalité de la France qui n’a pas seulement des racines chrétiennes, mais qui est chrétienne. Même si aujourd’hui la foi a tendance à s’étioler, quoiqu’elle redémarre… 

L.D. : C’est un préalable que vous posez. Aucun parti ne pose ce préalable.        

G. D.T. : Oui, bien entendu, parce qu’on ne peut pas reconstruire… Aucun parti ne pose ce préalable parce qu’ils ne veulent pas reconnaître la réalité. C’est logique qu’ils ne reconnaissent pas ce préalable. C’est logique, pourquoi ? Parce qu’ils se situent tous dans une culture issue du transfert, qui s’est produit en 1789, du transfert de souveraineté vers le peuple. Or, qu’a-t-on transféré au peuple comme souveraineté ? Non seulement la souveraineté du roi, mais aussi la souveraineté de Dieu. Le peuple est devenu, un petit peu, son Dieu, son propre référent. Cela donne les partis. Aujourd’hui, à 50% des voix plus une, on décide qui a le droit de vie ou qui n’a pas le droit de vie. C’est 100% des pouvoirs. Il est donc normal que ces partis ne reconnaissent pas mêmes les racines chrétiennes de la France. 

L.D. : Merci général Didier Tauzin. Justement, je vais conclure avec ces « racines chrétiennes de la France » dont vous parlez dans cet ouvrage qui est une forme de profession de foi. Ça s’appelle Rebâtir la France aux éditions Mareuil et vous dites justement : « Tout en elle est marqué de l’empreinte chrétienne : sa civilisation, sa culture, sa conception de l’homme, de la liberté, du mérite, du travail. Ses paysages, ses lois, ses mentalités. Même ses partis politiques », que vous venez de fustiger, justement, « procédaient jusqu’à une époque récente « de vertus chrétiennes devenues folles »[i] ». Je précise que l’association que vous avez fondée s’appelle France, Terre d’Espérance, avec son site internet. C’est un projet que vous avez lancé et vous-même — et c’est à souligner parce que c’est assez rare — vous-même militaire, officier supérieur, général, expérience des opérations spéciales, des prises d’otages, eh bien vous-même vous décidez en quelque sorte de vous lancer en politique. À bientôt général Tauzin, merci. Et le Grand Témoin, bien sûr, chaque matin, à partir de 7h35. À demain.              

Photographies : Portraits du Général Didier Tauzin & des militaires au pied de la Tour Eiffel par Simon Lambert / Haytham Pictures : http://www.haythampictures.com/



[i] Gilbert Keith Chesterton, dans Orthodoxie, 1908.

14.11.2014

Français catholique & islamophile

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                       J'avais rencontré Denis Hoquet lors de l'Université de Printemps de Fils de France, à Saint-Chéron, le 17 mai 2014
(à droite de la photo, 3ème personne en partant de la gauche, au second plan). Son approche m'avait séduite en profondeur et j'attendais qu'il produise un article pour La Vaillante. Le voici donc… Qu'il en soit vivement remercié.

 

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       Aujourd'hui, l'"appel de Paris" a retenti dans toute la France. Aujourd'hui, des musulmans ont proclamé clairement "leur soutien aux frères chrétiens d'Orient". Aujourd'hui, une fois encore, les musulmans ont hurlé leur "cri d'urgence" contre "une violence absolument intolérable et incompatible avec l'islam". Les musulmans de France se sont levés contre la "barbarie", des Français musulmans se sont dressés pour résister face à un "crime contre l'humanité".

       En tant que Français, en tant que musulmans, ils n'avaient pas à le faire ; en tout cas, pas spécialement, pas plus que les autres Français. Ils n'étaient certainement pas tenus de lever l'horrible soupçon que font peser sur eux, ceux qui voudraient, par des amalgames honteux, les associer en quelque façon à l'innommable et à l'infâme.  

       Et pourtant, on est heureux qu'ils l'aient fait, comme on est heureux et rassuré de pouvoir en ce jour communier avec eux dans un même rejet de ce qui n'a d'islamique que le nom et rappelle plutôt d'autres barbaries qui, naguère, ravagèrent l'Europe. 

       Il ne faut pas laisser salir l'honneur de l'immense majorité des Français musulmans, des "musulmans du silence", modestes, travailleurs et fraternels. Ils ne doivent jamais être les otages du cynisme et de la haine. La République française aime également tous ses enfants ; la République française a également foi en eux. Quand elle les condamne, c'est uniquement sur leurs actes. Et sur la nature de ces actes mauvais, on ne soulignera jamais assez l'unité profonde de la nation française dans sa salutaire diversité. 

       Aujourd'hui, les musulmans de France, les Français musulmans ont lancé un appel. Aujourd'hui, nous devions répondre à cet appel, nous voulions leur dire qu'il a été entendu et qu'il va droit au cœur. Engagée dans une métamorphose aussi profonde que périlleuse, la France a besoin d'entendre la voix de tous ses enfants, de faire résonner l'écho de leur vérité pour qu'enfin, contre les aboiements et contre les rumeurs, prévale, dans son développement nécessaire, l'évidence de l'unité nationale.
 

politique, foi, la france, islam, camel bechikhDENIS HOQUET

Secrétaire Départemental du Pas-de-Calais
de Debout la France

Né en 1954, professeur de lettres,
Denis Hocquet est un passionné d'histoire
et de littératures indiennes.

 

 

 

29.10.2014

Les musulmans de France : acculturation & renaissance dans la culture d'adoption

Malek Bennabi.png

« Jusqu’ici l’islam a gagné du terrain à la manière du chiendent, comme une plante sauvage. Mais il a mis 14 siècles pour occuper l’espace qu’il occupe actuellement. Dans l’avenir, il s’agirait au contraire de le planter soigneusement, scientifiquement, afin qu’il rayonne selon un processus déterminé, tenant compte de tous les facteurs favorables et défavorables liés à ce rayonnement. » MALEK BENNABI

 

Portrait Djilali Elabed.jpg         Il existe des discours sur les musulmans de France qui déconcertent tant leur anachronisme et leur simplisme sont frappants. Certains acteurs vont même, pour étayer leur thèse, recourir à des penseurs musulmans, des sommités qui nous ont légué un patrimoine intellectuel riche et toujours vivant pour l’éveil de l’islam et des musulmans. 

         Or, il arrive souvent qu’une pensée soit déformée, caricaturée et cela pour essentiellement trois raisons :

• incapacité à replacer la pensée de l’auteur dans son contexte ;

• confusion entre les principes sur lesquelles reposent sa pensée et les idées conjoncturelles ;

• déformation de la pensée de l’auteur, de manière à la rendre compatible avec son idéologie. 

         Malek Bennabi est un penseur de la décolonisation qui a merveilleusement mis en évidence les raisons de la décadence du monde musulman à travers le concept de colonisabilité. Une idée qui résume tout le malheur des musulmans depuis des siècles et qui les responsabilise en les arrachant du discours victimaire conduisant au fatalisme. 

         Or, voilà que certains estiment que la situation des musulmans de France s’apparente à celle des musulmans sous la colonisation : nous serions des postcolonisés pour certains, des indigènes de la République pour d’autres. Étrange discours d’émancipation, celui d’éternelles victimes qui se trouve à des années-lumière de la pensée de Bennabi.

 

Le procès de l’acculturation

         Bennabi en renfort, on fait le procès de l’acculturation, sans nuance aucune, et sans volonté de comprendre la démarche. Cette acculturation[i] serait synonyme de dépersonnalisation[ii] et de domination. Étrange discours pour ceux qui s’autoproclament postcolonisés et qui veulent adosser à chacun une étiquette de victime, ce que Bennabi a combattu toute sa vie.

         Reprenant la notion, empruntée à Bennabi, de « coefficient autoréducteur », un de ces détracteurs estime que certains musulmans français adoptent la même attitude que les élites colonisés qui acceptaient de reprendre la terminologie du colonisateur (par exemple, le terme « indigène »). Voilà une idée bien saugrenue, puisque l’auteur fait le parallèle entre deux périodes comme si rien n’avait changé. Comme si la décolonisation n’avait pas eu lieu et comme si nous n’étions pas sur un nouveau territoire avec une population musulmane sédentaire dans un pays à majorité non musulmane. 

         N’étant pas à une contradiction près, il ne s’embarrasse pas d’utiliser (pour identifier les Français musulmans) une terminologie de dominés, les « postcolonisés », comme d’autres se définissent comme des indigènes.


La renaissance de l’islam

         Mais de quelle acculturation s’agit-il ? Et qu’en dit Bennabi ? Le penseur algérien a effectivement combattu l’assimilation, la dépersonnalisation qui ne conduisait qu’à une impasse. Mais il n’a pas condamné tout emprunt à la civilisation européenne bien au contraire. 

         « Dans toute société qui naît et s’organise, il y a des éléments traditionnels à côté d’éléments d’inspiration moderne. Ces derniers sont en général empruntés à des sociétés déjà organisées, par un effort d’analyse et d’adaptation qui suppose en réalité un effort de création et de synthèse. Cette assimilation exige des discriminations précises, une constante vigilance de l’esprit critique pour imposer, quant aux emprunts nécessaires, les indispensables conditions de comptabilité, d’utilité, de convenance. » 
(Malek BennabiVocation de l’islam)

         Dans ce passage, Bennabi parle d’éléments que l’on peut assimiler à des emprunts techniques ou culturels. Ces emprunts doivent être sélectionnés de manière à intégrer paisiblement la culture d’adoption. Dans un autre passage, il précise sa pensée : 

         « Ce chaos d’éléments inassimilables détonne en contrastes violents ainsi qu’on peut s’en rendre compte en contemplant parfois l’anachronisme du bournous et de la gandoura aux côtés d’une mécanique moderne ; et cette dissonance devient monstrueuse lorsqu’on voit l’homme archaïque, copieusement enturbanné, siroter une anisette au comptoir d’un bistro… » (Vocation de l’islam) 

         Passage pouvant apparaître comme surprenant tant il est violent évoquant l’habit traditionnel impropre aux tâches laborieuses mécanisées. Mais le plus important, c’est sa condamnation des emprunts entrant en contradiction avec la culture et les pratiques musulmanes. 

         En définitive, Bennabi ne condamne nullement l’acculturation tant qu’elle n’altère pas l’islam et parfois l’encourage même. La visée du penseur est la renaissance (terme qu’il préfère au terme Nahdha, qui sous-entend qu’il s’agit d’opérer à un simple éveil) de l’islam, d’une civilisation islamique qui puiserait dans les sources profondes de la religion en retrouvant le souffle initial impulsé par le Prophète – paix soit sur lui.

         La culture va bien évidemment jouer un rôle essentiel tant elle doit faciliter, favoriser la préservation des valeurs musulmanes. Il ne faut pas inverser les priorités : la culture est un moyen ; la préservation de la foi, la finalité. Ceux qui s’arc-boutent à condamner de manière arbitraire l’acculturation ne sont que des opposants à la sédentarisation de l’islam et font en définitive le lit des islamophobes.


En harmonie avec le milieu culturel et social

         Après avoir fait le procès de l’acculturation vient celui du patriotisme ; le musulman français ne doit pas manifester d’attachement à son pays. Voilà une idée qui ne peut venir que d’une pensée pathologique, ayant certainement – pour je ne sais quelles raisons – des comptes à régler avec la France. 

         Il ne s’agit pas ici de faire la promotion du patriotisme, car il s’agit d’un sentiment, lié à une psychologie particulière, qu’il ne convient ni d’encourager ni de condamner, libre à chacun de l’être ou pas. Pour certains, l’être quand on est de surcroît musulman constitue une circonstance aggravante. 

         Toutes les communautés nationales trouvent dans leurs rangs des patriotes, mais cela serait exclu pour la communauté musulmane. Sur quelle base ? Quels arguments ? Toujours cette fâcheuse tendance à s’auto-exclure. ! 

         Il est évident que l’attachement à son pays n’interdit nullement de porter un regard critique sur sa politique comme sur son passé composé de zones sombres et de pages glorieuses. Malek Bennabi a lui-même été reconnaissant pour la formation scientifique et rationnelle reçue par la France et cela en dépit de la lutte qu’il a menée courageusement contre la colonisation. 

         « J’ai été toujours assez contradictoire : je pouvais dès cette époque me définir politiquement comme un révolutionnaire et psychologiquement comme un conservateur… Un jour de juin 1940, dans une cave où nous étions réfugiées, à Dreux, où l’armée allemande venait d’entrer, je m’étais isolé pour cacher mes larmes : je pleurais la défaite de l’armée française. » 
(Malek Bennabi, Mémoires d’un témoin du siècle)

         L’acculturation ne conduit nullement à la dépersonnalisation mais a pour objectif de permettre aux musulmans de vivre paisiblement, en harmonie avec leur milieu culturel et social. Cette acculturation est en marche, qu’on le veuille ou non, car elle est une « loi sociale ». Elle permettra, de fait, que l’islam ne soit plus la religion de l’étranger et contribuera à l’apaisement et au recul de l’islamophobie. Il va de soi que cela ne mettra pas fin ni au racisme ni à la haine de certains, puisqu’il s’agit de pathologies sans frontières. 

         Cependant, l’issue heureuse ne peut certainement pas venir de ces prophètes de l’apocalypse qui estiment tout simplement qu’une planification de l’expulsion des musulmans est possible ; idées qui en rappellent d’autres comme celle du clash des civilisations.


Une complémentarité nécessaire

         Quel projet de société peut bien naître de ce diagnostic ? Comment les Français de confession musulmane peuvent-ils vivre dans leur pays si certains les qualifient de postcolonisés, d’indigènes, de Français de papier… ? Face à ce discours peu rationnel, il est préférable d’y opposer la lucidité et l’humanisme du grand penseur algérien : 

         « La perspective du monde fait apparaître de plus en plus l’exiguïté des frontières nationales et la nécessité impérieuse pour l’homme de s’organiser à l’échelon mondialiste (mondial, dirions-nous aujourd’hui) afin de faire face au choc futur. 

         Cette dernière nécessité suppose que chaque entité sociologique existante doit extirper tout caractère expansionniste et exclusif à ses particularités culturelles, idéologiques, politiques, économiques, et doit envisager l’existence d’une autre entité sociologique sous l’angle d’une complémentarité nécessaire à la résolution maximale de ses contradictions internes. 

         Dans cette perspective, quelle est la place de l’islam ? L’islam empruntera à l’Occident la technique une fois qu’il aura fait sa révolution culturelle. Mais l’islam – en vertu de la complémentarité nécessaire – fera découvrir à cet Occident le côté spirituel des problèmes de l’homme. »[iii]  


Portrait Djilali Elabed.jpg

 

 

 

Djilali Elabed
est enseignant en sciences économiques et sociales.

Plaidoyer pour une acculturation positive de l'islam en France.

 


27.10.2014

Un serviteur de la lumière s'adresse au monde musulman

Abdennour Bidar.jpg         Cher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin – de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd’hui. Je te regarde avec mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensée occidentale. Je te regarde donc à partir de ma position de barzakh, d’isthme entre les deux mers de l’Orient et de l’Occident !


         Et qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je vois mieux que d’autres sans doute parce que justement je te regarde de loin, avec le recul de la distance ? Je te vois toi, dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer Etat islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : DAESH. Mais le pire est que je te vois te perdre – perdre ton temps et ton honneur – dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine.


         Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Tu cries « Ce n’est pas moi ! », « Ce n’est pas l’islam ! ». Tu refuses que les crimes de ce monstre soient commis en ton nom (hashtag #NotInMyName). Tu t’insurges que le monstre usurpe ton identité, et bien sûr tu as raison de le faire. Il est indispensable qu’à la face du monde tu proclames ainsi, haut et fort, que l’islam dénonce la barbarie. Mais c’est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le réflexe de l’autodéfense sans assumer aussi et surtout la responsabilité de l’autocritique. Tu te contentes de t’indigner alors que ce moment aurait été une occasion historique de te remettre en question ! Et tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous les occidentaux, et vous tous les ennemis de l’islam de nous associer à ce monstre ! Le terrorisme ce n’est pas l’islam, le vrai islam, le bon islam qui ne veut pas dire la guerre mais la paix ! »


         J’entends ce cri de révolte qui monte en toi, ô mon cher monde musulman, et je le comprends. Oui tu as raison, comme chacune des autres grandes inspirations sacrées du monde l’islam a créé tout au long de son histoire de la Beauté, de la Justice, du Sens, du Bien, et il a puissamment éclairé l’être humain sur le chemin du mystère de l’existence… Je me bats ici en Occident, dans chacun de mes livres, pour que cette sagesse de l’islam et de toutes les religions ne soit pas oubliée ni méprisée ! Mais de ma position lointaine je vois aussi autre chose que tu ne sais pas voir… Et cela m’inspire une question – LA grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? C’est qu’en réalité derrière ce monstre se cache un immense problème, que tu ne sembles pas prêt à regarder en face. Il faudra bien pourtant que tu finisses par en avoir le courage.

         Ce problème est celui des racines du mal. D’où viennent les crimes de ce soi-disant « Etat islamique » ? Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c’est mon devoir de philosophe. Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre – et il en surgira autant d’autres monstres pires encore que celui-ci tant que tu tarderas à admettre ta maladie, pour attaquer enfin cette racine du mal !


         Même les intellectuels occidentaux ont de la difficulté à le voir : pour la plupart ils ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion – en bien et en mal, sur la vie et sur la mort – qu’ils me disent « Non le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. ». Ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité tout entière ! Saurons-nous tous nous rassembler, à l’échelle de la planète, pour affronter ce défi fondamental ? La nature spirituelle de l’homme a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent – et qui comme l’islam actuellement se mettront alors à produire des monstres.


         Je vois en toi, ô monde musulman, des forces immenses prêtes à se lever pour contribuer à cet effort mondial de trouver une vie spirituelle pour le XXIème siècle ! Malgré la gravité de ta maladie, il y a en toi une multitude extraordinaire de femmes et d’hommes qui sont prêts à réformer l’islam, à réinventer son génie au-delà de ses formes historiques et à participer ainsi au renouvellement complet du rapport que l’humanité entretenait jusque là avec ses dieux ! C’est à tous ceux-là, musulmans et non musulmans qui rêvent ensemble de révolution spirituelle, que je me suis adressé dans mes ouvrages ! Pour leur donner, avec mes mots de philosophe, confiance en ce qu’entrevoit leur espérance !


         Mais ces musulmanes et ces musulmans qui regardent vers l’avenir ne sont pas encore assez nombreux ni leur parole assez puissante. Tous ceux là, dont je salue la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c’est l’état général de maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres terroristes aux noms de Al Qaida, Al Nostra, AQMI ou « État Islamique ». Ils ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes : impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l’égalité, de la responsabilité et de la liberté; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l’autorité de la religion; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses.


         Tout cela serait-il donc la faute de l’Occident ? Combien de temps précieux vas-tu perdre encore, ô cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ?


         Depuis le XVIIIème siècle en particulier, il est temps de te l’avouer, tu as été incapable de répondre au défi de l’Occident. Soit tu t’es réfugié de façon infantile et mortifère dans le passé, avec la régression obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire des ravages presque partout à l’intérieur de tes frontières – un wahhabisme que tu répands à partir de tes lieux saints de l’Arabie Saoudite comme un cancer qui partirait de ton cœur lui-même ! Soit tu as suivi le pire de cet Occident, en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une caricature de modernité – je veux parler notamment de ce développement technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes « élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie mondiale qu’est le culte du dieu argent.


         Qu’as-tu d’admirable aujourd’hui, mon ami ? Qu’est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect des autres peuples et civilisations de la Terre ? Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes ? Qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes grands penseurs dont les livres devraient être lus dans le monde entier comme au temps où les mathématiciens et les philosophes arabes ou persans faisaient référence de l’Inde à l’Espagne ? En réalité tu es devenu si faible derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même… Tu ne sais plus du tout qui tu es ni où tu veux aller, et cela te rend aussi malheureux qu’agressif… Tu t’obstines à ne pas écouter ceux qui t’appellent à changer en te libérant enfin de la domination que tu as offerte à la religion sur la vie toute entière.


         Tu as choisi de considérer que Mohammed était prophète et roi. Tu as choisi de définir l’islam comme religion politique, sociale, morale, devant régner comme un tyran aussi bien sur l’Etat que sur la vie civile, aussi bien dans la rue et dans la maison qu’à l’intérieur même de chaque conscience. Tu as choisi de croire et d’imposer que l’islam veut dire soumission alors que le Coran lui-même proclame qu’« Il n’y a pas de contrainte en religion » (La ikraha fi Dîn). Tu as fait de son Appel à la liberté l’empire de la contrainte ! Comment une civilisation peut-elle trahir à ce point son propre texte sacré ?


         De nombreuses voix que tu ne veux pas entendre s’élèvent aujourd’hui dans la Oumma pour dénoncer ce tabou d’une religion autoritaire et indiscutable… Au point que trop de croyants ont tellement intériorisé une culture de la soumission à la tradition et aux « maîtres de religion » (imams, muftis, shouyoukhs, etc.) qu’ils ne comprennent même pas qu’on leur parle de liberté spirituelle, ni qu’on leur parle de choix personnel vis-à-vis des « piliers » de l’islam. Tout cela constitue pour eux une « ligne rouge » si sacrée qu’ils n’osent pas donner à leur propre conscience le droit de le remette en question ! Et il y a tant de familles où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès le plus jeune âge, et où l’éducation spirituelle est d’une telle pauvreté que tout ce qui concerne la religion reste quelque chose qui ne se discute pas !


         Or cela de toute évidence n’est pas imposé par le terrorisme de quelques troupes de fous fanatiques embarqués par l’Etat islamique. Non ce problème là est infiniment plus profond ! Mais qui veut l’entendre ? Silence là-dessus dans le monde musulman, et dans les médias occidentaux on n’entend plus que tous ces spécialistes du terrorisme qui aggravent jour après jour la myopie générale ! Il ne faut donc pas que tu t’illusionnes, ô mon ami, en faisant croire que quand on en aura fini avec le terrorisme islamiste l’islam aura réglé ses problèmes ! Car tout ce que je viens d’évoquer – une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam du passé dépassé, l’islam déformé par tous ceux qui l’instrumentalisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin cette révolution qui dans les sociétés et les consciences fera rimer définitivement spiritualité et liberté ?


         Bien sûr dans ton immense territoire il y a des îlots de liberté spirituelle : des familles qui transmettent un islam de tolérance, de choix personnel, d’approfondissement spirituel ; des lieux où l’islam donne encore le meilleur de lui-même, une culture du partage, de l’honneur, de la recherche du savoir, et une spiritualité en quête de ce lieu sacré où l’être humain et la réalité ultime qu’on appelle Allâh se rencontrent. Il y a en Terre d’islam, et partout dans les communautés musulmanes du monde, des consciences fortes et libres. Mais elles restent condamnées à vivre leur liberté sans reconnaissance d’un véritable droit, à leurs risques et périls face au contrôle communautaire ou même parfois face à la police religieuse. Jamais pour l’instant le droit de dire « Je choisis mon islam », « J’ai mon propre rapport à l’islam » n’a été reconnu par « l’islam officiel » des dignitaires. Ceux-là au contraire s’acharnent à imposer que « La doctrine de l’islam est unique » et que « L’obéissance aux piliers de l’islam est la seule voie droite » (sirâtou-l-moustaqîm).


         Ce refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l’une de ces racines du mal dont tu souffres, ô mon cher monde musulman, l’un de ces ventres obscurs où grandissent les monstres que tu fais bondir depuis quelques années au visage effrayé du monde entier. Car cette religion de fer impose à tes sociétés tout entières une violence insoutenable. Elle enferme toujours trop de tes filles et tous tes fils dans la cage d’un Bien et d’un Mal, d’un licite (halâl) et d’un illicite (harâm) que personne ne choisit mais que tout le monde subit. Elle emprisonne les volontés, elle conditionne les esprits, elle empêche ou entrave tout choix de vie personnel. Dans trop de tes contrées tu associes encore la religion et la violence – contre les femmes, les « mauvais croyants », les minorités chrétiennes ou autres, les penseurs et les esprits libres, les rebelles – de sorte que cette religion et cette violence finissent par se confondre, chez les plus déséquilibrés et les plus fragiles de tes fils, dans la monstruosité du jihad !


         Alors ne fais plus semblant de t’étonner, je t’en prie, que des démons tels que le soi-disant Etat islamique t’aient pris ton visage ! Les monstres et les démons ne volent que les visages qui sont déjà déformés par trop de grimaces ! Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels monstres, je vais te le dire. C’est simple et très difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l’éducation que tu donnes à tes enfants, dans chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n’es pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela ! C’est le seul moyen pour toi de ne plus enfanter de tels monstres, et si tu ne le fais pas tu seras bientôt dévasté par leur puissance de destruction.


         Cher monde musulman… Je ne suis qu’un philosophe, et comme d’habitude certains diront que le philosophe est un hérétique. Je ne cherche pourtant qu’à faire resplendir à nouveau la lumière – c’est le nom que tu m’as donné qui me le commande, Abdennour, « Serviteur de la Lumière ». Je n’aurais pas été si sévère dans cette lettre si je ne croyais pas en toi. Comme on dit en français, « Qui aime bien châtie bien ». Et au contraire tous ceux qui aujourd’hui ne sont pas assez sévères avec toi – qui veulent faire de toi une victime – tous ceux-là en réalité ne te rendent pas service !


         Je crois en toi, je crois en ta contribution à faire demain de notre planète un univers à la fois plus humain et plus spirituel ! Salâm, que la paix soit sur toi.

 

 

Abdennour Bidar.jpg

 

 

 

Abdennour Bidar

est normalien, philosophe et musulman français
paru le 3 octobre 2014 sur Lab'Oratoire

 

27.09.2014

Une possession grave de l’âme humaine, de milliers de jeunes : la guerre d'un nouveau genre

Élodie Chapelle 2.jpgÉLODIE CHAPELLE : Le 9 avril 2003, le président Saddam Hussein, au pouvoir depuis 23 ans, tombe après l’entrée à Bagdad des soldats américains. Le 1er mai, le président des Etats-Unis, Georges Bush, annonce officiellement la fin des combats en Iraq. La spirale de violence confessionnelle entre sunnites et chiites ne cesse de monter. Le 11 juin dernier l’État islamique fortifié en Syrie rend public à Mossoul une charte de seize articles régissant la vie intérieure de la ville. Quelques semaines plus tard l’État islamique revendique le rétablissement du califat. Le 18 juillet un ultimatum est lancé aux chrétiens de la ville : « Partir ou mourir ». Exode, exil, chaos, peur sont devenus la réalité de milliers d’hommes et de femmes d’Iraq. Quelle est la situation aujourd’hui sur place ? Comment décrypter tous ces événements ? Quelle issue ?…

         Monseigneur Yousif Mirkis, bonjour.

         Vous êtes dominicain, archevêque chaldéen de Kirkuk et Soulaimanya, en Iraq. Vous êtes de passage en France pour informer les français de ce que vit le peuple iraquien. Également, vous allez nous dire, dans le cadre de relations médiatiques et diplomatiques… Vous serez ce soir à Saint-Gervais, je le précise tout de suite pour les personnes qui ne pourraient pas vous entendre jusqu’au bout, elles peuvent vous rejoindre ce soir pour une veillée organisée par les Semeurs d’espérance. Veillée pour et avec les chrétiens d’Iraq. C’est ce soir à 20h15 église Saint-Gervais dans le 4ème arrondissement. Une conférence qui sera suivie d’une messe présidée par Mgr de Dinechin.

         Monseigneur, comment allez-vous ?


Mgr Mirkis.jpgMGR YOUSIF MIRKIS : Cette question est trop vaste, parce qu’il y a moi, personnellement, et il y a aussi tout mon peuple qui est dans l’œil du cyclone et qui souffre depuis deux mois et qui est vraiment balloté par les soucis quotidiens. Il y a 130 000 chrétiens qui ont immigré, qui ont été poussé à s’exiler. De Mossoul, une dizaine de mille et 120 000 des villes et villages chrétiens qui étaient autour de Mossoul, dont Qaraqosh qui est la plus grande agglomération chrétienne qui comptait entre 40 et 50 000 personnes. En moins de 24h ils ont dû tout laisser, tout abandonner, sortir rien qu’avec leurs vêtements, ne rien emporter avec eux. Ç’est vraiment quelque chose de très dur que nous vivons quotidiennement. La souffrance est telle que nous n’avons pas assez de recul pour pouvoir réfléchir, pour pouvoir donner un sens. J’ai vu sur votre porte « la radio c’est donner un sens, « la vie prend un sens ». Eh bien pour nous, ce sens là reste un peu difficile à atteindre. 


É.C. 
: Vous êtes dans la survie, aujourd’hui…


MGR Y.M. : On est dans la survie mais il faudrait vite que l’on retombe sur nos pieds. C’est-à-dire se ressaisir et essayer de comprendre. Nous sommes un peu dans la situation des Apôtres au lendemain du Vendredi saint. Le Samedi saint est un peu notre… Notre église, notre théologie souvent… Je suis professeur de théologie, donc j’ai expliqué que le Samedi saint a toujours été le centre de notre réflexion : quand Dieu semble absent, quand il semble lointain, on crie et il ne répond pas. On fait un peu comme Jésus : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Et beaucoup de chrétiens, malgré leur foi énorme dont je suis fier, personne n’a abjuré. Ils ont eu le choix…

É.C. : Personne, personne… ?

MGR Y.M. : Oui, d’après mes connaissances il y a quelques handicapés mentaux qui ont été obligés d’abjurer. Mais moi, je ne donne aucun crédit à cette pression. Même s’il y en a quelques uns qui ont pu le faire, c’est sous pression et cela n’a aucune valeur.

É.C. : Monseigneur, est-ce que l’on peut situer, déjà, la présence de l’État islamique dans les principales villes ? Vous nous avez parlé de Mossoul et alentour. Vous, vous êtes évêque de Kirkuk et Soulaimanya, deux villes à configurations différentes…

dohuk,christianisme,islam,foi,politique,conscienceMGR Y.M. Kurdistan, qui est presque indépendante, autonome et qui a pu se développer et vraiment prendre un essor économique et social. C’est pour cela que ceux qui habitaient dans cette ville comme chrétiens ont accueillis à bras ouverts, que ce soit à Soulaimanya ou à Kirkuk qui est une ville encore disputée entre le gouvernement central et la région du Kurdistan parce qu’elle a subi pendant le règne, la domination du Baas et au temps de Saddam, elle a subi des déplacements et des changements, des essais, des tentatives de changements ethnographiques. Beaucoup de gens ont été chassés de Kirkuk pour essayer de donner une autre configuration aux habitants de la ville. Aujourd’hui, nous payons un peu les conflits internes à cette ville, et avec l’avancée de l’État islamique, maintenant, on a mis un peu les conflits sous le boisseau pour se donner un ennemi commun à tous. C’est pour cela que et le Kurdistan et le gouvernement central ont intérêt à unir leurs forces pour barrer la route à l’avancée de l’État islamique et des idées meurtrières et dangereuses qu’il colporte.

É.C. : Cet État islamique est-il beaucoup soutenu en Iraq ?

MGR Y.M. : Au début, oui. Mais les choses changent, non pas de mois en mois, mais d’heure en heure. Il faut comprendre cela, d’ici, parce qu’il y a eu des fautes commises par le gouvernement central. Il y avait une espèce de main mise chiite sur l’État. Et il y a eu des exagérations commises au cours des dix dernières années, depuis 2003. Mais ceux qui ont accueilli à bras ouverts, croyant qu’ils allaient peut-être être libérés du joug chiite, aujourd’hui le regrettent. Et, surtout les tribus arabes sunnites sont prêtes à collaborer avec le gouvernement iraquien central et avec les kurdes pour tenir tête. Mais malheureusement, la chose n’est pas simple, parce qu’ils paient de leur vie. Il y a beaucoup de gens qui ont payés de leur vie. J’ai appris qu’à Mossoul il y avait une prison rien que pour les chefs religieux musulmans, sunnites, une prison spéciale pour eux, pour les endoctriner, pour les empêcher de prêcher, pour les empêcher de dire quoi que ce soit. Et ceux qui n’obéissent pas sont purement et simplement tués. J’ai appris qu’il y a un professeur de droit, de l’université de Mossoul, un musulman sunnite qui s’est opposé à ce que l’État islamique faisait : il a été descendu, carrément. Il y a des martyrs musulmans des droits de l’homme. Il y a aussi une dame qui est docteur, qui s’appelle Samira …… qui a aussi été tuée et condamnée, tout de suite fusillée, parce qu’elle a dit que ce que l’État islamique faisait était de la barbarie. Ils ont considéré cela comme un blasphème. Ils l’ont condamnée pour blasphème. Je crois qu’il ne faut pas oublier ces héros qui meurent pour les droits de l’homme et qui meurent pour dire la vérité. La majorité des gens se sont trompés en croyant que l’État islamique allait leur rapporter quelque chose. Aujourd’hui, ils ne savent plus quoi faire.

É.C. : Tout le monde aujourd’hui est perdu, en fait…

MGR Y.M. : Tout le monde aujourd’hui est perdu. Le gouvernement central ne sait pas où donner de la tête… Et puis, on n’était pas préparé. Parce que ce n’est pas une guerre normale. Ce n’est ni une guerre froide, ni une guerre ”chaude”. C’est la guerre d’une armée contre des groupuscules, des gens qui n’ont aucune loi, qui tuent, qui arrivent à faire sauter des ponts, des hôpitaux, qui tuent des enfants, des vieillards, qui tuent des civils surtout.   

É.C. : Comment arrêter l’État islamique, alors ?

MGR Y.M. : C’est justement le problème de notre époque… Vous vous souvenez, ici en France, il y a quinze ans il y avait Khaled Kelkal qui avait affolé tout le monde. C’était une seule personne. Et il y a un an, Mohamed Merah qui avait fait aussi de la même façon. Ce système a déjà été éprouvé partout dans le monde. C’est une guerre d’un nouveau genre.

É.C. : La décapitation de ce français en Kabylie a suscité beaucoup d’émoi en France. Certains peuvent avoir le sentiment que ça y est, c’est fini là, l’État islamique arrive partout. Est-ce que vous croyez que c’est une impression ou est-ce que c’est une réalité ?

christianisme,islam,foi,politique,conscienceMGR Y.M. : Ce n’est pas une impression, c’est une vérité à laquelle vous devez vous préparer. Parce que si vous aviez un seul Mohamed Merah… nous, nous en avons dix milles. Et c’est ça qui nous fait peur. Et c’est ça qui doit être écouté des deux oreilles par l’Occident. Il faut vraiment ne pas se contenter des frappes aériennes. Il ne faut en rien du tout…

É.C. : Que pensez-vous de cette intervention militaire des États-Unis et de la France ?

MGR Y.M. : La frilosité des américains, l’hésitation des européens et la façon avec laquelle ils veulent toucher seulement du bout du doigt, ce n’est pas cela qu’il faut faire. Il faut vraiment y aller, parce que chaque jour fait reculer la paix mondiale d’une façon vertigineuse.  

É.C. : Le pape a parlé de prémisses de troisième guerre mondiale. Pensez-vous que ce soit le cas ?

MGR Y.M. : C’est tout à fait vrai, c’est tout à fait le cas parce qu’il y a des gens qui sont décidés en face de nous à vraiment mourir pour leur cause. Cela non pas parce qu’ils réfléchissent. Au contraire : parce qu’ils subissent un lavage de cerveau, parce qu’ils ont été entraînés à mourir. Je raconte que les peshmergas, l’armée kurde, avait fait quelques prisonniers et ils avaient des prisonniers dans l’État islamique, ils ont envoyé dire : « relâcher les nôtres, on va relâcher les vôtres. ». Les autres ont répondu : « De toute façon nous, on ne fait pas de prisonniers, on les a tués. Vous pouvez tuer les nôtres. ». Alors, une logique comme cela…

É.C. : Oui… aucune pitié. La vie n’a pas de prix.

MGR Y.M. : La vie n’a pas de prix, la personne humaine n’a pas de prix, et tout ça au nom de Dieu. C’est pour cela que je dis à tout ceux qui nous écoutent : si c’est Dieu qui commande de tuer l’homme, ce n’est pas le vrai Dieu. Ça ne doit pas être le vrai Dieu, c’est même le contraire. Parce que le Christ a dit : Votre père c’est le démon et il a été un tueur dès le début. Et donc c’est une possession grave de l’âme humaine, de milliers de jeunes. Parce qu’ils sont cagoulés ! Quand on regarde les YouTube et les films qui s’infiltrent dans cette région actuellement protégée et dangereuse, le peu de choses que nous sachions de ces gens là est qu’ils sont cagoulés. La moyenne d’âge est souvent de 15 à 21 ans. Qui sont ces gens-là ? Ce sont beaucoup d’européens : il y a mille français, il y a mille anglais. Il y a des centaines de tchétchènes. Tout ces gens-là ont pu venir se concentrer dans cette région et vraiment avoir libre cours à leur haine et à leur soif de tuer. C’est pour ça que ces gens-là, il faut vraiment faire quelque chose au niveau mondial, et le plus vite possible.

         Ici, j’en profite pour dire… je crie : « Vite, sauvez l’Iraq ! Sauvez surtout les minorités victimes de ces gens-là qui ne veulent plus de différences. » La différence chez eux devient de plus en plus petite. Parce qu’au début, leurs ennemis étaient les non-musulmans, ensuite leurs ennemis étaient les chiites, des musulmans différents, et ensuite, les sunnites qui ne pensent pas comme eux. Ils se donnent le loisir et la liberté de tuer n’importe qui n’est pas d’accord avec eux.

É.C. : Monseigneur Youssif Mirkis qui êtes archevêque chaldéen de Kirkuk et Soulaimanya, en Iraq, vous qui êtes de passage en France pendant dix jours… Beaucoup s’interrogent sur la nature même de l’islam. On entend régulièrement dire que dans les versets du Coran il y a l’appel à la violence. La nature même de l’islam serait dangereuse. Est-ce que vous abondez en ce sens ?

MGR Y.M. : Je crois qu’il ne faut pas faire d’amalgame. Il ne faut pas mélanger. Parce que toutes les religions ont la tentation de devenir des idéologies. Et si le Christ, dans le Notre Père demande que nous disions « ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal », c’est parce que le mal est très proche. Le mal est peut-être dans l’utilisation des versets saints. Parce que si on regarde le Christ, il a discuté avec des gens qui utilisaient la même Bible, les mêmes prophètes, les mêmes saints et c’est au nom de cela qu’il a été crucifié. Donc, l’histoire se répète. Et Jésus a prévu, il a dit : « Viendra un jour où des gens qui vous tueront croiront offrir un sacrifice à Dieu. ». Donc, à mon avis, il ne faut pas mélanger. Il ne faut pas mélanger la religion et les hommes. Chaque religion doit nettoyer sa maison. Je me rappelle d’un proverbe allemand qui dit : « Chacun doit balayer devant sa maison pour que la ville soit propre. ». Eh bien, moi je dis aux musulmans : comme nous avons fait notre aggiornamento lors du Concile Vatican II, comme nous avons fait plusieurs fois au cours de l’histoire, des réformes, vous devez réformer votre religion. Apprenez de nous ! Nous sommes vos aînés, nous avons précédé de 600 ans l’islam. Et nos frères musulmans devraient vraiment s’adonner à cette tâche importante. Parce que tout littéralisme, tout verset pris à la lettre tue.       

É.C. : Finalement, cette période est une véritable secousse également pour l’islam. ”À vous, chefs musulmans, d’entrer dans une révision de vie, pour chacun de vos frères…” C’est un peu ça.

MGR Y.M. : Il n’y a pas que les religieux. Je crois que nous avons besoin de trois choses. Dans chaque société, dans chaque religion il y a trois piliers très importants : les religieux, les intellectuels et les gens en pratique, en action, sur le terrain. Oui, il nous faut des médecins, des gens qui font du pain, ceux qui vendent la nourriture, des restaurants… Faire de la religion la seule chose qui importe pour nous… Eh bien, qui va faire le pain ? Qui va enseigner à nos enfants ? Qui va faire les routes ? Qui va conduire les transports ? Je crois que cette obsession du religieux est en fait une trahison de l’homme, dans son corps. Si Dieu a créé l’homme et la femme dans leur corps, ils ont besoin de gens qui réfléchissent. Si l’Europe vit depuis soixante dix ans dans la paix, c’est parce qu’il y a eu des gens intelligents et courageux et aussi des gens croyant en Dieu, qui ont dit : on oublie le passé et on s’occupe de l’homme, de la femme, de l’enfant, du vieillard, du malade, de tous ceux qui ont besoin de ça. Gandhi disait : « On ne peut pas parler de Dieu à un ventre vide ». Il faut d’abord lui donner du pain et ensuite lui parler de Dieu. Et ce n’est pas étonnant que Jésus demande dans la prière du Notre Père : « Donne-nous notre pain de ce jour ». Donc, merci aux boulangers !

É.C. : Monseigneur, comment aider l’Iraq aujourd’hui, et comment faire face à cette invasion islamiste ?

MGR Y.M. : Je fais l’éloge ici des pays musulmans qui ont osé contrer la religiosité à tout bout de champ. Le premier est la Tunisie qui a retiré la religion de sa constitution et j’en félicite les tunisiens. Parce qu’on peut être religieux sans mélanger la religion et l’État.

É.C. : Vous êtes pour la laïcité.
 

MGR Y.M. : Je suis pour la laïcité positive, intelligente, courageuse. Il faut pouvoir dire : bon, les hommes de religion, restez chez vous. Et les bons politiciens et intellectuels donnez-nous tout ce que vous pouvez nous donner, en leur accordant toute la liberté de penser et d’agir pour qu’on puisse vraiment jouir de la paix. Le deuxième État dont je fais l’éloge est l’Égypte. Ils ont compris au bout d’un an que le système des frères musulmans était un fiasco. Ils ont eu le courage de descendre dans la rue : 32 millions pour dire : on s’est trompé en votant pour toi, alors dégage ! Et c’est le Général, l’armée qui a sauvé le pays. Félicitations ! Malheureusement, Bremer, chez nous, il y a dix ans, avait supprimé l’armée. Il a créé un vide, et c’est par sa faute qu’aujourd’hui l’État islamique règne sur le quart de l’Iraq. Malheureusement !

         Malheureusement, la guerre en Syrie est inutile depuis trois ans, qui n’a fait que des victimes, que du sang. C’est venu de la Syrie, c’est le chaos qui règne. Ni la religion ne pourra réparer les choses, ni la façon qu’a cette religion de ne pas faire cas de l’homme. On ne sortira de ce cauchemar que si on s’aide vraiment de l’expérience de ces pays-là.

         Je félicite l’Europe qui a eu le prix Nobel de la paix, il y a un an…
          

É.C. : Est-ce que ce n’est pas trop tard pour l’Iraq ?
 

MGR Y.M. : Il n’est jamais trop tard. Un miracle peut toujours se produire. Peut-être que les Apôtres, le Samedi saint, pensaient comme vous… que c’était fini et foutu. Saint Luc a parlé, au chapitre 24, des deux disciples qui disaient : c’est fini, c’est trop tard, on est foutu… eh bien, il y a eu du pain rompu qui leur a ouvert les yeux. Et j’espère que beaucoup de gens en France qui m’écoutent et se disent chrétiens… je les pousse à aller ouvrir leurs yeux en communiant au corps du Christ, au pain du Christ, ce Pain qui est fait pour l’homme.   

É.C. : Je reviens juste sur les États-Unis et la France. Vous disiez que les États-Unis et la France y allaient juste en trempant le bout des doigts… Concrètement, aujourd’hui, qu’avez-vous demandé aux responsables politiques que vous avez rencontrés ?

MGR Y.M. : Oui, les responsables politiques ont aussi beaucoup d’équilibre à tenir et de politically correct. Ils ont beaucoup à naviguer entre Charybde et Scylla et doivent mettre en considération beaucoup de choses. Je les soutiens et leur demande d’être courageux et parfois d’oser. Parce que si l’on ne fait cas seulement de ce que l’on va dire et de ce que les autres vont dire… C’est pourquoi je profite de cette occasion pour féliciter la France parce qu’elle a été la première. Je félicite le ministre des affaires étrangères qui a été le premier, le 7 août, à appeler une réunion du Conseil de sécurité. Il a joué son rôle de défense des droits de l’Homme. Je trouve que la France avec sa laïcité positive et avec l’engagement… Et là, je félicite l’opposition et la majorité : ils ont tous joué sur la même note. Tous : monsieur Hollande, monsieur Fillon et d’autres personnalités sont allés en Iraq pour voir un peu la situation. Je suis heureux de cela, vraiment, pour la France. Au nom des iraquiens, je dis merci.  
 

É.C. : Nous n’avons plus que deux minutes, Monseigneur, cela va très vite… Un mot, peut-être, sur les réfugiés, des personnes qui choisissent l’exil.

christianisme,islam,foi,politique,conscienceMGR Y.M. : Oui. Pour parler des réfugiés, il faut dire que le jour où ils ont quitté Mossoul, fin juillet, ils ont vu écrit sur leur porte la lettre ”noûn”. ”Nasarah”, chrétien. Quand j’ai vu cela, je me suis rappelé l’étoile de David. Aujourd’hui, un nouveau nazisme est en train de sévir dans notre monde et dans notre région. C’est trop dangereux pour laisser faire. Ces réfugiés ont été arrachés à leur maison, on les a dévalisés. On m’a dit qu’une petite fille de dix ans a eu les boucles d’oreilles arrachées… Ils sont venus dans nos régions, à Kirkuk et à Soulaimanya, à Erbil, à Dohuk… ils sont venus mendier de quoi manger. J’ai vu des millionnaires qui mendiaient ! Je crois qu’il faut aussi penser à ces réfugiés là. Penser aux 130 000 chrétiens dans le besoin. Penser à l’hiver qui va arriver. Et penser aux malades. Alors merci pour…

É.C. : Pour les aider, une adresse, l’Institut Montalembert, 6 rue Aristide Briand, 92300 Levallois-Perret. Également l’Œuvre d’Orient qui soutient depuis le début tout ce qui se passe en Iraq. Monseigneur, merci beaucoup, on avait une prière à dire… On l’indiquera sur le site internet de Radio Notre-Dame. Merci beaucoup Monseigneur Mirkis, on peut vous retrouver ce soir, à 20h15, à Saint-Gervais dans le 4ème, pour un témoignage et une conférence dans le cadre des Semeurs d’espérance.

MGR Y.M. : Très bien ! Merci à vous. 

 

Ecclesia Magazine du 26/09/2014
Radio Notre-Dame

  

 

 

05.08.2014

Français, musulman et patriote ? Camel Bechikh à Lyon

La Vaillante  a adapté à l'écrit la retranscription faite par Fils de France de la conférence filmée que donna Camel Bechikh à Lyon, en janvier 2014. Vous retrouverez les interventions publiques de Camel Bechikh retranscrites sur la page Une raison d'espérance.

 

http://www.filsdefrance.fr/Bonsoir, merci pour votre présence, merci à l'ensemble de l’équipe de Fils de France de Lyon d'avoir organisé cette soirée. Depuis deux années d'existence de Fils de France, c'est la première fois que nous venons en province, très heureux de commencer par Lyon, sachant que pour nous, Lyon est un des terrains les plus difficiles en France pour tout un ensemble de raisons que j'évoquerai peut-être tout à l'heure. Si vous le voulez bien, je ne vais pas énormément parler mais plutôt laisser libre les questionnements de façon à ce que nous puissions tordre un peu la ligne Fils de France tout en étant, je l'espère, critique. Que je puisse être stimulé par vous, pour essayer de répondre à tout ce qui n'est pas forcément clair dans vos esprits. J'imagine qu'il doit y avoir pas mal de points d'interrogations sur ce qu'est cet objet un peu non identifié dans le champ métapolitique qu'est aujourd'hui Fils de France. Donc, je fais une présentation relativement succincte et je vous laisse la parole pour discuter sur les points obscurs de Fils de France.

 

Pour faire simple, Fils de France qu'est-ce que c'est ? Tout à l'heure, je suis allé faire la prière du vendredi dans une mosquée de banlieue. Quelques personnes m'ont reconnu, une conversation s'est engagée avec des personnes qui ne me connaissaient pas du tout et me disaient : « Qu'est-ce que Fils de France ? ». D'après les aspects vestimentaires, on ne peut pas dire qu'ils étaient "clients" potentiels de Fils de France : ils étaient assez lookés qamis, etc... J'ai donc commencé à expliquer… La ligne de Fils de France est relativement simple : c'est de dire que l'individu dans son identité est composé de plusieurs lignes : une ligne nationale, une ligne ethnique, une ligne religieuse, etc… Et que nous, à Fils de France, nous avions le désir ardent de distinguer ce qui relevait du culte de ce qui relevait de la culture. Pour quelles raisons ? Parce que dans un contexte d'immigration relativement important, comme a été celui de la France dans les années soixante-dix et quatre-vingt, le fait qu'une population importante extra-européenne et extra-chrétienne se retrouve à l'intérieur de l'Hexagone, a questionné les identités des uns et des autres et donc produit aussi un certain nombre de tensions. Dans la volonté de faire baisser ces tensions, l’idée était simplement de dire que l'on pouvait être musulman dans son identité spirituelle, et totalement français dans son identité culturelle. Lorsque nous disons cela, nous répondons à un certain nombre d'acteurs du moment qui insistent dans les revendications sociales, notamment en convoquant l'islam, ou dans un certain rapport à la mémoire où l'on convoque encore la religion musulmane. L'islam se retrouve donc mêlé à des revendications tout à fait légitimes, par une partie des acteurs de quartiers qui, dans leur islamité, combattent les injustices sociales. Or, nous, nous disons que l’appartenance à une strate sociologique ne relève pas de la confession. On peut être riche et musulman et on peut être pauvre et catholique. Constamment amalgamer l'idée de l'islam et de sa condition sociale enferme l'image musulmane dans une stratification sociale, tandis que l'islam est une idée universelle.

 

Pareillement concernant la mémoire. Notamment concernant la guerre d'Algérie et la mémoire du colonialisme en général ­­─ d'ailleurs c'est pour cela que Lyon est un terrain peu aisé pour Fils de France, puisqu'une grande communauté algérienne est présente. L'Algérie et la guerre d'Algérie en particulier sont souvent amalgamées à l'identité religieuse. Or, tous les musulmans ne sont pas fils ou petits-fils de résistants algériens et tous les résistants algériens n'étaient pas musulmans. Il y a eu un nombre conséquent de communistes, notamment durant la guerre d'Algérie. Ainsi, des français de vieille souche se sont engagés corps et âmes pour l'indépendance de ce pays et qui sont d'ailleurs aujourd'hui considérés comme des résistants. Que l'on soit dans le social, que l'on soit dans l'historique ou dans tout un tas de revendications, il y a un amalgame malheureux entre une identité spirituelle et une condition, une trajectoire sociale. Á Fils de France, nous avions ce désir ardent de distinguer tout cela en disant que oui, nous pouvons être musulman et pas forcément lié à ces trajectoires de revendications sociales ou historiques. Pourquoi ? Parce que la France s'est créée sur des régions aux cultures fortes et qu'elle possède une culture, même si elle est très malmenée en ce moment par cette américanisation rampante qui déstructure des habitudes bien françaises. Cette identité française demeure forte. Maintenir une sorte de fantasme des origines maghrébines ou arabes au fur et à mesure des générations n'avait pas de sens avec la réalité. Vous allez avoir des gens qui revendiquent une appartenance, par exemple, et de manière très pompeuse, à l'Algérie ou au Maroc, mais qui finalement vivent en France de façon bien, ou relativement bien, mais n'émettent pas l'idée du retour dans les pays d'origine. Là encore, l'islam est convoqué comme un adjuvant ou un additif identitaire alors que ce n'est finalement pas son rôle. En terme de perception pour le français de vieille souche, de ce fait religieux à travers ces revendications sociales, à travers la (sur)revendication des origines, etc… cela pose d'énormes points d'interrogations. Si on y ajoute les tensions internationales dues aux différentes guerres du Golf, d'Afghanistan et éventuellement l'aspect belliqueux de certains groupes musulmans, on a un paysage islamique français extrêmement hétérogène mais composé uniquement de trains qui arrivent en retard, en négligeant et en ignorant par une sélection involontaire, tous les trains qui arrivent à l'heure.

 

Finalement, les trains qui arrivent à l'heure sont tous ces jeunes musulmans français socialisés, de manière tout à fait classique, par l'école républicaine, la télévision, les groupes d'amis, etc… qui ont une islamité soit héritée, soit culturelle, soit pratiquante, et parfois même littéraliste, mais qui n'éprouvent pas de contradictions entre leur identité culturelle et leur identité cultuelle, qui assument tout à fait le fait d'être culturellement français, même si ce culturellement français pose énormément de points d'interrogations dans un contexte de mondialisation destructrice pour les identités culturelles. Donc, ne voyant pas ces trains qui arrivent à l'heure, ne voient pas de contradictions notoires entre le fait de l'identité musulmane et de l'identité française.

 

Ensuite, on va dire : « Oui, mais il y a des incompatibilités fortes entre la dimension musulmane, qui lie la foi et la loi, et la dimension laïque et française. » Ce sont, je pense, de petites questions auxquelles on peut très simplement et très facilement répondre s’il y a une mise en perspective de ce qu'est l'islam dans son processus d'acculturation, de transmission, ou de passage dans des cultures diverses et variées et la tradition monarchique et républicaine française, qui a toujours fait sa place à l'altérité, qu'elle soit ethnique ou même religieuse.

 

Puisque l'islam est à la fois un système éthique et à la fois religieux et politique, comment peut-il s'adapter au contexte laïcisé, sécularisé, qu'est le contexte français républicain ?

 

http://www.filsdefrance.fr/La religion musulmane a produit une civilisation qu'on a appelée la civilisation musulmane, islamique. Il faut juste distinguer l'islam avec un i minuscule de l'Islam avec un I majuscule. L'islam avec un i minuscule est cet ensemble religieux, universel, qui est une spiritualité. L’Islam avec un I majuscule est l'islam de la civilisation musulmane qui commence avec les omeyades, pour faire simple, donc dynastique, etc… Pourquoi l'islam est-il devenu un système politique ? Parce qu'à l'époque, et les chrétiens avant les musulmans, on imbriquait le religieux dans le politique. La conversion de l'empereur Constantin au christianisme aboutit à ce que l'Empire byzantin, qui était païen, ait pour religion le christianisme. Les musulmans, dans ce contexte-là, ont créé un empire en calquant leur système de gouvernance sur l'Empire byzantin. C'est donc une occurrence historique qui produit un système. Le système califal, où le politique et le religieux s’imbriquent, n'est pas un système qui rencontre la profondeur des textes musulmans, pas du tout. C’est simplement une rencontre avec une donnée politique, historique de l'époque. Et les musulmans ont adopté cette manière de fonctionner qui avait été adoptée par les chrétiens eux-mêmes. Le processus de sécularisation, donc de distinction du religieux et du politique, existait malgré tout puisque les théologiens étaient consultés par le pouvoir politique, mais n'étaient pas le pouvoir politique. Le système califal, dynastique, consultait les théologiens mais les théologiens n'étaient pas les tenants du pouvoir. Je dirais que cette idée que l'islam ne distingue pas le système politique du système religieux est une extrapolation de ce qu'a été l'Islam avec un I majuscule dans un cadre historique particulier. C'est ce qui fait dire à un nombre de théologiens, aujourd'hui, que la possibilité de réinventer les systèmes de gouvernance dans les pays musulmans ou chez les musulmans en tant que minorité dans les pays non-musulmans est constamment en mouvement. Il n'y a donc pas de système arrêté.

 

Quelle est la position de Fils de France sur l'islam de France ?

 

http://www.filsdefrance.fr/L'islam est né dans un pays arabe qui s'appelle la péninsule arabique. Le Coran a été révélé en arabe à un Prophète arabe. Mais c'est un message universel : il y a une réalité anthropologique de ces primo musulmans qui se situe dans l'arabité. Mais le message étant universel, il va très vite dépasser cette arabité et va rencontrer un ensemble de cultures, de races, d'ethnies, de langues extrêmement différentes. Á tel point qu'aujourd'hui, les arabes ne sont qu'un cinquième de la population musulmane mondiale. Quoi de commun entre un malien et un indonésien ? Manifestement, du point de vue culturel, ils s'habillent différemment, ils mangent différemment, ils parlent différemment, ils pensent différemment. Mais si vous les mettez ensemble pour accomplir la prière de midi, de Dohr, ils feront quatre unités de prière tous les deux. Parce que la mécanique religieuse, qu'elle soit liée à l'orthodoxie ou à la pratique, sont identiques quel que soit le lieu où l'on se trouve.

 

Mais quand on parle d'un islam de France, à Fils de France, on parle même d'un islam français car nous percevons trois étapes. Nous parlons d'abord d'un islam en France qui est l'islam de nos parents : c'est-à-dire que ce sont des gens qui ont vécu vingt ans, trente ans dans le sud de la méditerranée et qui arrivent en France avec une identité religieuse, mais qui est cantonnée à leur culture façonnée par leur vie au Maroc, en Algérie ou en Afrique subsaharienne, en Tunisie, en Turquie, etc… Ensuite, il y a ce que nous appelons l'islam de France : c'est l'islam de leurs enfants, qui commencent à composer avec un environnement nouveau qui accueille une foi nouvelle (nouvelle avec beaucoup de guillemets parce qu'en vérité la France et l'islam connaissent une relation historique bien plus importante que cela). Pour la première fois, massivement, des musulmans vont commencer à réfléchir aux concepts de laïcité, de république, de citoyenneté en les liant, en les confrontant à leur identité religieuse. Nous appelons cela un islam de France. C'est le moment où l'on va tenter d'aménager la rencontre entre cette foi musulmane, cette pratique musulmane et les concepts forts qui font la République française. Et en troisième lieu, nous à Fils de France, nous parlons d'un islam français. L'islam français, c'est celui qui ne se pose plus la question. Je suis musulman, je prie cinq fois par jour. Comme je mange trois fois par jour pour nourrir mon corps, je prie cinq fois par jour pour nourrir mon âme. Ma dimension spirituelle, ma dimension verticale sont intrinsèquement musulmanes. Mais, mon horizontalité, ma socialisation, mes codes culturels, mes codes d'interactions sont inscrits, sans que je me pose la question, puisque c'est un fait j'ai grandi avec, dans la culture française. Il n'y a plus de question posée entre cette verticalité eschatologique, spirituelle ─ pour certains qui en ont la chance, mystique ─ et cette horizontalité culturelle, française. Avec, pour caricaturer à outrance, la baguette et le béret. Baguette et béret avec un mois de jeûne annuel et mes cinq prières par jour. Ça c'est l'islam français.

 

N’avez-vous pas peur que cet islam français dénature le message authentique de l'islam?

 

http://www.filsdefrance.fr/C'est un islam français qui est encadré, il n'est pas anarchique. Il est encadré par les théologiens qui ont la capacité de distinguer ce qui peut être acculturé de ce qui ne doit pas l'être. Si on est en France, on priera cinq fois par jour, que l'on soit à New-York, à Médine ou à Bamako, les prières canoniques sont inscrites cinq fois par jour. On peut les faire ou ne pas les faire, ce n'est pas la question. L'orthodoxie musulmane est valable pour l'ensemble des musulmans. Notre spécificité c'est d'être, de vivre et de respirer français et d'aimer notre pays la France avec une spiritualité qui est musulmane. Alors on me dira : « Mais cette spiritualité est étrangère à la culture française ». Je réponds : « Oui, mais le christianisme n'est pas né au Mont St Michel. Le christianisme lui-même est un produit proche-oriental ou sémite. » Il n'y a finalement pas d'opposition entre les deux.

 

Je vais vous donner un exemple très clair de la plasticité. C'est très important cette idée de plasticité. L'islam est quelque chose d'extrêmement plastique, il a une forte capacité d'adaptation aux cultures que la religion musulmane rencontre. Cette forte capacité d’adaptation se traduit notamment par quelque chose d'important qui est le mariage. Le mariage est une pratique sociale, universelle, à tel point même qu'on nous a fait le "Mariage pour Tous" maintenant. Ce mariage entre un homme et une femme en islam possède quelques conditions. La première condition est l'acceptation mutuelle : le fait que l'homme veuille se marier avec cette femme et que cette femme veuille se marier avec cet homme. Quand on parle de mariage forcé islamique, on est déjà dans l'antinomie de ce qu'est la religion musulmane qu'on amalgame souvent avec des traditions, de malheureuses traditions. Donc, d’abord, l'acceptation mutuelle. Ensuite, la dote : qui peut être presque symbolique. Et les témoins : en islam, contrairement au catholicisme, le mariage n'est pas un sacrement. Le mariage est un contrat entre deux personnes en vue de vivre ensemble et de procréer. Si nous sommes dans un cadre contractuel, il faut que le contrat puisse être respecté, que les deux parties puissent faire respecter leurs droits et devoirs : il faut donc un cadre légal. Au début des années quatre-vingt-dix, un ensemble de théologiens se sont réunis en disant : « Mais puisque la finalité de la jurisprudence musulmane dans le mariage est de faire respecter les droits et devoirs de l'époux et de l'épouse, seul un cadre légal peut assurer la finalité de la jurisprudence musulmane. » Ce n'est donc pas symboliquement le mariage devant un imam qui fera foi puisque la loi ne le reconnaît pas. C'est donc le mariage à la mairie qui devient le mariage musulman. Parce que seul le mariage à la mairie propose un cadre contractuel qui respecte la finalité de ce contrat de mariage, qui est de faire respecter les droits et devoirs de l'époux et de l'épouse. C'est un petit exemple de processus d'acculturation. Je pourrais vous en produire peut-être des dizaines qui exposent cette plasticité de la religion musulmane. Et souvent, nous sommes dans une position très identitaire aujourd'hui en France. Il faut aussi analyser ça à l'aune d'une psychologie sociale. Car être fils d'immigré c'est être quelque part déraciné et en voie d'enracinement. Cette période de fragilité identitaire, souvent, pousse à une forme de rigidité identitaire. D'où la convocation de l'islam, parfois, comme objet de protestation, notamment.

 

Fils de France semble proche d'une certaine mouvance de droite. Peut-on en déduire que Fils de France est de droite et en quoi seriez-vous de droite ? Et est-ce que vous avez rencontré des résistances de certains partis ?

 

http://www.filsdefrance.fr/La ligne de Fils de France a été fondée il y a deux ans par les membres fondateurs. L'idée principale étant le patriotisme français. Donc, nous nous plaçons à droite puisque historiquement la droite est héritière de ces valeurs catholiques, du point de vue de la morale. Mais la droite est aussi, si je schématise à outrance, le réceptacle du néolibéralisme, ou du libéralisme, ou du capitalisme, contre lequel nous nous plaçons en porte à faux puisque souhaitant une résistance de la culture française face à cette mondialisation. Nous savons très bien que c'est le néolibéralisme, la marchandisation à outrance qui détruit les cultures en les uniformisant. Donc nous serions plutôt de ce point de vue-là "social" ou dans un capitalisme social à la De Gaulle. C’est-à-dire un entreprenariat qui ne soit pas bridé mais qui ne devienne pas le centre de la vie du pays. Une économie au service des français et non pas des français au service de quelques patrons. Je ne vais pas reprendre le célèbre slogan "droite des valeurs, gauche du travail"… mais on n'est pas très loin.   

 

Y a-t-il vraiment une possibilité d'ouverture avec le Front National ?

 

http://www.filsdefrance.fr/Lorsque je me déplace au Front National (Idée Nation est une composante du Front National) je me déplace chez des gens qui sont islamo-sceptiques, voire islamophobes. Et islamophobe, ça veut dire qu'ils craignent l'islam. Pour certains qu’ils détestent l'islam. Et lorsque les journalistes me disent : « Mais pourquoi allez-vous chez Idées Nation ? Ne pensez-vous pas créditer le Front National d'un musulman de service qui viendrait jouer le rôle de valider quelque part leur ligne ? ». Je réponds : « Pas du tout ». Je dis, si moi je dois dialoguer, si moi j'ai choisi de me battre dans ce pays pour apaiser les tensions… Parce que je pense que fondamentalement plus les français seront divisés plus la France sera faible ; et plus la France sera faible et plus elle risquera de se noyer dans la mondialisation ; et plus elle se noiera dans la mondialisation, plus nous perdrons l'héritage de ce que des générations et des générations d'hommes et de femmes en France nous ont légué. Et ça, on n'a pas le droit de le faire. Donc moi, quand je me déplace chez Idées Nation ou ailleurs, je le fais dans un esprit de dialogue. Je ne vais pas dialoguer avec celui qui est d'accord avec moi, ça n'a aucun sens. Je vais dialoguer avec celui qui me craint, qui me redoute, celui qui me déteste, celui qui me hait, celui avec qui j'ai absolument besoin de parler. Lorsque je me déplace chez des gens qui sont très hostiles à l'islam, aux musulmans, je le fais dans le cadre de l'apaisement, pas dans le cadre d'aller signer un bulletin d'adhésion. Je suis musulman, ça n'échappera à personne, mais Dieu a parlé avec tout le monde même avec le diable, c'est vrai ou c'est pas vrai ? Il y a bien un dialogue entre le diable et Dieu dans le Coran. De plus, je pense que c'est très utile, car souvent les rapports humains permettent de lever beaucoup d'amalgames, de fantasmes, etc…  

 

Avez-vous rencontré des résistances dans ces milieux de droite, à part le FN ?

 

http://www.filsdefrance.fr/Non. Même à Idées Nation où la salle était aussi importante que celle-là. Vous savez qu'à la fin de mon intervention, des personnes ont rendu leur carte du FN. Et à côté de ça, j'ai été applaudi quelques fois quand même, et moi je n'ai pas vendu mon identité. Avant la conférence j'étais musulman et après je l'étais toujours. J'ai simplement exposé ce que nous à Fils de France nous avions à dire.

 

Et avec les monarchistes aussi ?

 

Oui, avec l'ensemble des courants de droite ou de droite nationale, je n'ai pas rencontré de résistance.

 

Le prosélytisme fait-il vraiment parti du code génétique de l'islam ? Quel avenir pour nous chrétiens quand on voit cet islam progressant et menaçant ?

 

http://www.filsdefrance.fr/Vous parlez de l'aspect "missionnaire" ? Qui existe d'ailleurs dans le christianisme et dans l'islam, et pas dans le judaïsme. Je ne suis pas le porte-parole des musulmans de France, loin s'en faut. Mais je crois qu'avant d'envisager l'aspect missionnaire vis-à-vis des autres confessions, ou en dehors des musulmans de France, il y aurait déjà beaucoup à faire au sein des musulmans de France eux-mêmes. En termes de réapprentissage de la foi profonde et du dépassement identitaire, dont je parlais tout à l'heure. Est-ce que les musulmans de France ont des velléités missionnaires ? Je pense qu'il y a des musulmans de France qui ont cette envie de partager leur foi et donc deviennent prosélytes. Mais je ne crois pas que six millions de musulmans en France soient des missionnaires patentés. Je crois que la plupart des musulmans de France vivent paisiblement leur foi, tentent très difficilement de la transmettre à leurs enfants, qui eux-mêmes tentent de la transmettre à leurs enfants, dans un environnement qui est quand même très hostile à la foi et à la morale, qu'elle soit catholique ou musulmane. Avant d'aller chercher en dehors de sa communauté respective, il y a tant à faire à l'intérieur. Déjà à l'intérieur de soi-même : demeurer fidèle à ses engagements, ce qui n'est pas simple, au sein de sa famille, puis au sein de la société ou de la communauté à laquelle on appartient. Mais, en effet vous avez raison, l'islam contient une partie qui est liée à la transmission. Maintenant, l'exposition de ces principes musulmans est d'avantage dans le fait du témoignage, de témoigner de sa foi. C'est comme si vous me posiez la question sur le djihadisme. Je vous dirais oui, la notion de djihad, notamment intérieur, fait partie de l'islam. Qu'il y ait une minorité de musulmans qui la comprenne pour aller en découdre au Proche-Orient, oui cela me semble inévitable. Mais cela reste extrêmement fragmentaire, minoritaire, et ne remet pas en cause l'équilibre global, je pense, de la relation entre la majorité chrétienne, catholique, en espérant qu'elle le reste, car la plus grande menace pour la majorité chrétienne et catholique, je ne crois pas que ce soit l'islam. C'est davantage le consumérisme et une certaine laïcité militante, agressive à l'endroit du catholicisme.

 

Je crois au contraire que l'islam peut renforcer l'identité chrétienne de la France comme les chrétiens peuvent renforcer l'identité musulmane, à condition qu'il y ait cette logique, cette compréhension fondamentale de valeurs qui unifient.

 

Que pensez-vous d'un certain aspect "belliqueux" de certaines sourates du Coran ?

 

http://www.filsdefrance.fr/Je ne suis pas théologien, mais je sais que dans le Coran, il y a des versets principiels qui sont des principes ; et des versets contextuels, donc uniquement liés au moment coranique. Les versets belliqueux sont des moments où il y a eu des tensions entre les tribus chrétiennes, juives et musulmanes. Quand on me dit ça, je réponds que d'une part les musulmans lisent très très peu le Coran. Le Coran n'est pas un livre central chez les musulmans, il ne faut pas rêver. Cela fait partie des fantasmes de penser que les musulmans lisent le Coran, le liraient tous les jours, intégralement et le comprendraient. C’est absolument faux. Je ne sais combien il y a de musulmans dans cette salle, je ne vais pas faire un sondage, mais si je demandais de lever la main à ceux qui ont lu le Coran une seule fois dans les six mois derniers, il n'y aurait pas beaucoup de mains qui se lèveraient. Ce n'est pas parce qu'un texte possède des mots que ce texte se traduit par des comportements. Si je dis " qu'UN SANG IMPUR ABREUVE nos SILLONS !", de fait le texte est violent "du sang" " impur" et qui abreuverait des sillons. L'image est hyper violente mais cela ne fait pas des français des zigouilleurs patentés. En effet, dans l'hymne nationale, il y a un couplet qui est assez fort du point de vue de la violence. Mais les français sont-ils nourris par ce couplet de la Marseillaise dans leur manière de vivre au quotidien et même au-delà ? Je ne le crois pas.

 

Il faut quand même distinguer ce qui relève de la réalité des comportements de ce qui est l'œuvre, d'ailleurs, des exégètes, de quelques versets du Coran, très contextuels à l'endroit de la violence.

 

Mais la Marseillaise a été écrite par des hommes et le Coran par Dieu. Pourquoi Dieu s'arrêterait-il à des événements contextuels ?

 

http://www.filsdefrance.fr/Il y a des versets qui sont abrogés dans le Coran car ils relèvent uniquement du contexte, du moment coranique. Mais je le redis : est-ce que le comportement aujourd'hui des musulmans que vous côtoyez au quotidien est imprégné de ces quelques versets dont on nous parle tout le temps, en ignorant d'ailleurs tous les autres versets qui parlent d'amour, de miséricorde, de partage, de générosité, de véracité, de magnanimité, etc... ? Il y a une focalisation qui me semble disproportionnée, hypertrophique, sur quelques versets qui ne se révèlent pas être une réalité dans le quotidien des six millions de musulmans en France, et même ailleurs. Et si l'on veut partir de là, je peux dire que l'histoire du christianisme aussi a été truffée d'épisodes d'une violence rare. Je ne vais pourtant pas stigmatiser ou mettre à l'index la spiritualité catholique qui a donné St Thomas d'Aquin, Jean Chrysostome, St Jean de la Croix, Charles de Foucault, Marthe Robin (que j'explore en ce moment). Il faut être honnête dans son approche : on ne peut pas envisager quelques lignes qui ne se reflètent pas dans le quotidien des musulmans et ignorer la majorité des textes scripturaires : Coran et hadiths, et les textes des théologiens ou des spiritualistes soufis qui ont mis l'amour au centre de tous les comportements. Pourquoi ne nous parle-t-on pas des versets liés à l'amour, à la miséricorde, à la générosité ? J'entends ce que vous dites Monsieur, mais de fait, il y a une sélection des textes musulmans qui vont souvent dans un sens plutôt que dans un autre.

 

Ce sont les théologiens qui ont abrogé les textes parlant d'amour.

 

http://www.filsdefrance.fr/Ce que vous dites n'existe pas. Les théologiens n'ont pas abrogé les versets parlant d'amour. Je ne sais pas où vous avez entendu ça. Je ne sais pas par quel canal vous êtes entré en connaissance avec l'islam. Souvent, les gens qui ont cette approche d'un islam violent, dénué d'amour, ont des sources bibliographiques très antimusulmanes. Elles existent, mais il y a aussi celles qui sont plus rationnelles que nous allons trouver chez Louis Massignon, Laoust, Sourdel, etc… qui ont été les grands islamologues français. Mais ceux-là, bizarrement, on ne les lit plus. On lit volontiers les quelques pamphlets antimusulmans et ça devient la seule porte d'entrée pour comprendre la religion musulmane. C'est comme si moi, pour m'intéresser au catholicisme, je passais par la porte d'entrée des libres penseurs, de l'anticléricalisme, des bouffeurs de curés et je me dirais : « Ben dis-donc, le catholicisme c'est ça ?! » Évidemment, si on s'intéresse à un fait religieux par ceux qui le combattent, ple dénigrent, le détestent, évidemment, on va aboutir à une vue de ce fait religieux très orienté.

 

Mais il n'en reste pas moins que cette littérature très antimusulmane demeure extrêmement minoritaire à l'intérieur de l’ensemble de ce qu'a fourni l'orientalisme depuis le XIXème siècle.

 

Peut-on admettre de la violence, car la violence fait aussi partie de la réalité humaine ?

 

http://www.filsdefrance.fr/On peut tout relativiser. Mais aujourd'hui, l'actualité internationale est très anxiogène pour ceux qui ne sont pas musulmans en France, parce qu'ils ne connaissent pas de l'intérieur ce que vous vous connaissez de l'intérieur. De l'extérieur, quand on voit ce qui se passe en Afghanistan, au Pakistan ou en Arabie Saoudite, pour envisager son voisin musulman, ça produit forcément de l'anxiété. C'est à ça qu'il faut répondre.

 

Quand je parle de violence, je parle de violence spirituelle...

 

Mais les gens ne parlent pas de violence spirituelle. Ils parlent d'égorgement, de lapidation, d'attentats, etc…

 

Certains médias vous accusent de faire de la taqiya, de la ruse. Que répondre à ces gens-là ?

 

http://www.filsdefrance.fr/Le mot taqiya n'est pas lié à la tradition sunnite. Il est lié à a tradition chiite. Les chiites ont été persécutés par les sunnites. Á un moment, pour dissimuler leur foi chiite, pour ne pas être embêté, inquiété, les chiites ont dissimulé leur chiisme. Ils se sont autorisés le mensonge par ruse dans ce qu'ils appellent la taqyia. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie qu'en France, si les cathares avaient produit de la taqiya, il y aurait encore des cathares en France. Quand une majorité religieuse opprime, persécute une minorité religieuse, soit elle ruse pour survivre, soit elle se fait exterminer. Le mot taqiya n'est déjà pas approprié. Ces gens qui parlent de taqiya pour Fils de France ont l'impression qu'on est obligé de passer par eux pour aimer la France. Or, moi, très sincèrement, je me fiche complètement de ces gens-là ! Mon rapport charnel et amoureux à mon pays, il est dans mon enfance, dans mon Berry, il est dans mes souvenirs affectifs, amoureux, à la terre, à la forêt… Je ne passe pas par ces gens-là pour m'autoriser à avoir un rapport amoureux à mon pays. Après, on ne peut pas être d'accord avec tout le monde, c'est de bonne guerre en plus. Car du côté non musulman, on va nous dire qu’on fait de la taqiya ; et du côté musulman une minorité va nous dire que nous sommes en train de vendre nos principes. Le fait est qu’on ne peut pas plaire à tout le monde.

 

En revanche, je crois qu’il faut garder sa ligne, être le plus argumenté, le plus articulé possible, rationnel. Mais aussi sentimental. Fils de France est quand même une démarche très sentimentale et aimante. Bien faire et laisser dire. C’est la devise : « Bien faire et laisser dire ».

 

Je souhaiterais juste apporter un témoignage quant à la plasticité de l'islam. Sur l'Île de la Réunion, les imams demandent le certificat attestant le mariage à la mairie avant de prononcer le mariage au sein de la mosquée, et cela pour conforter ce que vous disiez quant à la plasticité de l'islam, qui est un fait.

 

http://www.filsdefrance.fr/Concernant la mosquée… La mosquée a son fond et sa forme. Dans son fond, elle est un lieu de moralisation. La mosquée comme l'église, le temple ou la synagogue est un lieu où l'on se nourrit de la présence du divin pour, sorti de cette mosquée, rayonner de cette bienfaisance que nous avons captée dans la prière. C'est valable pour les chrétiens et pour les juifs. Je connais beaucoup moins les religions orientales. La mosquée est un lieu de moralisation dans un moment où la surconsommation pousse à être amoral. Aujourd'hui, le fait de maîtriser son instinct est l'enjeu du bien commun. Parce que maîtriser son instinct c'est maîtriser l'équilibre dans l'espace public. Si chacun s'adonnait et laissait libre court à son instinct, nous serions dans une situation des plus inquiétantes. La morale est là pour cadrer les instincts humains, que l'on soit catholique, juif ou musulman. Quand je parle de mosquée, il y a donc sa forme et son fond. Dans son fond elle est un lieu de moralisation. Á condition que l'imam, le responsable de la mosquée, ait un certain éclairage sur le rapport qui situe la religion et la Nation. Le culte et la culture. La communauté musulmane et la communauté non musulmane. Il faudrait que les imams aient cette conscience dialectique qui fait que le musulman n'est pas que musulman dans la mosquée, mais va interagir avec une majorité qui n'est pas musulmane, dans un pays qui découvre avec fracas médiatique cette présence musulmane importante. Donc dans son fond, la mosquée est un lieu de moralisation dans une époque où la morale n'existe plus. Je pense que c'est extrêmement positif. On ne pourra pas en reprocher l’existence lorsque les couches sociales défavorisées sont de fait plus enclines à produire de la petite délinquance, de la délinquance, de la criminalité, quelque soit son origine ethnique ou religieuse, par ailleurs. Si on prend l'immigration mexicaine aux États-Unis, on a bien des hispaniques de religion catholique qui produisent cette petite délinquance, délinquance, criminalité, banditisme. Au-delà de l'aspect identitaire, dans les classes populaires on est plus sensibles et plus vulnérables au fait de franchir la limite du droit. Maintenant, dans ces classes populaires, s’il n'y a pas comme ciment une moralité qui permette de recadrer cette tentation, c'est le chaos. Le fond de la mosquée est donc moralisateur, et Dieu sait que dans les quartiers populaires on a besoin évidemment de morale. On ne peut pas être musulman pratiquant et délinquant, ça ne va pas ensemble, même si on a tenté de nous le faire croire.

 

Ainsi, il y a le fond de la mosquée, son enseignement, et il y la forme. La forme doit respecter l'architecture locale. La France, comme je le disais tout à l'heure, est construite sur des identités régionales extrêmement fortes. Je ne vois pas au nom de quoi l’on construirait en Normandie une mosquée à l'image d'une mosquée marocaine, ou algérienne, ou je ne sais quoi. La Normandie a une tradition architecturale, la Bretagne a une tradition architecturale, la Flandre française a une tradition architecturale. Il n'y a pas d'antinomie entre le fait de transmettre dans le fond cette morale, qui participe au bien commun, et l'identité extérieure, architecturale, qui doit s'adapter au cadre.

 

Le problème de la "progression" de l'islam est surtout le problème de l'immigration. Á partir du moment où vous ouvrez les vannes et que vous faites rentrer 250 000 étrangers par an sur le sol français, dont la majorité est souvent de confession musulmane, l'islamisation de la France passe par l'immigration. Pas par les primo-migrants des années soixante, soixante-dix et par leurs enfants. On confond souvent l'islamisation de la France et l'immigration. Très souvent la confusion entre les deux fait qu'on va désigner un musulman, qui peut être un musulman converti, en plus, tandis que le problème est lié au pouvoir public qui ne limite pas les flux migratoires. Nous à Fils de France, nous sommes très clairs sur la question. Nous distinguons le culte et la culture. Notre culte est musulman, notre culture est française. Et nous sommes farouchement opposés à l'ouverture anarchique des flux migratoires. Pourquoi ? Parce que c'est déjà une violence pour ceux qui émigrent. Le déracinement est déjà une violence pour celui qui émigre. Je vous invite à aller voir un ethnopsychiatre qui s'appelle Hamid Salmi, qui a travaillé sur les pathologies psychiatriques liées au déracinement. Comment certains pères de famille, après avoir émigrés, se retrouvent malades. Malades de ne plus posséder le rôle que l'anthropologie d'origine leur conférait en tant que chef de famille, etc… En France, ils arrivent dans une société qui ne reconnaît pas leur place en tant que telle. Et cela provoque des pathologies. Quand on dit être opposé à l'immigration, ce n'est pas le fils d'immigré qui est content d'avoir immigré, qui se sent bien dans un pays riche et qui refuse le droit à ceux du sud de pouvoir bénéficier de ce dont lui a bénéficié. Ce n'est pas ça. C'est dire qu’il y a aujourd'hui un système néolibéral qui exploite la libre circulation des marchandises, des capitaux et des hommes et qui traite les hommes comme on traite les marchandises. On délocalise, finalement. C'est une forme de délocalisation. Sauf qu'on ne parle pas d'usines mais d'individus.

 

Nous nous opposons donc à l'immigration parce que c'est destructeur pour les cultures, c'est destructeur pour les individus. Et puis ça fait surtout le jeu d'une minorité riche et mondialisée.

 

Avez-vous des modèles d'homme dans l'Histoire de France ?

 

http://www.filsdefrance.fr/Oui, Vauban. C'est un modèle parce qu'il fait figure du génie français incarné, de l'amour véritable d'un homme pour son pays. Ce génie d'avoir posé les forteresses pour le défendre. Et totalement intègre dans son rôle d'homme, de serviteur de l'État éminent. Vauban est pour moi le modèle.

 

Nous sommes en pleine campagne électorale. Certains imams appellent à ne pas voter pour des raisons religieuses. Pensez-vous que le vote musulman soit indispensable à l'amélioration de la condition de la communauté en France ?

 

Premièrement sur le vote, il me semble aberrant que des imams se mêlent de ces questions-là. Les imams ont un rôle spirituel, c'est déjà extrêmement lourd à porter pour aller s'intéresser aux questions politiques. Ce n’est pas leur rôle. D'autre part, décourager les musulmans d'aller voter est une aberration, puisque cela les coupe d'un droit citoyen fondamental qui est un des symboles d'appartenance à la Nation. Puisque en votant, on se soucie du destin de son pays. Ne votant pas, cela veut dire que l’on a un certain retrait qui n'est pas acceptable lorsque l’on est français. On n'est pas français de papiers, on est français parce qu'on aime son pays et qu'on veut le défendre. On doit pour cela participer au vote. J'espère que le vote musulman ne se confessionalisera jamais. J'espère que nous aurons des musulmans de l'extrême gauche à l'extrême droite. Moi, j'ai mes convictions mais ce ne sont que les miennes. J'espère que la coloration spirituelle n'épousera pas une coloration politique, ce serait dramatique. Je ne crois pas qu'il faille penser l'amélioration de la condition des musulmans de France par une sorte de chantage au vote. Je pense que nous aurons les politiques que nous méritons, mais au-delà de notre appartenance uniquement spirituelle, puisque nous ne sommes pas que musulmans. Nous sommes aussi travailleurs, assurés sociaux, utilisateurs de la route, de l'école publique, des transports publics, etc... La question du vote est liée à un ensemble de questions. Essentialiser la question du vote au bien-être de la communauté musulmane me semble ridicule. On vit dans un système global où le vote n'est qu'une partie. On ne peut pas vivre de manière sélective en disant : « Le vote c'est un péché, par contre les allocations familiales ne sont pas un péché ». Si on veut être "anti" dans sa démarche et donc courageux, eh bien on fait le choix objectif de vivre dans un lieu qui soit en adéquation complète avec ses convictions. Sauf que ça s'appelle le pays de « oui-oui ». Ça n'existe pas.

 

Lorsque vous allez voter pour quelqu'un aujourd'hui, évidemment, il n'y a aucun français qui vote pour un politique qui répond à cent pour cent à ses aspirations. Vous allez voter pour le moins pire ou voter blanc.

 

Comment vous situez-vous par rapport à Sheikh Imran Hossein qui appelle justement à ne pas voter ?

 

http://www.filsdefrance.fr/Je vais vous faire une confidence. Je n'ai jamais vu une seule vidéo de cette personne. J'en entends parler, mais je ne le connais pas. J'ai juste entendu dire qu'il s'était autorisé à déclarer que les musulmans de France ne devaient pas voter. J'imagine qu'il a plein de bonnes idées et dis plein de choses intéressantes et très sensées. Mais là, il commettait une énormité. Ce n'est pas son rôle.

 

Vous parliez de patriotisme et d'amour pour la France par rapport à votre enfance, à vos souvenirs, etc… Il y a des jeunes qui ne grandissent pas dans la campagne ou dans le Berry, qui sont en ville, et qui ont moins de souvenirs positifs que vous. Si aujourd'hui vous deviez vous adresser à eux, quels mots utiliseriez-vous ?

 

Je vous remercie du fond du cœur, vraiment, vous me touchez beaucoup avec votre question. Parce que j'ai eu cet après-midi une personne qui m'a dit exactement la même chose que vous. Il m'a dit : « Camel, votre discours est trop lié à une partie des musulmans qui existe, mais à Fils de France vous oubliez ceux qui n'ont que le béton et les frustrations de ne pas avoir goûté à cette France charnelle. ». J'entends bien votre propos monsieur et il me touche. Pour vous répondre, je ne peux pas me mettre à votre place, ou à leur place. Mais je peux dire qu’à Fils de France beaucoup de jeunes issus de ces quartiers difficiles nous ont rejoints. Ils nous ont rejoints en signifiant parfaitement l'idée qu'ils ne nous rejoignaient pas par un amour charnel ou sentimental de la France, mais par une dimension intellectuelle. Le patriotisme est ce qui va permettre de recimenter l'ensemble des français qui ne sont pas black-blanc-beur, mais bleu-blanc-rouge pour un meilleur vivre ensemble à l'intérieur de nos frontières, et en terme de rayonnement international.

 

C'est vrai que nous avons les deux grands ensembles à Fils de France. On a des gens qui, plutôt dans mon profil, ont vécu des choses extrêmement belles dans leur parcours. Et d'autres personnes qui ont vécu des choses très frustrantes, comme vous le disiez tout à l'heure. C'est-à-dire ne pas goûter à la beauté des châteaux de la Loire, ne pas goûter à la forêt, etc… qui n’ont vécu que dans de l'urbanité froide. Il faut prendre de la hauteur, ce n'est jamais trop tard. Une fois que nous avons vingt ans, trente ans, nous pouvons aller redécouvrir ce patrimoine-là. Des jeunes à Fils de France avaient les mêmes propos que vous et n'étaient jamais sortis de la banlieue parisienne. Par leur expérience à Fils de France ils ont choisi d'aller voir ce qu'était la France. Ils ont pris leur voiture, ont passé un mois sur les routes, en passant par les Alpes, ont découvert le Sud-ouest, etc… Et pour la première fois de leur vie, ils touchaient du doigt la beauté de ce pays. Ce qui n'a pas été fait en trente ans s'est produit en l'espace d'un mois. Ils sont devenus des amoureux de la France. Car la France est belle à pleurer en vérité. Il ne faut pas grand-chose.

 

Merci de votre question monsieur.

 

Que pensez-vous de la médiatisation soudaine de celui que j'appellerai "l'imam illettré", Chalghoumi, qui contraste avec le silence autour de Fils de France ?

 

http://www.filsdefrance.fr/Il est utile à une minorité de militants pro-israéliens qui s'appuie sur cette personne... Lorsqu'il s'exprime, je pense que tous les musulmans ont envie de se cacher derrière leur fauteuil… Mais ça m'embête de dire du mal de cette personne-là, car humainement je n'ai pas de ressenti à son égard. J’éprouve plus de peine, de pitié pour le rôle qu'on lui fait jouer, que de ressenti à son égard.

 

Tout à l'heure, vous parliez des valeurs qui réunissent, qui vous tiennent à cœur et vous évoquiez comment l'islam traditionnel peut s'adapter à la laïcité...

 

La laïcité est un mot un peu fourre-tout. Mais on peut en distinguer trois grands types. La laïcité juridique est inscrite dans la loi. Elles est une chance pour les religions parce qu’elle permet, quand la loi est respectée, de pouvoir trouver un accommodement raisonnable entre les différentes spiritualités, une zone de neutralité. La laïcité anthropologique est celle que le peuple de France a assimilée dans sa manière d'être, qui fait qu'elle a une vue sécularisée de la foi. Le troisième type de laïcité est problématique : c’est la laïcité militante. Celle qui instrumentalise la laïcité contre la religion. Qui ne fait plus de la laïcité un objet de neutralité mais un objet d'attaque systématique de la religion.

 

Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain : il y a des choses extrêmement positives dans le processus de sécularisation qu'a vécu la France, pour les religieux et les religions elles-mêmes qui sont protégées du politique. Ce n'est pas uniquement le politique qui se protège du religieux, mais aussi les religions qui se protègent du politique. Dans le même temps, il y a cette instrumentalisation. Par exemple, une personne comme Caroline Fourest convoque la laïcité. Elle fait croire qu'elle attaque un communautarisme par le biais d'une laïcité. Or, elle-même parle depuis un communautarisme qui est celui de LGBT. Elle est farouchement en guerre contre tout ce qui pourrait menacer, de manière réelle ou fantasmée, son orientation sexuelle. Elle fait de cette orientation sexuelle un objet de guerre permanent en passant par la laïcité pour attaquer les religions. Là, on est dans un cas typique de laïcité militante qui, depuis un communautarisme, feint d'en dénoncer un autre.

 

J'ai été choqué quand vous avez comparé l'Homme à Dieu. On ne peut comparer l'Homme à Dieu...

 

http://www.filsdefrance.fr/Je vais vous dire pourquoi on peut. Je vais résumer ma réponse très rapidement. Quand on parle des 99 attributs de Dieu, ce sont 99 attributs qui nous servent de cheminement pour améliorer notre comportement et notre âme. Dieu est le Pardonneur. Nous nous devons, nous, d'être pardonneur. Nous n'atteindrons jamais la capacité de pardon que possède le divin, mais nous nous devons d'avoir comme exemple cet attribut. Quand on parle de "asma wa siffat", les noms et attributs de Dieu, ce sont des pistes qui permettent à l'homme de cheminer vers Dieu. Je ne compare pas Dieu à l’homme, mais… Lorsque, par exemple, on dit : « Dieu a créé l'homme à son image ». Pour un musulman, quelle est l'image absolue de Dieu ? Sa qualité fondamentale première, quelle est-elle ? L'unicité. Quand Dieu dit : « J'ai créé l'homme à mon image » c'est que l'Unicité divine se retrouve dans l’unicité de chacun des individus que nous sommes. Nous sommes tous uniques. Est-ce qu'il y a deux personnes comme vous ? Non, manifestement vous êtes seul. Vous êtes bien créé à l'image de Dieu. Votre unicité est à l'image de l'Unicité de Dieu. Je ne fais pas de comparaison en disant cela. Je dis simplement que le divin se dévoile en partie à l'homme de façon à ce que nous aspirions à le rejoindre dans Ses qualités absolues.

 

Il est important que nos amis catholiques connaissent mieux la religion musulmane, comme il est aussi très important que les musulmans connaissent mieux la religion catholique. Pour ma part, moi qui ai été davantage socialisé dans les milieux catholiques que dans les milieux musulmans, je viens d'avoir quarante ans, et je redécouvre la mystique catholique. C'est un bonheur absolu parce qu'elle me renvoie à ma spiritualité musulmane. Je prie mieux cinq fois par jour depuis que je lis Marthe Robin, Charles de Foucault, ces grands mystiques chrétiens. Comme certains chrétiens ont mieux pratiqué leur christianisme en s'intéressant à la mystique musulmane. Il y a un effet de miroir, un effet d'altérité qui est extrêmement touchant et qui n'est pas une altérité d'enfermement, mais une altérité d'enrichissement. Je vous dis cela avec mon cœur, mes tripes, mon cerveau.

 

Pour vous, n'y a-t-il pas d'incompatibilité entre islam et démocratie ?

 

http://www.filsdefrance.fr/Qu'est-ce que la démocratie ? Comment l'islam définit les systèmes de gouvernance ? Ce sont des questions extrêmement larges. Est-ce qu'aujourd'hui, en France, nous sommes dans une démocratie, fondamentalement ? Les derniers événements nous ont montré que... Ce sont des questions qui me dépassent, il faut les poser à des personnes légitimes pour y répondre. Je n'ai pas de légitimité. Mais pour moi, évidemment, il n'y a pas à couper les cheveux en quatre.

 

Quel est réellement l'objectif de Fils de France ? Est-ce uniquement un groupe de discussion ou est-ce qu'à terme il y a des projets, des actions sociales, politiques ou autres ?

 

La vocation de Fils de France est de permettre de faciliter le processus d'acculturation. C'est-à-dire le passage de la culture de nos parents à celle qui est la nôtre, et qui sera encore plus celle de nos enfants et petits-enfants. C’est  désenclaver la communauté musulmane. Participer à "dépolluer" les musulmans de la propagande de SOS Racisme des années quatre-vingt, quatre-vingt-dix, qui consistait à systématiquement opérer une détestation de la France. C’est rationaliser notre idée au pays, vis-à-vis des musulmans. Et vis-à-vis des non-musulmans, c’est aller présenter au-delà des fantasmes ce qu'est la réalité très hétérogène des musulmans de France.

 

Nous avons une double mission : celle de présenter, avec toute la modestie que cela impose, ce processus d'acculturation aux musulmans, en disant : « On nous a contaminé avec un certain nombre d'idées presque belliqueuses, depuis notre enfance, vis-à-vis du blanc catholique, etc… ». Et, dans le même temps, aller voir le blanc catholique et lui dire : « Attention, on est en train de polluer aussi votre cerveau avec des idées très arrêtées sur ce qu'est la réalité du fait hétérogène du musulman en France. » Notre mission fondamentale est de créer de l'apaisement, d'éviter la tension, d'essayer de réunir les français autour du bleu-blanc-rouge plutôt qu'autour du black-blanc-beur. C'est tenter de réunifier les français pour un vivre ensemble plus harmonieux et un pays plus fort. Parce que nous sommes patriotes. Nous n'avons pas du tout de projet politique.

 

Qu'est-ce que l'acculturation?

 

http://www.filsdefrance.fr/Le "a" n'est pas un "a" privatif quand nous parlons d'acculturation. C'est le passage d'une culture à une autre. L'acculturation est le fait qu'une minorité, après une vague migratoire, adopte les codes culturels de la majorité. Si nos parents ont vécu ─ et c’est le cas pour beaucoup d'entre nous à Fils de France ─ dans la campagne maghrébine, il est clair et évident que les notions culturelles, les notions de coutumes, de traditions, ne sont pas les mêmes dans la campagne maghrébine que dans la campagne berrichonne. Nos parents sont culturellement situés, et nous, nous le sommes différemment. Nos enfants et nos petits-enfants le seront encore différemment. Tout cela va dans un sens qui est le fait du passage de la culture de nos parents vers la culture qui sera celle de nos enfants et de nos petits-enfants et arrière-petits-enfants.

 

Acculturation n'est pas la privation de la culture. C'est le passage d'une culture vers une autre sans altérer la transmission de la religion. C'est en cela que nous distinguons parfaitement le culte de la culture. S'acculturer ce n'est pas se dé-islamiser. Se séculariser ce n'est pas se dé-islamiser. Se laïciser ce n'est pas se dé-islamiser. C'est simplement adopter les codes d'interaction coutumiers, traditionnels, culturels de cet ensemble riche qu'est la France. Le problème est que cette acculturation se vit d'une minorité vis-à-vis d’une majorité à l'intérieur de nos murs. Et la France elle-même vit un processus d'acculturation, par l'impérialisme culturel américain qui transforme les traditions culturelles françaises. Je le disais l'autre jour à l'Action Française : il faut savoir que dans le plan Marshall, lorsque les États-Unis aident l'Europe à se reconstruire, et notamment la France, les quatre cinquième de l'aide sont un don. Il n'y a pas de retour. Mais est compris dans cette aide le fait d'accepter, sans condition aucune, la production cinématographique hollywoodienne. En effet, il y a une difficulté, ou des résistances de la minorité vis-à-vis de la majorité, à l'intérieur d'un pays. Parce que ce même pays connaît lui-même une perturbation identitaire, culturelle d'acculturation à une mondialisation qui perturbe. Je ne suis pas très vieux mais la France de mon enfance ne ressemble pas à celle d'aujourd'hui. C'est allé extrêmement vite.

 

Et cela ne va pas dans le sens de l'identité française. Mais dans le sens de l'hégémonie américaine qui transforme notre environnement.

 

Je me sens profondément française, mais aussi profondément algérienne, puisque je suis née en Algérie. Peut-on se penser seulement "français" ?

 

http://www.filsdefrance.fr/Á Fils de France, nous ne sommes pas dans une logique binaire. Nous ne sommes pas en train de dire : « Transformez-vous maintenant, nous sommes purement français et totalement amnésiques de nos racines, etc… ». Pas du tout. Il est hyper important que les musulmans issus de l'immigration connaissent leurs origines, leurs racines, et qu’ils connaissent la possibilité de se rendre dans leur pays d'origine pour aller honorer la tombe de leurs aïeux. Il est important qu'ils transmettent à leurs enfants la mémoire de leur pays d'origine. Mais pas de manière fantasmée, pas de manière agressive et identitaire au sens de repli sur soi. Mais dans un apaisement généralisé.

 

Par exemple, à Paris vous avez une communauté aveyronnaise extrêmement importante qui au XIXème siècle a immigré et est devenue tenancière des cafés. Les cafés à Paris sont tenus par des Auvergnats, des Aveyronnais et des Kabyles, généralement. Maintenant cela a changé : les chinois ont racheté. Il est tout à fait souhaitable que ces aveyronnais retournent en Aveyron se revivifier et maintiennent, malgré la sur-urbanité parisienne, la filiation culturelle de l'Aveyron. C'est tout à fait souhaitable. Ce que je dis tout le temps, c'est de regarder dans le rétroviseur lorsqu'on conduit. C'est hyper utile. Vous avez besoin de regarder dans votre rétroviseur. Regarder derrière assure votre sécurité. Mais vous ne pouvez pas rester braqué sur votre rétroviseur, sinon vous allez faire un accident. Vous regardez devant vous, vous regardez loin devant vous. Á Fils de France nous regardons loin devant nous. Et c'est parce que nous regardons loin devant que nous arrivons à dépassionner les questions immédiates. Et parce que nous regardons dans le rétroviseur, nous avons un développement que nous trouvons sain. Nous regardons vers le futur, mais sans oublier d'où nous venons.

 

C'est extrêmement important sinon vous êtes schizophrène.

 

Mais c'est quand même quelque chose d'assez compliqué de gérer deux cultures ?

 

http://www.filsdefrance.fr/Oui, parce que nous sommes une génération charnière. Ce problème-là sera moins important pour vos enfants et vos petits-enfants. Nous sommes une génération très "entre-deux". Bien sûr, ce n'est pas facile.

 

Quelle devrait-être la position d'un français musulman vis-à-vis d'Alain Soral et de Dieudonné ?

 

La position d'un français musulman, pour moi, cela ne veut rien dire. Être français et musulman ne détermine pas son opinion dans le champ politique. On peut être musulman et être pour l'euro, être musulman et contre l'Euro ; on peut être musulman et apprécier les arts contemporains et être musulman et préférer le classicisme du XVIIIème siècle. Ce n’est pas déterminant.

 

Concernant Alain Soral et Dieudonné : ils ont en ce moment beaucoup de souffrance, puisqu'ils sont attaqués de toutes parts. Le système se révèle dans son agressivité la plus visible, la plus violente. Mais je crois aussi que cela a créé des solidarités qui ont renforcé leur manière d'être et a eu l'effet de les faire connaître à des gens qui ne les connaissaient pas. Il n'y a pas eu seulement de la perte pour eux, à ce niveau-là.

 

Quelle est la position de Fils de France par rapport aux JRE (Journée de Retrait de l'École) ?

 

http://www.filsdefrance.fr/Je suis un des porte-parole de la Manif Pour Tous. D'ailleurs, j'espère qu'après demain, tout le monde dans cette salle sera Place Bellecour pour soutenir un tas d'oppositions à des horreurs que le gouvernement nous prépare. Ne comptez pas en disant : « Il y a aura du monde, je n'ai pas besoin d'y aller ». Tout au contraire, non seulement il faut que vous y alliez, mais en plus que vous alliez chercher des gens qui n'étaient pas disposés à y aller, pour vous y accompagner. C'est extrêmement important. Il ne faut pas que le gouvernement sente un essoufflement dans ce mouvement de contestation à la Loi Taubira. Concernant les JRE, nous à la Manif Pour Tous, avons choisi une manière plus "soft" de travailler. Il se trouve que Farida Belghoul, en l’espace d’un mois, a fait avancer les choses plus que nous l'aurions fait, peut être, en dix ans. Elle a bossé impeccablement et on ne peut que la féliciter. D'ailleurs, j'ai eu l'occasion de lui envoyer un message de soutien et de félicitation. Après…  C'est très difficile pour moi, parce que j'appartiens à un mouvement qui a choisi objectivement d'être dans des choses moins radicales, moins subversives. En même temps, je vois la démarche de Farida Belghoul comme étant un coup de génie.

 

Je suis donc pris entre ma fidélité et ma loyauté à Ludovine de Larochère, la présidente de la Manif Pour Tous, et mon lien sympathique et amical envers Farida Belghoul.

 

En ce moment le gouvernement veut interdire l'école à la maison. Qu'en pensez-vous ?

 

http://www.filsdefrance.fr/Je ne sais pas si vous connaissez Anne Coffinier, une ancienne ambassadrice française, un des soutiens de la Manif Pour Tous qui a créé un mouvement très important qu'il faut aller voir : "Créer son école". Elle est dans une logique justement de dire que, si le gouvernement attaque les valeurs fondamentales de cette France catholique, traditionnelle, etc… par les horribles choses qu'on nous prépare, il ne s'agit pas de déscolariser mais au moins de pouvoir créer des écoles qui réuniront des enfants et des parents ayant envie de transmettre une éducation, une instruction qui soit différente. Elle a créé son site : créer-son-ecole.com. Une personne d'une intelligence rare.

 

Tout à l'heure, vous parliez d'acculturation. Quelle est la différence entre assimilation et acculturation ?

 

http://www.filsdefrance.fr/Intégration, assimilation… Les contours sont flous, on ne sait pas de quoi on parle. Parce que certains vont vous dire : « Intégrez-vous ! Pourquoi ne mangez-vous pas de porc ? », etc... L'intégration ou l'assimilation, dans la tête de certains, est la perte de l'identité religieuse, aussi. C'est pour cela que nous avons mis à l'honneur le mot "acculturation". Parce qu'il permettait de distinguer ce qui fait la religiosité de ce qui fait la culture. Sachant que la religiosité ou la religion musulmane elle-même, parce qu'elle est plastique, a possibilité de s'acculturer.

 

Il y a une double acculturation. Celle de l'individu dans ce qui ne concerne pas son attachement au religieux. Et l'acculturation de la pratique religieuse qui, elle, englobe le fait de, plastiquement, composer avec un environnement nouveau. Nous ne sommes pas dans l'assimilation, nous ne sommes pas dans l'intégration. Ou alors si Fils de France parle d'assimilation ou d'intégration, il s’agit d'assimilation sociale. L'assimilation sociale ou l'intégration sociale étant le préalable pour le processus d'acculturation. Si vous êtes marginal dans l'école, dans le travail et dans le logement, il y a quasiment une impossibilité de pouvoir passer à la culture majoritaire. Parce que si vous vivez dans un ensemble où, constamment, des vagues migratoires supérieures s'ajoutent d'années en années ; où les codes d'interaction, de communication, le droit coutumier s'inscrivant dans ces zones sont presque refermés sur eux-mêmes… vous êtes coupé des codes de la majorité de la culture française. Évidemment, si on est mal logé, mal scolarisé et mal embauché, vous avez trois points majeurs qui bloquent l'assimilation ou l'intégration sociale.

 

Á partir du moment où vous êtes dans un quartier relativement ouvert, dans une école où les fils d'immigrés ne sont pas ultra majoritaires ; à partir du moment où vous êtes dans un travail où vous côtoyez la France et les vieux français de souche, vous avez trois points majeurs qui font que vous allez entrer en interaction normale et adopter les codes de la majorité par les frottements avec elle. Je suis très surpris, par exemple, quand je vais à Marseille, de voir de jeunes enfants de troisième ou quatrième génération parler quasiment le dialecte algérois. En fait, Marseille étant un port, vous avez sans cesse des vagues migratoires qui font que les codes, et même les codes de langage de certains ensembles urbains, sont davantage marqués par le sud de la méditerranée que par le provençal.

 

Ne pensez-vous pas que le voile serait une limite à cette acculturation ?

 

http://www.filsdefrance.fr/Le fait qu'une musulmane souhaite couvrir ses cheveux peut se faire avec un béret, un chapeau, un bonnet, une casquette… avec ce qu'on veut. Si vous limitez le fait qu'une musulmane doive couvrir ses cheveux avec un voile, vous avez un signe exogène, un signe d'habillement qui n'est pas dans la tradition française et qui va être remarqué dans l'espace public. Si la femme musulmane choisit dans son attitude (parce que ce qui est demandé finalement c'est davantage la pudeur…) de couvrir ses cheveux avec un couvre-chef qui fait partie de la culture locale, cela deviendra totalement invisible.

 

[L'Abbé de Tanoüarn est traditionnaliste et a des positions très islamo-sceptiques. J'utilise très volontairement un euphémisme. En une heure  et demie de discussion, on ne pouvait pas être fécond. La capacité intellectuelle des deux intervenants a été bridée par la limite du temps.]1

 

Il y a un monastère, le monastère de Sainte Catherine, au pied du Mont Sinaï, au sein duquel est conservée une lettre du prophète, une lettre d'allégeance où le prophète dit clairement que les chrétiens sont sous notre protection, qu'on ne cherche pas à leur nuire, ni à les convertir, etc… C'est vraiment une lettre qui est intéressante à lire pour un chrétien pour comprendre l'engagement islamique envers le christianisme.

 

http://www.filsdefrance.fr/Tout à fait. C'est aux musulmans de France, je pense, de remettre au goût du jour l'ensemble des sagesses liées à l'interreligieux qui sont dans nos mains, et que l'on ne montre pas assez...

 

Je pense que nous avons fait le tour, merci chers amis.

 

 

 

1 Se réfère au débat islamo-chrétien entre Guillaume de Tanoüarn et Tareq Oubrou organisé par Fils de France le 9 décembre 2013 : « Catholiques et musulmans, partenaires ou adversaires ? ».

23.05.2014

L’affection envers les vrais croyants de l’Islam doit nous porter à éviter d’odieuses généralisations, parce que le véritable Islam et une adéquate interprétation du Coran s’opposent à toute violence

Blason Pape François.jpgLa relation avec les croyants de l’Islam acquiert à notre époque une grande importance. Ils sont aujourd’hui particulièrement présents en de nombreux pays de tradition chrétienne, où ils peuvent célébrer librement leur culte et vivre intégrés dans la société. Il ne faut jamais oublier qu’ils « professent avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour »[i]. Les écrits sacrés de l’Islam gardent une partie des enseignements chrétiens ; Jésus Christ et Marie sont objet de profonde vénération ; et il est admirable de voir que des jeunes et des anciens, des hommes et des femmes de l’Islam sont capables de consacrer du temps chaque jour à la prière, et de participer fidèlement à leurs rites religieux. En même temps, beaucoup d’entre eux ont la profonde conviction que leur vie, dans sa totalité, vient de Dieu et est pour lui. Ils reconnaissent aussi la nécessité de répondre à Dieu par un engagement éthique et d’agir avec miséricorde envers les plus pauvres.

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Pour soutenir le dialogue avec l’Islam une formation adéquate des interlocuteurs est indispensable, non seulement pour qu’ils soient solidement et joyeusement enracinés dans leur propre identité, mais aussi pour qu’ils soient capables de reconnaître les valeurs des autres, de comprendre les préoccupations sous jacentes à leurs plaintes, et de mettre en lumière les convictions communes. Nous chrétiens, nous devrions accueillir avec affection et respect les immigrés de l’Islam qui arrivent dans notre pays, de la même manière que nous espérons et nous demandons être accueillis et respectés dans les pays de tradition islamique. Je prie et implore humblement ces pays pour qu’ils donnent la liberté aux chrétiens de célébrer leur culte et de vivre leur foi, prenant en compte la liberté dont les croyants de l’Islam jouissent dans les pays occidentaux ! Face aux épisodes de fondamentalisme violent qui nous inquiètent, l’affection envers les vrais croyants de l’Islam doit nous porter à éviter d’odieuses généralisations, parce que le véritable Islam et une adéquate interprétation du Coran s’opposent à toute violence.

 

Articles 252-253

de l’Exhortation apostolique

du Saint-Père François

La joie de l’Évangile

EVANGELII GAUDIUM



[i] CONCILE ŒCUMÉNIQUE VATICAN II, Const. Dogm. Lumen gentium, sur l’Église, n.16.

Plaidoyer pour une acculturation positive de l'Islam en France

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Acculturation, islamophobie, patriotisme, islam français... des termes qui ont suscité de vifs débats, des critiques acerbes au mieux, des raccourcis faciles et malveillants et autres invectives au pire.

Sur ce site (saphirnews.com) et ailleurs je regrette le manque de rigueur d’analyse (y compris de chercheurs en science politique) et les procès d’intention qui dénotent l’incapacité de saisir les enjeux de la présence des musulmans et de l’islam en France. 

Parmi ces concepts, la notion d’acculturation, souvent mal comprise, a produit des réactions hâtives et des condamnations non fondées. De quoi s’agit-il ? L’acculturation est une notion sociologique qu’on définit comme le processus de modification de la culture d’un groupe ou d’une personne sous l’influence d’une autre culture. En ethnologie, il s’agit de l’ensemble des phénomènes qui résultent du contact direct et continu entre des groupes d’individus de cultures différentes, et les changements qui surviennent dans les modèles culturels originaux de l’un ou des groupes concernés. 

Lorsque s'entremêlent une culture majoritaire et une culture dite minoritaire, c’est alors un processus par lequel un individu apprend les modes de comportements, les modèles et les normes de façon à être accepté dans ce groupe et à y participer sans conflits.

 

La diversité des cultures : un principe islamique

L’acculturation apparaît donc comme la conséquence de la volonté d’adapter sa manière de vivre (valeurs, règles de comportements) à un groupe et à une culture plus vastes. Il ne s’agit pas d’un phénomène négatif lorsqu’il n’est pas la conséquence d’une politique institutionnalisée et répressive.

Bien au contraire, l’acculturation se vit au quotidien dans toutes les sociétés d’hier et d’aujourd’hui : les Berbères se sont en partie « arabisés », les Indiens « américanisés », les Arabo-Maghrébins « francisés »... Malheureusement, beaucoup de musulmans pensent que l’acculturation est un aveu de faiblesse, un manque de caractère, pire de la compromission. Cette lecture des choses est erronée à double titre : religieux et sociologique. 

Au niveau religieux, cette attitude ramène à l’idée que l’islam est la religion des Arabes alors que, par définition, l’islam est universel et s’adresse à toutes les cultures du monde. Il devient donc urgent de l’épurer des éléments qui sont un obstacle pour l’intégration non seulement des musulmans mais aussi de l’islam même. C’est de notre responsabilité commune : théologiens, responsables associatifs, simples citoyens... 

Cette acculturation des musulmans peut s’exprimer à différents niveaux : par exemple, le choix du prénom. Non seulement il faut cesser d’imposer un nom arabe aux convertis (une ineptie quand nous savons que l’islam est universel) mais plus encore faire le choix de prénom français pour les musulmans de naissance sans que cela suscite moquerie. Ainsi, appeler sa fille Marie, nom de la Vierge mère de Jésus − paix soit sur lui −, ne devrait poser aucun problème. Cela ne doit pas être perçu systématiquement comme étant une faiblesse mais comme une volonté réfléchie et clairvoyante de faire de l’islam une religion du pays, une religion qui ne serait progressivement plus celle de l’étranger. 

D’ailleurs, aucun procès n’est fait aux Turcs qui appellent leurs enfants Mehmet (Muhammad), Kevser (Kawthar) ou encore Eva (Hawwa). Cette diversité des cultures est un principe islamique. « Et aussi Nous avons fait de vous une communauté de justes pour que vous soyez des témoins aux gens, comme le Messager sera témoin à vous » (Coran, s. 2, v. 143).

 

Psychologie sociale et droit

Ne pas saisir ces enjeux, c’est nous conduire vers des lendemains difficiles et une indéniable perte de temps, temps qui nous est précieux.

Prenons un autre exemple, celui du voile intégral, voici un combat que mènent avec hardeur certains musulmans, qui est néanmoins vain et inutile. Sur le plan religieux, le niqab n’est pas obligatoire pour une très large majorité des savants de l’islam, même si cette pratique peut être répandue dans certains pays musulmans. De plus, dans le contexte européen, sécularisé et où l’islam est très souvent perçu comme rétrograde, il contribue à accentuer le fossé qui existe entre les Français de confession musulmane et leurs coreligionnaires. Le niqab noir interpelle, effraie et, il faut le dire, est un non-sens sur le territoire français.

Dans ce cas, effectivement la visibilité des musulmans est nuisible. Il faut avoir le courage de le dire : le voile intégral a sans doute naturellement sa place en Arabie et au Yémen mais pas en France, comme personne ne songerait à se promener de manière impudique au centre du Caire.

Au niveau sociologique, il convient de tenir compte du contexte social, de l’Histoire et de la culture de la population du pays (des « indigènes » ou « Français de souche »). La France a une Histoire, une mémoire, des périodes glorieuses et d’autres qui le sont moins et qui ont contribué à la construction d’une identité originale. Cette psychologie sociale transcende les particularisme, transcende le droit.

Certains évoqueront le droit pour justifier leur démarche. Cependant est-il judicieux de défendre des droits qui ne correspondent à aucune obligation religieuse et qui n’aboutissent qu’à donner une image dégradée de l’islam et des musulmans et de susciter l’incompréhension et le rejet des autres composantes de la nation ? À quoi bon tenir la dragée haute à son interlocuteur au niveau du droit, si cela s’accompagne d’une méfiance et d’une suspicion plus accrues ?

 

Ne pas ignorer les dynamiques de l’intégration sociale

Nous devons absolument opérer une distinction entre la dimension juridique, d’une part, et la dimension culturelle et sociologique, d’autre part. On ne change pas les mentalités, on ne fait pas accepter sa différence en l’imposant, même si le droit nous est plutôt favorable, à une culture qui se sent bousculée et dans laquelle les habitants ont l’impression de perdre leurs repères.

Il faut en effet rappeler que la présence des musulmans est très récente et surtout massive, ce qui fait dire à certains Français qu’ils ne reconnaissent plus ou pas leur pays. Ce ressenti ne peut être ignoré et les musulmans doivent se comporter en conséquence. Il ne s’agit nullement d’une aliénation, mais il s'agit d’une adaptation indispensable pour préserver la cohésion sociale et intégrer l’islam dans une culture qui lui était jusqu'à présent peu familière.

Le statut de minorité n’est pas ici juridique : en effet, les citoyens de confession musulmane n’ont ni moins de droits ni plus d’obligations que les autres Français. La minorité est ici culturelle et religieuse. Croire que le statut de simple citoyen serait l’unique cadre et le seul argument pour s’affirmer dans la société, c’est ignorer totalement les mécanismes et les dynamiques de l’intégration sociale. 

La prise en compte de la dimension culturelle est d’autant plus importante que les identités sont bousculées par une mondialisation facteur d’instabilité et de repli. C’est dans ce contexte qu’il est possible de comprendre − au moins partiellement − le développement d’une extrême droite se revendiquant de prétendues valeurs européennes et chrétiennes.

Cette crispation identitaire se matérialise par le rejet de ce qui peut apparaître comme étranger et comme pouvant constituer un danger pour l’identité des sociétés européennes. Ce qui est préoccupant, c’est que cette crainte est partagée par un nombre grandissant de nos concitoyens (voir les derniers sondages). Le droit ne pourra en aucun cas être une réponse suffisante, même si nécessaire, pour enrayer cette montée des inquiétudes et des crispations pouvant prendre la forme de l’islamophobie. Une des solutions est certainement l’acculturation.

Dans les faits, cette acculturation est largement en marche ; malheureusement, elle ne se fait pas toujours dans le sens souhaité : certains jeunes musulmans ne parlent plus l’arabe (et, dirions-nous, malheureusement), écoutent de la musique américaine et mangent chez McDonald's. Le comble alors est d’entendre certains polémiquer sur l’art de la table à la française en s’imaginant qu’ils sont invités à boire du vin de table ! Il s’agit d’adapter sa pratique à une culture dominante (majoritaire), pas de renoncer aux impondérables de la religion.

Après un islam en France et un islam de France, il est temps de construire un islam authentiquement français : authentique dans ses sources, authentique dans son enracinement. 


Djilali Elabed
enseignant en sciences économiques et sociales 

17.03.2014

L’islam est une chance et une opportunité aujourd’hui en France, afin que la France puisse renouer avec ses valeurs traditionnelles qui ont fait d’elles cette grande nation

Retranscription de l’entretien avant municipales avec l’association
Des Françaises Voilées S’expriment

 

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Bonjour Mesdames, tout d’abord je suis ravie de vous recevoir. On connaît votre association Des Françaises Voilées S’expriment, grâce à votre première vidéo. J’aimerais vous demander dans un premier temps de vous définir personnellement.

Hynd Habach.jpgHynd : Se définir personnellement, c’est vrai que c’est un exercice qui n’est jamais aisé, mais je vais essayer de me prêter au jeu. Hynd, présidente de l’association que vous citiez : Des Françaises Voilées S’expriment, jeune diplômée d’école de commerce, champenoise d’origine, région viticole et agricole.

Pour comprendre qui je suis, mais aussi pour comprendre l’un des socles fondamentaux de l’association, c’est vrai que je me définis en tant que Française patriote.

Pour ma part, un patriotisme qui naît au cœur de mon rapport à la littérature française. Je vous avouerais que j’ai un petit faible pour la littérature du XIXème siècle avec Flaubert, Balzac pour le roman en passant par Baudelaire pour la poésie. Le XIXème est un siècle tellement riche en France en termes de changements et de mouvements sociétaux, économiques, mais aussi politiques que ça ne pouvait engendrer qu’une très grande production artistique et notamment littéraire.

Et puis en effet lorsque je passe devant le Panthéon et que je vois inscrit sur son fronton cette magnifique phrase : « Aux grands hommes, la patrie toujours reconnaissante », je me sens héritière de cette reconnaissance-là face à l’héritage fabuleux que ces grands hommes du passé nous ont laissé.

Voilà pour un premier point.

Un deuxième point qui est très important également, je me définis en tant que musulmane bien sûr, depuis le berceau et je l’espère jusqu’au tombeau.

Et enfin le dernier point qui n’est pas des moindres : enfant d’immigrés. Une immigration des années 60/70, ouvrière, pauvre, à ne pas confondre avec une immigration d’élite. Je tiens à ce distingo parce que c’est très important afin de comprendre qui l’on est et ce qui nous habite.

Donc en quelques mots, pleinement Française, profondément musulmane et foncièrement enfant d’immigrés.

 

Et vous Souâd, vous vous définissez comment ?

Souâd sourire.jpgSouâd : Pour ne pas être répétitive, la base est commune avec Hynd. Ce que je peux ajouter c’est que je suis ingénieure de formation, et que c’est aussi en tant que femmes que nous nous engageons. 

Parce que nous tenons à la dignité de la femme et que nous rejetons totalement le féminisme d’aujourd’hui parce que le slogan c’est : « plus tu te dénudes, plus tu es libre », et nous notre philosophie est complètement contraire à cela. Pour nous la femme, c’est un être doué d’intelligence, un être de raison, un être qui s’investit dans la société… 

 

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Hynd : …et pour aller au bout de ce que tu es en train de dire, je pense qu’il y a duperie et escroquerie, il faut être clair, quand on est une femme, il faut choisir, soit on veut être respectée pour son travail etc, soit on veut être désirée. On est en train de nous faire croire que les deux sont possibles en une seule et même personne, je ne crois pas. 

 

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Souâd : D’ailleurs à ce sujet-là, pour dénoncer cette duperie, Hynd a écrit un article sur Bd Voltaire concernant ce féminisme radical. Alors pour me définir je dirais : Française, musulmane, enfant d’immigrés, et c’est en tant que femme que nous nous engageons. 

 

 

Et sinon, votre position sur l’islam de France, c’est quoi exactement ?

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Hynd : Je pense que ça c’est un point extrêmement important et central dans notre engagement également. Si vous le voulez bien, avant de répondre à votre question, on va commencer par un constat, on va être factuel. Aujourd’hui l’islam est la 2ème religion de France, c’est-à-dire qu’on est 8 à 10 millions je crois de Français musulmans et je crois même ne pas trop m’avancer en disant que l’islam en termes de pratique est certainement la première religion de France. N’en déplaisent à certains, les mosquées sont pleines. Ça c’est la première des choses.

Cela étant dit, moi je pense que l’islam en France, est un enjeu incroyable et formidable, positif ! C’est-à-dire ? En tant que religion universelle, je pense que l’islam est une chance et une opportunité aujourd’hui en France, afin que la France puisse renouer avec ses valeurs traditionnelles qui ont fait d’elles cette grande nation. À savoir, le sens de la famille, du travail, l’engagement, le dévouement, l’instruction… toutes ces valeurs sur lesquelles la grande nation, la grande France a toujours reposé.

Je vous invite à lire « L’identité de la France » de Fernand Braudel ou « Histoire passionnée de la France » de Jean Sévilla, et vous découvrirez au fil des pages que ce qui a fait cette grande France, cette grande nation, celle que certains ont même appelé la France immortelle, c’étaient les valeurs citées précédemment et non pas les valeurs que notre gouvernement essaie de nous faire passer.

Souâd : J’aimerais rebondir sur le parti socialiste.

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Hynd : Donc pour conclure sur l’islam de France, je crois en effet qu’en tant que système de valeur universel, c’est une chance pour la France, et qu’il ne faut pas sous-estimer la communauté musulmane de France qui est essentiellement jeune et qui a une énergie incroyable à communiquer. Donc nous croyons que l’islam sera la solution au retour de la tradition en France.

 

Souâd, vous avez relevé un point sur le parti socialiste, qu’avez-vous à dire là-dessus ?

Souâd : Tout à fait, comme disait Hynd, aujourd’hui nous comptons 8 à 10 millions de Français de confession musulmane, et à la veille des élections municipales, qui trouve-t-on à la sortie des mosquées ?

Hynd : Les agents PS.

 

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Souâd : Il est extrêmement important de comprendre une chose à l’échelle politique concernant les Français musulmans, c’est cette maturité politique, qui veut dire qu’aujourd’hui nous sommes en mesure de ne plus voter PS et comprenez-moi c’est une véritable révolution. Parce qu’avant c’était automatique, et d’ailleurs le parti socialiste comptait sur cet électorat, sans se poser de question.

Et ils savaient que cet électorat était loyal et fidèle et que donc on votait pour le PS. Aujourd’hui c’est terminé ! D’ailleurs il n’y a pas plus islamophobe qu’eux, il y a beaucoup d’exemples, je vais en prendre un significatif. Le ministre de l’intérieur, Manuel Valls, que dit-il ? Il dit que le danger de la République c’est le voile. Et de l’autre côté, il dit qu’il faut condamner fermement tout acte anti musulman. C’est le pompier pyromane. Alors pour aller au bout de la trahison, ils ont introduit des valeurs complètement contraires à celles de cet électorat. Le mariage pour tous, la théorie du genre, GPA, PMA…

 

Attendez, on parle de GPA, PMA, pour l’instant rien n’a été décidé ni voté.

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Souâd : Oui mais il ne faut pas être naïf, à partir du moment où le mariage pour tous est passé, c’est automatiquement lié, c’est juste une question de temps, c’est reculer pour mieux sauter. Et ils (PS) ajoutent une carte classique, « la refondation de la politique d’intégration », encore une fois de l’assistanat, on est fatigué, comme si on était prédisposé génétiquement à l’échec.

Les véritables problèmes de la France, ils sont connus, c’est le chômage, l’écologie, l’économie, l’agriculture… nous sommes issus d’une région agricole on est vraiment touchées par cela.

 

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Hynd : Tout à fait, et ce qui est d’autant plus insupportable, c’est qu’en tant que Français musulmans, enfants d’immigrés, on nous cantonne à ne nous intéresser qu’à ces sujets-là d’intégration, d’immigration, la banlieue,… non ! Ces sujets-là d’accord, mais également l’agriculture.

On est originaire d’une région agricole. Au passage la France est majoritairement rurale, la France ça n’est pas Paris. Donc qu’est-ce qu’on fait pour nos agriculteurs et nos paysans ? Qui sont en train de souffrir, qu’on est en train de pousser au suicide parce qu’ils ne peuvent plus vendre si ce n’est à perte. C’est inacceptable ! Eh bien nous, nous souffrons de cette situation-là. Qu’on sauve nos agriculteurs, qu’on sauve nos paysans.

En France, il faut savoir que l’agriculture a toujours été l’un des fleurons de son économie, c’est-à-dire qu’avec nos producteurs et nos agriculteurs, on nourrit 60 millions de Français. Jusqu’à quand ? Sauvons nos agriculteurs !

 

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Souâd : Absolument, alors avec tout cela, vous serez d’accord avec moi, que ça devient ridicule que le danger de la France et de la République c’est le voile acheté à 20€ chez Zara.

Alors avec cette maturité politique, puisqu’il y a eu trahison d’un côté, eh bien il y aura sanction de l’autre. Donc on va sanctionner le parti socialiste aux prochaines élections municipales qui auront lieu fin mars.

 

On a très bien compris votre position sur ces sujets d’actualités, j’aimerais Hynd, un petit mot de la fin ?

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Hynd : Si je devais avoir un mot de la fin, ce serait le suivant, j’aimerais dire à mes concitoyens : refusez, la contradiction à laquelle on est en train de vous pousser. Je m’explique. On est en train de nous faire comprendre que islamité et francité fonctionnerait en système de vases communicants : plus tu es musulman pratiquant et moins tu es Français. Non catégorique à cela. C’est ce que nous disons, c’est ce que nous affirmons, c’est ce que nous sommes.

Pleinement Français et pleinement musulmans pratiquants, sans antinomie, sans contradiction, quand bien même cela vous déplaît.

 

Pouvez-vous nous dire où l’on peut suivre vos actions ?

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Souâd : Vous trouverez l’ensemble de nos actions, sur notre site internet, également sur notre page Facebook. Sachez qu’il y a eu deux articles publiés sur Bd Voltaire, un qui se titre « Mondialisation ou radicalisation » signé par Hynd et également un deuxième qui dénonce la duperie du féminisme radical.

Des interventions sont à prévoir, nous vous informerons de la date et du lieu sur le site internet, de façon générale, allez sur le site !

 

 

 

16.02.2014

L'islam et la France, un amour possible ?

Conférence de Camel Bechikh, Président de Fils de France (Association Culturelle et Éducative des Musulmans de Moissy) à Moissy, en novembre 2013.
Avec l'aimable autorisation de Camel Bechikh, La Vaillante reprend la retranscription réalisée par Fils de France de la vidéo postée en fin de ce message. Vous retrouverez les retranscriptions de ses interventions publiques sur la page Une raison d'espérance.

 

camel bechikh,christianisme,foi,lmpt,conscience,théorie du genre,éducation,transmission« Merci à l'association de Moissy, d'inviter Fils de France. Comme le disait Selim, la position de Fils de France est un peu iconoclaste, parce que nouvelle dans le paysage islamique français. À Fils de France, nous faisons le pari de dire que non seulement il n'y a pas d'antagonisme entre l'identité musulmane et l'identité française, mais plus que ça, au-delà de la non-antinomie, il peut même y avoir une symbiose positive et épanouissante dans le fait que nous soyons de spiritualité musulmane et de nationalité française. Évidemment, le champ est un peu brouillé en ce moment car nous parlons plus d'islamophobie, qui devient presque le vecteur essentiel de notre perception à la France, or la France et l'islam ont une relation très ancienne depuis le Moyen-Âge, puisque, vous le savez peut-être, il y a eu ce qu'on appelait l’Émirat de Narbonne, où du VIIIème siècle au XIème siècle, les musulmans avaient administré un territoire propre des Pyrénées aux Alpes Maritimes d'aujourd'hui. Dans cet Émirat de Narbonne, les musulmans faisaient battre monnaie avec une face en caractère latin et une face en caractère arabe. C’est très intéressant car au VIIIème siècle, en plein Moyen-Âge, on aurait pu penser que cette présence musulmane aurait donné lieu à des combats incessants. Évidemment, au départ il y a eu des batailles pour occuper les territoires puisque le propre d'un peuple, d'une civilisation, c'est aussi l'expansion des territoires. Il y a eu la colonisation occidentale et bien avant il y a eu une colonisation européenne, byzantine, perse et évidemment arabo-musulmane. Tout cela est le B-A-BA de l'histoire des peuples.

Camel Moissy 2.jpgJe voudrais prendre l'exemple de cet Émirat de Narbonne, un exemple que j'avais déjà donné au Bourget au Rassemblement Annuel des Musulmans de France il y a deux ans, pour expliquer que dans les années 60, on a fait des fouilles archéologiques à côté de la Cathédrale de Narbonne et lorsqu'on a fait ces fouilles archéologiques, on a découvert les fondations d'une mosquée. C'était la mosquée de l’Émirat. Étrangement cette mosquée, alors que les musulmans sont en situation de domination, n'est pas éloignée de l’Église mais elle est collée à l’Église. Déjà, d'une : l'église n'était pas détruite, cela n'est pas une révélation pour vous et moi, mais en plus les musulmans cherchent une certaine forme de proximité entre les deux lieux de culte. Si on fait l'analogie, la comparaison entre la forme architecturale de cette mosquée et celles qui sont construites en Afrique du Nord à la même période, on s'aperçoit que le minaret doit se trouver sur le mur mitoyen qui est le mur reliant les deux édifices, or sur ce mur mitoyen, on retrouve le clocher. Ce qui a fait dire aux archéologues qu'en situation de domination militaire, administrative, les musulmans n'ont pas détruit l'église, ils n'ont pas non plus construit la mosquée, l'édifice loin de l'église mais ils sont allés au-delà de cela, ils ont collé la mosquée à l'église, ils utilisaient en même temps que les chrétiens le clocher pour faire l'appel à la prière. Nous sommes au VIIIème siècle donc en termes d'exemple de cohabitation, je dirais que c'est assez éloquent. La France est une République laïque mais c'est un pays de confession catholique, de confession chrétienne. Son identité est principalement chrétienne et les valeurs du christianisme, du catholicisme sont de fait extrêmement proches de notre spiritualité musulmane.

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Si on envisage le rapport entre les deux religions finalement, il ne peut être que vertueux. Je vous rappelle que le Prophète Muhammad (Paix et Bénédiction de Dieu sur lui) invite les primo musulmans à fuir Qoraïche, il les envoie sous la direction de Uthman Ibn 'Affan (que Dieu l'agréé) en Abyssinie auprès d'un roi chrétien juste comme l'appelle le Prophète (Paix et Bénédiction de Dieu sur lui). L'idée de départ est qu’entre le christianisme et l'islam il n'y a pas d'antinomie, même si quand, bien évidemment, les deux religions sont prises dans l'histoire, dans la politique, il peut y avoir des frictions, notamment les croisades. Mais si nous envisageons l'ensemble des rapports entre le catholicisme et l'islam depuis l'avènement de l'islam au VIIème siècle, on s'aperçoit qu'il y a d'avantage de rapports vertueux entre les deux spiritualités plutôt que des conflits. La France étant profondément chrétienne, il est de fait, de la part de ses valeurs profondes, pas d’antinomie, pas d'opposition possible entre notre foi et l'identité principale de la France qui est le christianisme. Cela est la première chose. Ensuite la France devient une république : du fait de la révolution de 1789 nous passons de la Monarchie à la République et la République ambitionne un projet nouveau qui s'appelle la sécularisation, c'est-à-dire qu'on sépare la religion et le pouvoir. Cela s'appelle aussi la laïcité. Cette laïcité, cette sécularisation, s'est beaucoup construite dans l'anticléricalisme, dans le fait d'être contre la religion. La République s'est construite en grande partie contre la religion, ce que je veux dire par là, c'est que lorsque nous, en tant que musulmans, nous arrivons près d'un siècle et demi plus tard en France et que nous connaissons des perturbations dans l'expression de notre foi dans l'espace public, il faut juste se rappeler que ce n'est pas complètement une situation qui vise les simples musulmans mais c'est une situation historique qui vise d'abord la religion. Je donne aussi cet exemple assez souvent qui est celui du mot "liberté" : le sens du mot "liberté" en France est « comment se défaire de la religion, comment se libérer de la religion ». Quand on prend le mot "liberté" aux États-Unis c'est exactement le contraire, c'est « pouvoir pratiquer librement sa religion ». Pourquoi ? Parce que l'Amérique s'est créée du fait des migrations des différents types de protestantismes persécutés par le catholicisme en Europe. Ces gens-là, à un moment, ont fui le catholicisme et se sont retrouvés en Amérique. Et leur principale préoccupation était la liberté religieuse. On a donc le même mot, mais de part et d'autre de l'Atlantique il a un sens inversé. Je vous dis tout ça, pourquoi ? Pour qu'en tant que musulmans français, nous ayons bien conscience que si parfois il y a des frictions entre notre identité musulmane et notre système français, ce n'est pas à destination unique de notre foi musulmane. C'est que nous sommes pris dans une histoire contemporaine qui s'est d'abord créée sur le fait de se séparer de la religion. En partant de là, on peut aussi considérer la laïcité comme une chance puisqu'elle permet de faire en sorte que l'ensemble des religions puissent cohabiter sans que les religions fortes prennent le pouvoir et ne domestiquent, ne persécutent les religions faibles. Je vous rappelle, comme je le disais tout à l'heure, que les protestants ont souffert de ces persécutions, que les athées ou que différentes congrégations à l'intérieur même du catholicisme ont souffert de ces persécutions. Par conséquent, à un moment donné, le législateur a initié un système de gouvernance nouveau qui était la laïcité et qui permettait à l'ensemble des religions de pouvoir cohabiter entre elles. Ceci dit, il faut distinguer trois types de laïcité : il y a la laïcité juridique qui, si elle était appliquée, ne poserait de problème à personne ; il y a la laïcité qu'on peut qualifier d'anthropologique qui est complètement intégrée dans les us et coutumes des gens, même les catholiques les plus pratiquants ont intégré le fait qu'il y ait la séparation du pouvoir et de la religion, de l’État et des Églises ; et la laïcité militante, c'est celle qui se situe dans le champ associatif et qui se construit de l'anti-religion. Il y a donc trois types, trois niveaux de laïcité. Quand en tant que musulman nous avons un souci de pratique religieuse, il est bon de savoir à quel canal nous avons à faire, de manière à ne pas commettre d'injustice, à ne pas mettre tout le monde dans le même panier. L'islam est une religion universelle, l'islam est né chez les arabes, révélé chez des tribus arabes qui avaient eux-mêmes leurs us et coutumes. Mais l'arabité de l'islam est un point de départ, ce n'est pas un point d'arrivée. Le point d'arrivée est de pouvoir proposer cette foi à des gens de différentes époques, de différentes cultures, qu'ils puissent l'accepter ou la rejeter. Je vais vous donner un exemple assez éloquent. Vous savez ce qu'est une société patriarcale ? Une société patriarcale est une société comme elles le sont généralement dans le pourtour méditerranéen, où les hommes ont le pouvoir, où les hommes sont au centre de la société et la plupart des ensembles culturels, la majorité, fonctionnent selon un mode patriarcal. La plupart des sociétés dans le monde, qu'elles soient industrielles ou traditionnelles fonctionnent sous un mode patriarcal où l'homme est au centre de la société et possède les pouvoirs.

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Aujourd'hui, le plus grand ensemble ethnique au monde, huit millions d'individus, qui a conservé un système matriarcal où les femmes possèdent tous les pouvoirs, les biens, les terres et qui fait essentiellement hériter ses filles est une société musulmane que l'on trouve en Indonésie et qui s'appelle les Minangkabau. Pourquoi je vous dis cela ? C'est pour exprimer la plasticité de la religion musulmane. La religion musulmane est ferme dans sa 'Aquida, dans son dogme, l'Unicité de Dieu est indiscutable, le fait de croire aux anges, aux Livres, aux Prophètes, au Destin, ce sont des piliers de la Foi qui sont indiscutables. Les 'ibada, les adorations, le fait que nous prions cinq fois par jour, que nous jeûnons un mois dans l'année et que nous faisons une fois le Pèlerinage dans notre vie etc. sont des choses indiscutables mais aménageables, si nous sommes en voyage ou si nous sommes malades, bref vous connaissez bien ou mieux que moi ces choses-là. Et il y a une troisième partie que nous appelons el mu'amalat, les actions courantes du fait de la vie en société qui sont constamment en variance. C'est-à-dire que selon les sociétés que l'islam rencontre, il y a une capacité d'adaptation aux us et coutumes locales avec bien entendu la part d'éthique, de morale obligatoire dans ces actions courantes. Si par exemple, je fais un contrat, il y a des éléments stables dans le contrat qui sont l'honnêteté, la parole donnée, la véracité etc. Ensuite, la manière dont va se dérouler la transaction commerciale peut varier d'une culture à une autre. Donc l'islam encadre la troisième partie qu'on appelle el mou'amalat par ses principes moraux qui sont la justice, la véracité, la générosité, l'abnégation, le fait d'être magnanime etc. Toutes les qualités morales que le Prophète (Paix et Bénédiction de Dieu sur lui) portait en lui, il était rappelez-vous, « le Coran qui marchait » comme disait 'Aïcha (Que Dieu l'agréé), et toutes ces qualités morales doivent uniquement accompagner les us et coutumes des civilisations, des ensembles culturels que l'islam rencontre. Indéniablement, si on prend un sénégalais et si on prend un indonésien, ils mangent différemment, s'habillent différemment, ils pensent peut-être même différemment, mais si on les met dans une pièce l'un et l'autre, ils sauront tous les deux comment faire la Salat Dohr : il n'y en n’a pas un qui fera quatre unités de prière et l'autre trois unités mais tous deux savent que la prière de Dohr est de quatre unités. Ce que je veux dire par là est qu'il y a dans la religion musulmane des choses qui sont inscrites dans le marbre et il y a un ensemble de choses qui sont amenées à bouger. La célèbre parole d’Ibn Qayyim el Jawziya qui dit « l'avis juridique change selon l'époque, le lieu et l'individu », c'est-à-dire que pour une même question il peut y avoir une formulation différente de la part des savants. Et comment nous en sommes arrivés là ? C'est qu'il y a ce fameux hadith du Prophète (Paix et Bénédiction de Dieu sur lui) qui dit « Le Prophète était avec les compagnons et un homme est entré et lui a dit "Ô Prophète si je tue quelqu'un, est-ce que Dieu me pardonne ?", le Prophète lui a répondu "Non !". La personne est repartie et une autre entre et pose la même question au Prophète "Ô Prophète, si je tue quelqu'un, est-ce que Dieu me pardonne ?" et le Prophète de répondre "Oui !". Et les compagnons de s'étonner bien évidemment, " Ô Prophète, comment as-tu pu répondre différemment à une même question ?", le Prophète de répondre "le premier, je lui ai dit "non" car c'est quelqu'un qui partait pour tuer quelqu'un, qui avait l'intention de tuer quelqu'un, alors que le deuxième je lui ai dit "oui" parce qu'il cherchait à se repentir d'un acte qu'il avait commis dans le passé". » Ainsi à une même question, il peut y avoir une réponse différenciée. Ce que je veux dire par là est que notre situation aujourd'hui sociologique, historique, se situe dans une nouvelle réalité qui s'appelle la France, qui s'appelle l'Europe, qui s'appelle l'Occident. Si nous continuons à vouloir maintenir la culture maghrébine, je ne dis même pas arabe, je dis bien maghrébine et plein d'autres choses encore, dans un ensemble qui culturellement est homogène depuis quasiment deux mille ans, nous allons maintenir l'islam comme un corps étranger. Et nous serons toujours vus dans notre foi comme des étrangers parce que culturellement parlant, nous confondons la Foi musulmane qui est universelle, qui rencontre les cultures et s'y adapte et la maghrebinité qui fait qu'on peut être maghrébin musulman mais aussi maghrébin hindou, maghrébin bouddhiste et je ne sais quoi d'autre. Il est essentiel de situer, à chacun sa place, la notion de culte et la notion de culture. Et ce que nous disons nous à Fils de France, si notre culte est musulman, notre culture est française, un peu plus française que celle de nos parents qui eux étaient des primo-migrants, mais notre culture est un peu moins française que celle de nos enfants, qui sera un peu moins française que celle de nos petits-enfants, et moins française que celle de nos arrières petits-enfants et ainsi de suite, jusqu'à ce que nous arrivions à des générations de musulmans où ils ne se poseront même plus la question de savoir s’ils mettent des babouches ou pas des babouches. Pour eux, l'histoire de la babouche sera une chose complètement exotique. En revanche, le fait de prier cinq fois par jour demeure au-delà du temps, et au-delà de l'espace. Ce que je veux dire, ce n'est pas parce qu'on mange beaucoup de couscous qu'on est meilleur musulman, donc il y a des automatismes culturels qu'il va falloir penser pour les distinguer et ne pas les encombrer de la Foi musulmane. Parce que la Foi musulmane, de fait elle épouse, rencontre et s'adapte aux différents espaces qu'elle rencontre.

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Donc pas d'antinomie profonde entre notre identité musulmane et l'identité profonde catholique de la France. Je ne sais pas si vous le savez mais la France est le seul pays au monde à avoir été sacré par l'Église. La France est le pays au monde à avoir le plus de Saints canonisés. Il y a des saints espagnols, des saints italiens, eh bien la France compte le plus de saints au monde canonisés par le Vatican. La France naît du Baptême de Clovis. Il y a une imprégnation profonde des valeurs catholiques avec l'identité française, même si aujourd'hui nous sommes dans une République laïque, qui distingue en termes de gouvernance l'Église et l’État. Hier, c'était la fête de la Toussaint, la Toussaint était férié pour l'ensemble des français. Si le calendrier français est rythmé par des fêtes catholiques et bien c'est parce que la France est un pays catholique.

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D'ailleurs certains sociologues parlent de la France comme d’une catholaïcité. Si nous musulmans, nous n'envisageons pas le lieu de notre vie dans son histoire large et dans son identité large, nous passons à côté de tout. Si nous pensons que la France c'est TF1, la Star Academy et H&M, eh bien on n'a rien compris à cet espace culturellement extrêmement riche qui s'appelle la France. La France est construite sur des identités culturelles très fortes, Pays Basque, Bourgogne, Bretagne, Flandres, Auvergne, Ardennes etc. Donc avec des dialectes différents, avec des nourritures différentes, avec des façons de s'habiller différentes qui sont en train d'être complètement éradiquées par la mondialisation. Mais la beauté d'un pays finalement, c'est sa diversité. Dieu dit dans la Sourate Al Hujurat (Les appartements) « (...) Nous avons fait de vous des nations et des tribus, afin que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d'entre vous, auprès de Dieu, est le plus pieux (...) ». Si ces cultures disparaissent eh bien on va à l'encontre de la Volonté de Dieu d'avoir créé des peuples différents. Et la mondialisation aujourd'hui menace l'identité française, mais pas seulement. Moi je suis d'origine algérienne et quand je vais en Algérie, par exemple… une fois je recherchais une tenue traditionnelle de Tlemsen, je vous défis aujourd'hui de trouver un couturier qui la fasse, ça n'existe plus ! En l'espace de dix ans, ça a été totalement éradiqué ! Remplacé par le qamis saoudien fabriqué en Chine. C'est triste parce que ces cultures-là, elles ont mis du temps à se créer, à se former, tous les pays du monde possèdent une diversité culturelle qu'il faudrait entretenir puisque c'est la volonté divine. Donc nous, en tant que musulmans, nous sommes dans ce qu'on appelle en sociologie un processus d'acculturation, le "a" n'étant pas privatif : ça ne veut pas dire qu'on n'a pas de culture mais que nous sommes en train de passer de la culture de nos parents, qui était une culture maghrébine, à la culture de nos enfants, de nos petits-enfants et arrières petits-enfants qui est française. Mais comme le disais tout à l'heure le conférencier précédent, encore faut-il distinguer ce qui relève dans la culture du réel et du factice, du traditionnel, du naturel, de la synthèse et de l'artificiel. Indéniablement lorsque nos jeunes se tournent vers une sous culture américaine, ils sont dans un égarement culturel, je dirais. Puisque ce n'est pas leur culture en vérité. Nike, ce n'est pas notre culture, le rap n'est pas notre culture.

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Nous habitons, nous vivons dans le pays le plus touristique au monde, le plus visité au monde ! Pourquoi ? Parce que c'est le pays le plus beau du monde, le pays le plus riche au monde en matière de culture, de patrimoine, d'ensemble urbain etc. Donc, on ne peut pas passer à côté de tout ça ! On ne peut pas s'américaniser et dire « la France c'est la colonisation, moi, je n'aime pas la France », sans dire qu'on est en train de s'américaniser. Finalement, à choisir entre l'ensemble culturel le plus visité au monde, qui a produit en termes d'art, d'artisanat, de littérature… parmi les choses les plus brillantes que l'humanité ait connu, moi, sincèrement, je préfère l'entité culturelle française dans sa complexité, sa beauté esthétique, au Mc Do américain ! Et quand je parlais tout à l'heure de processus d'acculturation — le passage de la culture de nos parents vers la culture de notre pays — ça passe par une réflexion ! Ça passe par le fait de faire des choix, des choix de vie notamment. Et ça passe aussi par le fait de pouvoir décrypter les arnaques, les artefacts qui nous ont été livrés dans les années 80, 90, notamment par SOS racisme. SOS racisme, nous a livré un logiciel en boîte pour détester la France, en nous victimisant à outrance : ils ont fait de nous des pleurnichards à vie. Et ça continue par d'autres formes d'ailleurs. Quand je parle d'islamophobie, bien sûr je dis qu'il ne faut pas laisser passer les actes islamophobes, mais ça se passe à travers le juridique, à travers le droit. Accompagner la lutte contre l'islamophobie par de la pleurnicherie, par de la victimisation, c'est contre-productif ! Il faut juste envisager les faits et combattre juridiquement et y opposer un discours digne et sain de ce qu'est réellement notre religion, mais surtout essayer de comprendre les peurs des autres. Parce qu’on peut évidemment dire « on nous aime pas ! », en vérité ce n’est pas tant qu'on ne nous aime pas mais qu'on ne nous connaît pas. Les musulmans de France ne sont pas connus et les musulmans de France ont finalement très peu fait pour mieux se faire connaître. Pour un tas de raisons d'ailleurs qui sont légitimes parce que lorsqu’on est en position d'acculturation, qu'on n'est pas vraiment français, qu'on n'est pas vraiment algérien ou marocain, on est dans une situation identitaire très inconfortable, on n'a pas les outils nécessaires pour traduire ce qu'on est ou ce qu'on n'est pas, d'ailleurs. Donc, on se réfugie parfois dans une forme hyper visible de religiosité pour exister dans l'espace, en disant « je ne suis pas français, je ne suis pas algérien, d'ailleurs je suis musulman ». Mais en vérité, ce n'est pas suffisant. Parce que l'islamité ne se traduit pas d'abord par le vêtement comme manière d'exister dans la société, c'est d'abord un comportement. On va puiser dans nos actes d'adoration, dans la 'Aquida, dans les 'ibadat, on va puiser dans les deux premiers niveaux pour les reverser dans le troisième niveau qui est el mou'amalat. Ça veut dire que plus je prie, plus je lis le Coran, plus je me rapproche de Dieu… plus je deviens véridique, plus je deviens honnête, plus je deviens sensible aux malheurs des autres, plus j'essaie d'avoir de l'empathie, plus j'aime, plus je me transforme intérieurement et plus cette formation intérieure produit un élément positif, admirable, apaisé, paisible et apaisant dans l'espace social. Nous sommes en vérité un peu dans le schéma inverse. Nous sommes, et notamment par le biais de l'islamophobie, constamment dans une situation de confrontation. Alors qu'en vérité, il n'y a pas lieu à ce qu'il y ait confrontation. Puisque nous, nous devons envisager au contraire la paix. Pourquoi ? Parce que la paix est l'essence de notre religion. Le mot islam est construit à partir du mot salam, Salam étant l'un des attributs de Dieu. Nous sommes 'abdosalam, les adorateurs de Celui qui incarne la paix. Nous devrions donc être au service permanent de la paix dans ce pays. Au lieu de ça, je m'aperçois que beaucoup d'acteurs ou une partie des acteurs de la communauté musulmane, même s’ils ne sont pas liés directement à la foi musulmane ou aux mosquées etc., sont des entrepreneurs de guerre. Nous sommes constamment dans un rapport post-colonial, et nous voilà asservi à l'homme blanc, mauvais par nature alors que nous, nous venons du Sud... Toute une rhétorique dont internet nous nourrit, qui est finalement le prolongement de ce qui a été institutionnalisé à l'époque par le parti socialiste qui était SOS racisme et qui se retrouve aujourd'hui d'une manière moins institutionnelle mais tout aussi réelle, qui est celui de se victimiser en permanence et de produire sur cette victimisation un discours belliqueux, belliciste qui cherche l'affrontement. Ce qui est antinomique avec nos valeurs. Parce que l'islam est basé sur la paix. Salam étant un attribut de Dieu, nous sommes les serviteurs de la paix. Est-ce que les attributs divins sont là pour être réciter sans être vécus ? Évidemment non, ils sont là pour d'abord être vécus puis récités. Les caractéristiques de Dieu doivent constituer notre manière de nous porter. On se dirige vers la sainteté. Mais finalement, on peut s'apercevoir les uns les autres pour être honnête, dans notre communauté, on a plus tendance à soigner les apparences exotériques, les apparences extérieures de notre foi, plutôt que les aspects ésotériques qui sont les aspects intérieurs de notre foi. En vérité, on va être extrêmement pointilleux sur le halal par exemple : c'est bien mais je m'aperçois qu'il y a une inversion des priorités. Je vois beaucoup de gens qui ne pratiquent pas, ou pire qui pratiquent des choses illicites, qui commettent de petites délinquances mais qui ne se posent pas la question de savoir si leur comportement est en accord avec l'éthique musulmane. Mais s’il s'agit d'aller manger un hamburger halal, là ça devient extrêmement tranché. En vérité, il y a une inversion des valeurs. Ce qui est le plus difficile, c'est de modifier son comportement, c'est un jihad, ce fameux grand jihad. Le grand jihad est celui qu'on mène contre soi-même pour modifier son comportement. Ça c'est très difficile. En revanche, aller au burger halal ou au Mac Donald, faire le choix entre deux fast-foods qui sont des importations américaines, est relativement simple. En plus, on nourrit sa bonne conscience en plus de nourrir son ventre, on nourrit sa bonne conscience en ayant acheté un hamburger halal. En vérité le vécu des attributs divins est complètement délaissé. Il faut être honnête à l'endroit de ce que nous sommes, sommes-nous réellement "ceux qui croient" et "font de bonnes actions" ? Où sommes-nous juste "ceux qui croient" sans avoir capté les richesses de la Foi ? La Foi qui se vit à travers les attributs divins. J'en reviens à notre idée de « l'islam et la France, un amour possible ? » point d'interrogation. Bien évidemment, si nous vivons notre spiritualité de manière profonde, avec l'empathie nécessaire vis à vis de nos frères catholiques et nos sœurs catholiques, et bien il y a toutes les raisons de penser que nous allons vers un avenir vertueux.

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Vous savez, je suis porte parole national de La Manif Pour Tous. Vous savez ce que c'est la Manif Pour Tous ? La Manif Pour Tous c'est un grand mouvement populaire qui s'est levé conte le mariage des homosexuels en France. Pire que ça : contre l'adoption des enfants par les homosexuels en France. Intérieurement, dites-vous maintenant ce que chacun d'entre vous avait fait lorsque nous avons appelé les musulmans à manifester. Il y a eu des centaines de milliers de tracts distribués chaque vendredi pendant les manifestations devant les mosquées. Très peu de musulmans malheureusement ont été présents à ces manifestations, très peu. Et parce que nous ne nous sommes pas engagés, nous portons en partie la responsabilité de ce mariage homosexuel. Et nous portons la responsabilité en partie que des enfants auront comme parents deux homosexuels, deux hommes ou deux femmes dès le berceau. C'est vachement joyeux, vous ne trouvez pas ? On a tous eu un papa ou une maman ou les accidents de la vie ont fait que nous avons manqué d'un papa ou d'une maman. C'est l'horreur, c'est horrible ! Papa où t'es ? Maman où t'es ? Le cri du papa absent ou de la maman absente. Eh bien, en partie parce que les musulmans de France ne se sont pas levés contre cette loi, nous portons une partie de la responsabilité. Une partie de la responsabilité, je n'ai pas dit la responsabilité, mais une partie. Il y a eu des fuites du gouvernement, des fuites qui ont dit que si les musulmans s'étaient engagés en masse, il aurait été retiré ! Vous êtes sceptiques ? Nous en reparlerons après ! Moi, en tous cas, je me sens personnellement coupable, en partie coupable du fait que demain des enfants soient privés d'un père ou d'une mère, et que le droit ait été modifié quant à la filiation. Il y a des enfants qui ne sauront pas d'où ils viennent. La filiation est coupée. Dieu dit dans le Coran : « Ô hommes, Nous vous avons créé d'un mâle et d'une femelle... » Donc Dieu nous a créé à partir d'un homme et d'une femme et à partir de cet homme et de cette femme a été créé un nombre conséquent d'hommes et de femmes. Ce verset-là est répété dans toutes les mosquées du monde. Chaque vendredi incarne la filiation. Le fait que nous savons d'où nous venons. La loi sur ce mariage homosexuel, et bientôt la PMA dont je vous dirai un petit mot tout à l'heure, et bientôt la GPA, feront que les enfants naîtront sans filiation, la filiation sera coupée puisqu'on donnera une ovule ou un sperme selon que le couple soit de deux hommes ou de deux femmes, l'enfant sera coupé de sa filiation. Évidemment ce n'est pas trop tard, le mouvement de La Manif Pour Tous continue. Nous avons encore la lutte contre la PMA, puisqu'elle n'est pas encore juridiquement actée, comme on dit en mauvais français, mais le gouvernement prépare la PMA. Le Conseil d’Éthique qui disposait de dix-sept religieux en son sein et qui donne son avis sur l'éthique d'une loi, eh bien, on a viré dernièrement tous les religieux qui le composaient et on les a remplacé par des non religieux. Pourquoi ? Parce qu'on leur dit que la PMA (la PMA est le fait qu'un couple de femmes puisse avoir une gamète homme pour pouvoir avoir un enfant) sera acceptée si le Conseil d’Éthique se prononce en faveur. Donc, il y a un mois, le Conseil d’Éthique a été bouleversé et on a remplacé les religieux par des non religieux. La PMA n'est pas encore arrivée mais elle arrivera puisque c'est dans les projets du gouvernement, puisqu'il le prépare en chamboulant le Conseil d’Éthique. Ainsi les couples de femmes pourront avoir droit à la maternité et donc les couples d'hommes diront qu'au nom de l'égalité : «  ils l'ont accepté pour les femmes, maintenant reste à faire pour nous les hommes. » Sauf que les hommes ne peuvent pas porter d'enfants, donc ils feront appel à des mères porteuses. Ces gens-là achèteront un ovule, insémineront une femme dans le tiers-monde, parce que bien évidemment pour huit mille euros, ce n'est pas une européenne qui va le faire. Ça se passera en Inde, au Nigeria ou je ne sais où ailleurs et les couples d'hommes pourront accéder à la paternité en achetant des bébés, finalement.

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Maintenant, j'en reviens à notre histoire entre islam et France, amour possible ou pas possible ? Évidemment oui c'est possible. Nous avons tout un tas de causes communes qui permettraient de mieux faire connaître les gens. Parce que quand vous avez distribué des tracts, lorsque vous avez manifesté, fait un sitting avec des gens qui n'étaient pas musulmans mais qui étaient catholiques convaincus, des chrétiens convaincus ou des juifs convaincus, eh bien vous vous trouvez tout de suite un certain nombre de points communs qui vont vous rapprocher. Moi, j'ai vu des catholiques très pratiquants, de conditions sociales très favorisées mais qui m'ont dit n'avoir jamais rencontré de musulman. Et depuis que je distribue des tracts avec Myriam et Leïla qui portent le voile, on se rend compte que notre anthropologie est identique. On a envie d'avoir une vie de famille saine, on n'a pas envie de voir des publicités comme celle que vous voyez dernièrement sur l'adultère "Eden.com". Vous avez vu ça ? C'est un site sur l'adultère. C'est-à-dire qu'aujourd'hui on est en train de commercialiser de l'adultère alors que l'adultère est interdite par la loi, puisque les époux lorsqu'ils se marient à la mairie se doivent mutuellement la fidélité. On est dans un monde où les valeurs qui sont les valeurs fondatrices de la France sont les valeurs fondatrices et fondamentales de notre religion. Nous avons un combat à mener, le halal c'est bien, le hijab aussi, pourquoi pas ?, mais fondamentalement ? Est-ce que le fait de faire la promotion de l’adultère, d'exploser la cellule familiale est un gain en terme de projet, d'environnement pour nos vies futures et les générations futures ? Évidemment non ! Ce qui sera présent demain se décide aujourd'hui. Donc, nous avons tout à faire en tant que musulman français avec les autres confessions et même les non confessions parce qu'il y a des gens qui sont athées mais qui ont du bon sens, pour s'ériger contre ce processus qui détruisent les sociétés. Si on prend les valeurs fondamentales de la parole donnée, le fait de donner sa parole, le respect intergénérationnel, le fait de respecter les personnes âgées, le fait de respecter la vie, le fait de respecter les valeurs familiales… tout ça se sont des choses qui nous sont très chères en tant que musulmans. Toutes ces valeurs là sont aussi les valeurs fondatrices de la France qui les a perdues en partie à cause de la Révolution française, qui les a perdues encore en plus grande partie à cause de Mai 68. Mais tout ça, se sont des chantiers pour nous en tant que musulmans, en tant que musulmanes. Évidemment, quand je dis ça j'enfonce des portes ouvertes parce que vous savez aussi bien que moi ce que je suis en train de vous dire, ce n'est uniquement qu'un rappel. J'ai tellement entendu de musulmans me dire : "de toute façon moi, le mariage homosexuel ne me concerne pas parce que dans ma vie ce n'est pas quelque chose qui existe". C'est faux, parce que de toute façon c'est quelque chose qui va vous toucher d'une manière ou d'une autre. Si ce n'est pas vous, ce sera vos enfants, si ce n'est pas vos enfants, ce sera vos petits enfants.

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Vous savez ce qu'est la théorie du genre ? La théorie du genre, c'est une théorie qui nous arrive des États-Unis, qui est en train officiellement d'entrer dans nos écoles françaises, qui dit que la sexualité d'un individu n'est pas le fait de son appartenance biologique mais il est le fait de déterminismes culturels et sociaux. Je m'explique : ce n'est pas parce que vous avez un corps de femme ou un corps d'homme que vous êtes un homme ou une femme. Non, c'est la société qui vous dit que vous êtes un homme ou une femme. Donc si on fait jouer des enfants, des garçons à la poupée et des filles aux voitures ou aux pistolets, ils seront libres de dire "je suis un homme" ou "je suis une femme". On peut être pendant un certain temps un homme puis revenir à une femme etc. Ce n'est pas de la science fiction ce que je suis en train de vous dire, c'est la réalité. Najat Vallaut-Belkacem a inauguré une crèche dédiée à la théorie du genre, où on a séparé les garçons des filles, de manière imperméable : du côté garçons des poupées et du côté des filles des voitures. C'est ça la théorie du genre et c'est en train d'arriver et La Manif Pour Tous a créé des comités de vigilance sur le genre. Ces comités de vigilance sont ouverts à toutes et à tous, mais si les musulmans n'y participent pas, c'est un coup d'épée dans l'eau. Donc moi je pense qu'on peut s'aimer, on doit s'aimer et on va s'aimer. Parce que nous avons beaucoup de choses en commun, beaucoup plus de choses qui nous rapprochent que de choses qui nous font diverger. D'une part et d'une autre part parce qu'il y a un ensemble de luttes sociétales dans lesquelles les musulmans doivent être aux premiers plans, aux premières loges. Il suffit de conscientiser, de rationaliser, de penser, de faire passer ces choses-là par notre esprit, par notre raison, par notre logos et se dire comment moi en tant que musulman, priant cinq fois par jour, jeûnant un mois dans l'année, et pour les plus pieux, les lundis et jeudis, lisant mes deux hizbs de Coran par jour, faisant mes invocations le matin et le soir, espérant aller visiter les lieux saints, comment socialement, je me positionne sur ces questions-là ? Parce que lui, le catholique, il fait la même chose, et finalement comme on fait la même chose, eh bien on se rencontre sur les mêmes points. Donc comme on se rencontre sur les mêmes points, eh bien on vit des choses en commun. Et comme on vit des choses en commun, on n'a plus la télévision, on n'a plus le Point ni l'Express qui fait la médiation et l'interface entre les musulmans et les non musulmans, et enfin, nous avons une société unie, un socle commun, solide qui se crée sur des valeurs. »

 

 

Votre discours consiste à oublier la culture d'origine ?

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Non, ce n'est pas oublier. Souvent dans mes conférences, j'ai été très clair. Ce n'est pas de l'amnésie, tout au contraire : le devoir de mémoire est l'origine, et la filiation au sens historique, culturel et évidemment familial, doit être constamment rappelé. Il est très intéressant que les générations futures de jeunes d'origine algérienne, marocaine etc., puissent aller retrouver la tombe des anciens au village etc., parce que c'est très constructeur de l'identité, c'est-à-dire qu'il faut vraiment savoir d'où l'on vient. Ce que je veux dire c'est qu'il y a une forme de fantasme, d'illusion dans l'aspect culturel. Quand on glorifie l'arabité pour accéder à l'islam, je pense qu'on est en train de trahir l'islam car l'islam n'est pas la religion des arabes mais la religion de l'humanité. Les arabes — il y en a d’ailleurs qui sont chrétiens — ont des us et coutumes, des cultures et des traditions qui sont emprunts de l'arabité mais ne sont pas musulmans. Il ne faut pas confondre les deux. Confondre les deux signifie emprisonner une spiritualité qui se veut légère et universelle à quelque chose qui est très circonstancié qui sont nos origines. Mais ça ne veut pas dire qu'on va jouer l'amnésie, être plus français que les français, ce n'est pas ça ! C'est quelque chose qui simplement intègre dans notre dynamique historique, sociétale, le fait que, qu'on le veuille ou non, nous sommes moins maghrébins que nos parents et nous le sommes un peu plus que nos enfants et que nos enfants le sont un peu plus que nos petits enfants etc. C'est-à-dire qu'il y a une marge inéluctable du fait que nous soyons scolarisés, que nous vivions, que nous soyons inondés de messages etc. Moi, je vais souvent en Algérie et je fais en sorte que mes enfants aillent en Algérie mais en même temps, ils ont le drapeau français dans leur chambre. Ça ne veut pas dire que nous sommes dans une confrontation, ça veut dire : vous avez votre véhicule, vous avez une destination, votre pare-brise est grand comme ça et vous avez deux rétroviseurs qui vous permettent de regarder derrière. Mais si vous regardez constamment derrière, vous allez aller dans le décor. Or, le fait de regarder derrière est très utile pour pouvoir marcher droit, donc le fait de connaître son origine, le fait même d'entretenir vis-à-vis de nos enfants l'idée que nous venons d'un pays qui a été ceci ou cela, mais que notre avenir se porte dans une direction, fera que naturellement l'apport dont vous parlez se fait à travers ce que nous sommes. L'arabité est quelque chose de fantastique : l'arabité n'est pas raciale. Quoi de commun racialement entre un libanais et un soudanais ? Rien, pourtant ils sont arabes. L'arabité est une entité linguistique. Les gens sont arabes parce qu'ils parlent arabe mais en plus de ça il y a certaines caractéristiques, assez bien d'ailleurs caricaturalement développées dans Tintin au pays de l'or noir, c'est-à-dire des excès de grande générosité, l'hospitalité, mais en même temps l'impulsivité etc. qui sont très caractéristiques, très liées à l'identité des arabes. Moi, ça me fait très plaisir. Par exemple quand j'étais gamin, j'étais horrifié quand je trouvais quelqu'un qui mangeait un petit pain au chocolat devant moi et qui ne m'en proposait pas. On n'est pas habitué à ça, parce que dans  notre culture d'origine arabe, quand tu manges quelque chose, tu le partages. C'est normal. Vous comprenez ce que je veux dire ? Cette idée de l'arabité en tant que valeur qui va apporter en terme de générosité (d'ailleurs les français sont aussi généreux). Mais il ne faut pas folkloriser, fantasmer ou pire que ça, emprisonner notre religiosité. Quand je vois par exemple des convertis qui se mettent à parler avec quasiment un accent du bled, qui se déguisent pour aller à la mosquée, qui e baladent chez eux avec des sdaris, je dis qu'il y a de fait une fusion qui n'est pas souhaitable entre une religiosité universelle et une culture contextuelle.

Vous dites que les musulmans ne sont pas allés manifester à La Manif Pour Tous et qu'ils sont en partie responsables du passage de cette loi...

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Quand je dis que nous sommes en partie responsables, je veux dire que quand je vois des manifestations sur la Palestine, lorsque Gaza est bombardé, à juste titre les musulmans manifestent. J'ai conduit plusieurs convois humanitaire à Gaza donc je sais ce que c'est, je sais de quoi je parle, j'ai été responsable d'organismes d'aides humanitaires destinées à la Palestine, eh bien à mon sens, la cause palestinienne est moins grave du point de vue sociétale que le mariage gay. Parce que le conflit palestinien de toute façon se réglera et on doit faire valoir les droits des palestiniens à travers notre engagement aussi. Là, on est en contradiction avec El fitra, cette nature humaine. C'est la nature humaine qui est contredite par une loi et ça, en tant que musulmans qui avons très clairement distingué l'homme de la femme et entretenu l'idée de la filiation… cette loi entre en contradiction directe avec nos valeurs.

Vous nous proposez d'aller plutôt vers le cassoulet halal que le burger halal en somme ?

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Pourquoi j'avais opposé le kebab Mac Do au bistrot ? J'ai tenté de dire par cet exemple-là que les lieux de socialisation, ou en tout cas le commerce lié à la gastronomie, n'est pas anodin en France. La cuisine française, avec la cuisine chinoise et la cuisine marocaine, est des plus élaborée au monde. Ce que je crois c'est qu’en n'adoptant pas, ou en ne découvrant pas, ou en ne s'appropriant pas un art culinaire représentant une classe majeure dans l'art culinaire en règle générale, nous passons à côté de quelque chose… Alors on peut ne pas aimer le cassoulet mais on peut aimer le pâté aux pommes de terre, le magret de canard ou le lapin à la moutarde… la variété culinaire française et son élaboration sont si incroyablement diverses et raffinées que face à la pauvreté d'un hamburger ou d'un sandwich grec, on est face à une misère culinaire. On va faire des pieds et des mains, et à juste titre, lorsqu'une espèce animale disparaît parce qu'elle a mis des siècles et des siècles à évoluer et que quand elle disparaît, c'est le patrimoine de l'humanité qui disparaît, mais les arts, cultures, us et coutumes liés à un peuple ont aussi mis des années, des siècles et des siècles à se développer et à aboutir. Donc si nous en tant que citoyens français, musulmans ou pas musulmans, cédons à la mondialisation en délaissant le formidable patrimoine que nous ont légué les générations antérieures, eh bien on loupe un coche. Après ce n'est pas la question de halal ou pas halal, un magret de canard, le canard doit être halal tout simplement. Faisons découvrir ensemble à nos enfants, au lieu de simple pâtes-frites etc. Ce n'est pas beaucoup plus cher, c'est très ludique, c'est extrêmement appréciable à cuisiner et c'est beau ! Et ça fait partie des choses qui font qu'on construit, sans avoir à réciter la marseillaise tous les matins, une identité plus apaisée.

Que pensez-vous de cette nouvelle Chartre de la laïcité à l'école ? Et de cette morale laïque militante ?

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La Charte de la laïcité de Vincent Peillon à l'école, eh bien c'est très bien dit par Vincent Peillon : il dit que la Révolution française n'est pas arrivée à bout du catholicisme et qu'il faut effacer toutes traces du catholicisme en France. Mais quand on vous dit « toutes traces de catholicisme », le catholicisme n'est qu'un corps, je dirais. Ce qu'on veut c'est effacer la morale catholique. Et la morale catholique, c'est la morale musulmane. Ce sont les mêmes, la morale juive aussi bien évidemment. Lorsqu'on veut tuer la famille, on veut tuer la distinction homme-femme. Lorsque les enfants donnent des ordres aux parents, lorsque l'autorité devient un fait de subversion, eh bien nous sommes dans une société d'anarchie : les repères sont complètement détruits et c'est une société où l'économie de marché, où la consommation pourra davantage s'épanouir. Je n'invente rien : en 1972, quatre ans après 1968, un philosophe qui s'appelle Michel Clouscart, un marxiste, explique comment par Mai 1968, en disant qu'il faut une liberté sexuelle totale, qu'il faut plus de loisir, qu'il faut moins travailler, donc en détruisant les valeurs d'une société, on va pouvoir étendre les ressources du Marché de la consommation, donc du libéralisme.  Est-ce que vous me comprenez ? C'est-à-dire qu'on va détruire des valeurs morales pour nous amener à devenir de simples consommateurs, c'est tout ! Lorsqu'on éduque nos enfants, il y a des valeurs profondes de croyances, de vérité, d’abnégation, de générosité, et quand il est habité, structuré par des valeurs eschatologiques, le jour du jugement dernier, la présence des anges… eh bien, bien évidemment, que Pokemon et compagnie lui feront moins envie. C'est le vide spirituel, le vide identitaire qui a besoin d'être rempli par ces messages, ces bombardements médiatiques, de la sur-image, du surmarketing. Il y a un lien intrinsèque entre le fait de tuer une morale et la consommation. Et quand on parle de morale laïque, ce n'est rien de plus que tuer ce qui restait de morale chrétienne en France. Et ça, c'est aussi notre combat, parce qu'on a les mêmes valeurs. Aujourd'hui on commence à détruire des églises en France : les musulmans devraient être à la pointe de cette contestation de cette destruction des églises ! Parce que symboliquement parlant, détruire une église c'est grave ! Moi, ça me met en colère. Parce que demain, s’il se passait la même chose dans les pays musulmans, on serait très content de voir des chrétiens s'ériger contre la destruction des mosquées ou des synagogues. Parce qu'il y a un combat commun, on a des valeurs communes, des idées communes et il y a surtout un pays commun. Nous sommes dans un même espace.

Quand on connaît le parcours sulfureux de l'avocat Karim Achoui, que pensez-vous de son initiative de créer la LDJM (Ligue de Défense Judiciaire des Musulmans) pour défendre les droits des musulmans ?

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Concernant la LDJM, moi je crains que l'islam soit devenu un produit marketing. L'islam devient un moyen de vendre, un moyen commercial et, étrangement, une spiritualité qui devrait nous pousser à moins consommer devient quelque part une identité musulmane qui nous pousse à davantage consommer. Lorsque je vois que dans les grandes surface par exemple, il y a des grands rayons halal, finalement pourquoi l'islam est-il banni de l'école et a-t-il une si grande place dans les marchés ? Pourquoi ? : parce qu'à l'école, on transmet des valeurs et aujourd'hui dans certaines écoles on impose la Charte de la laïcité. Donc dans ces écoles-là, pas de morale, surtout pas catholique, surtout pas juive et surtout pas musulmane. En revanche dans les supermarchés, pour faire tourner la machine néo-libérale, l'islam a une place et un rayonnage où personne n'a rien à redire tant que vous donnez de l'argent. Donc, nous sommes dans une société qui ne retient pas l'idée des valeurs mais qui se sert des valeurs pour faire consommer. Et il est dangereux de voir des musulmans qui estampillent un tas de produits qui n'ont rien à faire dans le halal comme étant halal. J'ai vu des pubs sur internet "voyage halal" ! Je ne mens pas, je suis sérieux. En fait, aujourd'hui, les musulmans se ré-islamisent, donc ça devient une niche marketing, donc on va essayer d'avoir leur bonnes faveurs commerciales en passant par leur islamité, en passant par leur spiritualité. Mais c'est odieux comme manière de faire ! Ce qui est halal, et bien on le sait, il y a le Coran pour distinguer, c'est pour cela qu'on l'appelle "El fourqane", le discernement, Celui qui permet de distinguer le vrai, du faux. Donc voyage halal, défilé de mode de hijab. On en arrive à une spiritualité qui devrait nous distinguer, nous éloigner de la surconsommation et finalement cette spiritualité devient un faire-valoir pour la consommation. C'est là que nous en tant que musulmans, nous devrions faire fonctionner nos méninges. C'est-à-dire : qu'est ce qui relève authentiquement de la spiritualité, de la foi et qu'est-ce qui relève d'un acte de consommation qui me permette d'exister en tant que musulman dans l'espace public ? Concernant la LDJM, je crains que ce soit un fait marketing, quasiment commercial, qui touche l'affect des musulmans, leur pathos, leur sensibilité, leur sentimentalité, pour capter un fait juridico-marketing. Maintenant, il est évident que quand une musulmane est agressée, comme quand une non-musulmane est agressée, il y a des tribunaux, il y a un Droit qui existe et tout ça doit être porté devant les tribunaux. Mais devenir un objet marketing captant la sensibilité des musulmans, là je dis faites attention. Moi, je suis parti aux États-Unis, je suis allé rencontrer l'Anti Diffamation Ligue, c'est une organisation juive aux États-Unis qui lutte contre l'antisémitisme. Mais, il faut voir à quel point cet organisme a besoin de l'antisémitisme pour exister. Et quand il n'existe pas, il est obligé de l'inventer. Le moindre graffitis sur une synagogue devient un acte antisémite. Alors qu'en vérité, il n'y a pas d'acte antisémite. Ça veut dire qu'on enclenche une machine qui va avoir besoin de s'alimenter, et même si il n'y a plus d'islamophobie ou d'actes islamophobes, il va quasiment falloir en créer. Je ne sais pas si je suis clair… La machine se nourrit comme ça, on fait tourner la boutique. Donc, il faut distinguer ce qui relève de la légitimité, du droit, porter plainte de manière tout à fait conventionnelle quant il s'agit d'un acte islamophobe et la capacité d'acteurs à pouvoir domestiquer cette islamophobie pour pouvoir en faire un fond de commerce. Voilà, je suis un peu sévère dans mes mots mais il se passe exactement la même chose avec la communauté juive aux États-Unis. Et je n'ai pas fantasmé, parce que je suis allé les rencontrer dans leur bureau à Washington pour comprendre quels étaient les mécanismes de la victimisation qui permettaient de faire d'une minorité victimisée une minorité agissante dans le champ politique. Alors si nous faisons cela en France, qui n'est pas une société communautariste à l’anglo-saxonne, mais une société où la citoyenneté est partagée par tous, nous entrons en confrontation avec le logiciel basique de la constitution et de l'identité française et nous nous mettrons de fait à l'écart de l'ensemble de nos compatriotes français. Concernant l'islamophobie, toujours, je voudrais juste rappeler — et ce n'est pas pour dire que c'est normal ou pas normal, mais c'est important que ce soit rappeler aux musulmans — que la cathophobie au XVIIIème siècle a fait près de 600 000 morts, le génocide de Vendée. Durant la Révolution française, les révolutionnaires sont allés un peu loin, c'est-à-dire qu'ils voulaient interdire les églises, interdire la religion, brûler les Évangiles etc. En Vendée, un certain nombre de français, de catholiques, se sont levés contre la Révolution française. Ils les ont zigouillés à hauteur de 600 000 personnes. En ne tuant pas que les hommes, mais aussi les femmes et les enfants. Alors ceci n'excuse pas cela, ce n'est pas ce que je suis en train de dire. Je dis simplement qu'il faut que nous, en tant que musulmans, ayons une vision globale de ce qu'est l'histoire française parce que c'est aussi notre histoire, parce que nous sommes français, et savoir intégrer nos problématiques dans une dynamique historique et sociétale, de telle manière à ce que nous ne regardions pas seulement notre propre nombril, en disant que nous n'avons pas été les seuls à souffrir dans ce pays là, non ! Il y a une dimension anti-religieuse, anti-cléricale où le concept de liberté se crée en distinction, voire en opposition, voire en persécution de la religion en France. Mais il faut aussi envisager la chance qu'est la laïcité qui permet que les religions fortes ne prennent pas le pas sur les religions faibles, et la laïcité, comme le disait un sage, est la branche sur laquelle tout le monde est assis, s'il y en a un qui veut la scier c'est tout le monde qui tombe.

Vous parlez uniquement des Catholiques et des Musulmans mais jamais de la communauté juive, pourquoi ?

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De la communauté juive, très souvent je ne parle pas, je parle principalement des catholiques. Mais comme je ne parle pas des juifs, je ne parle pas non plus des protestants, ni des orthodoxes, ni des bouddhistes, ni des hindouistes etc. Parce qu'en faites ces religions : juives… même si la religion juive est plus ancienne en France que le christianisme. Le judaïsme arrive en France avec l'Empire Romain et les premiers évangélistes arrivent durant le premier siècle. Donc en terme de nombre c'est le catholicisme qui chapote, c'est pour ça que je parle souvent de "catholaïcité" et que je ne parle pas du judaïsme, du protestantisme, de l'hindouisme etc. Et surtout, je pense que fondamentalement, le catholicisme, pour peu qu'on essaie de le comprendre, de le connaître, partage des valeurs. Je reprends l'exemple de la Toussaint, j'ai appris hier que la Toussaint avait aussi comme sens le fait que tout être humain pouvait, s’il le voulait, devenir saint. C'est-à-dire que quand on parle en islam de muslim, mu'mim, mouhsin — le mouhsin est celui par lequel Dieu voit, entend — celui qui est habité par Dieu est élevé au rang de Saint. Et la Toussaint, dans son sens catholique, pas musulman, c'est de dire que la Sainteté est accessible aux humains, ce n'est pas quelque chose qui est du domaine de l'angélisme. J'ai trouvé le sens très percutant dans notre spiritualité. D'ailleurs si je vous fais lire une page des Confessions de St Augustin, ou si je vous fais lire une page de Rabi'a el 'Adawiyya, vous serez très embarrassés pour savoir qui a dit quoi. Parce qu'en vérité et fondamentalement, la mystique catholique et la mystique musulmane sont très très proches dans le sens et dans les valeurs. Alors bien évidemment, je ne parle pas du dogme, etc.