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Connaître et aimer son pays

CONNAÎTRE & AIMER SON PAYS    
de Bernard Peyrous

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Le terme « nation » : définition

Le mot « nation » vient du mot latin siginifiant naissance (de nascio, naître). Le terme de nation se rapproche de celui de peuple, associé à celui de gouvernement […]

Le terme de nation a évolué au cours des siècles. À l’époque médiévale, la nation correspondait à un groupe d’hommes ayant une origine commune. Aujourd’hui la nation comprend un ensemble de choses ; cet ensemble conduit à la constitution d’un sentiment d’appartenance commune. La nation, et donc ce sentiment, peut se transmettre : elle est donc transmise de génération en génération. C’est donc bien la volonté de vivre ensemble du peuple formant une nation qui permet de la faire perdurer. On comprend alors qu’il existe nécessairement un long parcours afin de parvenir à la nation, alors résultat historique. Selon Ernest Renan (lors de la conférence de 1882 intitulée « Qu’est-ce qu’une nation ?[1] »), la nation apparaît donc comme un résultat historique, « une âme, un principe spirituel ». Herder quant à lui propose une définition de la nation fondée sur le sol et la langue commune. Enfin Fichte évoque lui aussi la langue en démontrant son importance dans la constitution d’une nation.

Si les conceptions sont donc variables, certaines données objectives permettent néanmoins de définir une nation. On compile alors certaines notions que sont l’ethnie, la langue, la religion, la culture, le territoire et l’État. La réalité n’est pas si simple puisque certains États ont par exemple plusieurs langues (Suisse) en leur sein[2].

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Nation, patrie, patriotisme

Le mot « patrie » signifie en latin la terre des pères : terra patria. « La patrie de chaque homme était la part de soi que sa religion domestique ou nationale avait sanctifiée, la terre où était déposée les ossements de ses ancêtres[3]. » Il existe donc « la petite patrie », qui est le village, la ville ou la région à laquelle on est attaché et « la grande patri », qui est le pays dont on est originaire.

Le terme « patrie » fait donc le lien avec l’histoire, avec le passé, avec le patrimoine, l’héritage des pères. Il est ainsi cohérent avec le terme « nation » défini à partir de la culture. Il est également lié aux mots « terre », « pays ». il y a en lui quelque chose de charnel en quelque sorte, au sens où Charles Péguy entendait ce mot quand il écrivait qu’elle était « cette quantité de terre où l’on peut parler une langue, où peuvent régner des mœurs, un esprit, une âme, un culte. C’est une portion de terre où l’âme peut respirer. » Un Soljenitsyne écrira pour sa part de manière émouvante : « Toute ma vie, j’ai eu sous les semelles de mes souliers la terre de ma patrie, c’est sa douleur seule que je ressens, c’est sur elle seule que j’écris[4]. » « Patrie » a ainsi un sens affectif confortés par les sacrifices effectués par les générations pour protéger la terre des pères. En France, les monuments aux morts perpétuent ce sacrifice des anciens combattants des diverses guerres dans lesquelles le pays a été engagé.

Je voudrais citer ici un très beau texte sur l’amour de la patrie. Je le propose parce qu’il vient d’Allemagne, ce pays si éprouvé dans le domaine des sentiments que l’on peut porter au lieu qui nous a vus naître : 

Il faut que, pour une fois, nous disions OUI. Oui à l’environnement et au pays même qu’est l’Allemagne.

Ce pays où nous sommes nés et dont nous parlons la langue.

Que l’État reste à l’écart lorsque nous manifestons notre amour pour la patrie. Pourquoi est-elle là justement, et non pas une autre ? Il y en a de si belles !

[…] Oui, mais notre cœur n’y est pas et s’il parle, il parle une autre langue. Et de plus, nous n’en tutoyons pas les sols, nous les admirons et les estimons, mis ils ne seront jamais les nôtres.

Si la patrie de quelqu’un se trouve à un tel endroit, on peut en entendre battre le cœur. Le sens du mot patrie a été si souvent falsifié dans de mauvais écrits, par des vers niais ou dans des films simplets que l’on se gêne presque d’avouer que l’on aime sa patrie. Celui qui, par contre, connaît la musique de la montagne, l’entend raisonner et sent vibrer le paysage… non, celui qui se sent tout simplement chez lui, qui sait que c’est son pays, sa montagne, son lac, même s’il n’en possède pas un centimètre carré… il existe un sentiment qui va au-delà de la politique et c’est à cause de ce sentiment que nous aimons notre pays.

Nous l’aimons à cause de l’air qui souffle à travers les ruelles d’une certaine manière et pas autrement, à cause de la lumière qui nous est familière — à cause de mille autres raisons que nous ne connaissons même pas et qui, pourtant, sont profondément ancrées dans nos cœurs.

Non, l’Allemagne  n’est pas au-dessus de tout et ne s’impose pas sur tout, jamais. Mais elle doit être un tout, notre pays. Ce livre se veut d’avoir la confession suivante : Oui, nous aimons notre pays[5]. 

Résumant tout cela, Jean-Paul II écrivait :

L’expression « patrie » se rattache au concept et à la réalité de « père » (pater). En un sens, la patrie s’identifie au patrimoine, c’est-à-dire à l’ensemble des biens que nous avons reçus de nos pères en héritage. De manière significative, on utilise souvent dans ce contexte l’expression « mère patrie ». Par expérience personnelle, nous savons tous dans quelle mesure la transmission du patrimoine spirituel se réalise par les mères. La patrie est donc l’héritage et, en même temps, la situation patrimoniale qui découle d’un tel héritage ; cela concerne aussi la terre, le territoire. Mais plus encore, le concept de patri implique les valeurs et l’aspect spirituel qui composent la culture d‘une nation déterminée[6].

Puis, précisant ce qu’est le patrimoine, il disait :

Le raisonnement que j’ai développé précédemment sur le concept de patrie et sur le lien avec la paternité et la génération explique en profondeur la valeur morale du patriotisme. Si l’on demande quelle place occupe la patriotisme dans le Décalogue, la réponse ne laisse aucune hésitation : il se situe dans le cadre du quatrième Commandement qui nous engage à honorer notre père et notre mère. Il s’agit en effet de l’un des sentiments que la langue latine désigne sous le terme piétas, soulignant la valeur religieuse qui sous-tend le respect et la vénération dus à nos parents. Nous devons vénérer nos parents parce qu’ils représentent pour nous Dieu créateur. En nous donnant la vie, ils participent au mystère de la création… Le patriotisme comporte en lui-même cette sorte d’attitude intérieure, du fait que la patrie est aussi pour chacun, d’une manière particulièrement vraie, une mère…

Patriotisme signifie amour pour tout ce qui fait partie de la patrie : son histoire, ses traditions, sa langue, sa conformation naturelle elle-même. C’est un amour qui s’étend aussi aux actions des citoyens et aux fruits de leur génie. Tout danger qui menace le grand bien de la patrie devient une occasion pour vérifier cet amour[7].

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Nation, État et pays

            On confond souvent, dans le langage courant, État et nation.  C’est le cas en particulier en France. Or il importe absolument de les distinguer — je ne dis pas de les opposer. La nation, nous l’avons vu, est liée à une culture. Or cette culture, cette manière d’être, de vivre, a besoin d’être structurée, organisée, défendue. Il lui est donc nécessaire de disposer d’organes publics, politiques, visibles, disposant des moyens nécessaires. C’est l’État. L’État est l’expression juridique de la nation. Il la représente dans le domaine social et politique, il la gouverne dans tous les domaines où cela s’avère nécessaire. Une nation a un État (ou tend à l’avoir). Une nation n’est pas un État pas plus qu’un État ne peut se substituer à la nation. Expliquons tout ceci en recourant d’abord à la définition de l’État.

            Le site internet du Monde donne une vision de l’État que nous rejoignons : 

L’État est un organe juridique, plus ou moins centralisé, qui impose des normes et organise la société. Dans un sens plus étroit, l’État est une entité artificielle composée de fonctionnaires assujettis au gouvernement qui leur donne le droit public. L’État dispose de grands pouvoirs, mais qui dans un État de droit, sont limités par les textes, et essentiellement par la Constitution. Son pouvoir de droit est complété par son droit de recourir à la violence. La force utilisée par l‘État est légitime car elle s’appuie sur le droit ; ainsi, il détient les forces de police, armée, dont lui seul possède le monopole […] L’État dispose d’un territoire, d’un gouvernement et d’une population qui lui est propre[8]. 

            Ajoutons que l’État est souverain, mais que sa souveraineté n’est pas sans bornes. Elle est limitée par les droits de l’homme et, ajouterons-nous, par les droits des nations, singulièrement par le droit propre à la nation que l’État représente.

            Il est très important de se rappeler cela au début du XXIe siècle. En effet, le XXe siècle a vu des États se considérer comme souverains d’une manière absolue, au point d’affaiblir gravement et presque de détruire les nations dont ils étaient issus. Un bon exemple en est l’Allemagne nazie qui, s ‘appuyant sur les « démons » du pays, a combattu ce qu’il y avait de grand et de beau dans la nation germanique. Un autre exemple en est l’URSS qui a procédé exactement de la même manière. L’État communiste a martyrisé la nation russe. Que dire de l’État communiste cambodgien de Pol Pot ? Il faut se demander si, dans le passé, lors de la Révolution française, l’État de l’époque n’avait pas eu déjà des attitudes de cet ordre. Plus près de nous, je me poserais des questions sur l’État chinois actuel.

            Les États ne sont pas nécessairement parce qu’ils existent et qu’ils disposent de la force. Il y a des États qui sont ce qu’on appelle des « structures de péché » et auxquels, comme disait Shakespeare, « il est honorable de désobéir ». Ils peuvent être légaux sans pour autant être légitimes. Un État est légitime quand il sert la nation dont il est issu. Autrement : non.

            Ces considérations ne doivent pas sembler théoriques pour les Européens ou des Français d’aujourd’hui. Quand Jean-Paul II a prononcé son discours à l’Unesco en 1980, les réactions ne furent pas unanimement approbatrices :

Les paroles prononcées à l’UNESCO sur le thème de l’identité de la Nation, affermie par la culture, rencontrèrent un consensus particulier de la part des représentants des pays du tiers-monde. Certains délégués de l’Europe occidentale – il m’en a du moins semblé ainsi – se montrèrent plus réservés. On pourrait se demander pourquoi[9].

L’une des raisons de cette réserve est celle-ci : un certain nombre de gouvernants soutenus par une part du haut personnel administratif confondent l’État et la nation – et même parfois l’État, la nation et l’administration. Pour prendre l’exemple de la France, on dit parfois que l’État a fait la nation. C’est partiellement vrai, mais c’est aussi largement excessif. Si la nation française est liée à une culture, ce n’est pas l’État qui l’a faite ? Il y a aidé parfois, mais l’État n’est pas la culture française, i est l’État français mais il n’est pas la France. Soutenir le contraire c’est risquer d’entrer dans un processus a tendance totalitaire.

            Ces propos peuvent sembler énergiques, voire excessifs, mais nous devons tenir compte des leçons du passé récent de l’Europe. Pour reprendre le cas de la France, le poids de l’État sur le pays a été relativement limité pendant longtemps. Avant 1914, les impôts étaient à peu près le quart ou le cinquième de ce qu’ils sont maintenant, toutes choses égales par ailleurs[10]. Quand a eu lieu la défaite de 1940, on peut dire que la nation a demandé à l’État de la sauver. Elle s’est précipitée dans les bras de l’État de Vichy. Le gouvernement du maréchal Pétain a alors considérablement accru les pouvoirs et les domaines d’intervention de l’État. À la Libération, cet État plus puissant n’a pas vu ses pouvoirs diminuer. Au contraire, sous la pression conjuguée des forces de gauche et des gaullistes, appuyée par toute une pensée technocratique, les pouvoirs de l’État ont été sans cesse augmentés, avec les budgets et les prélèvements fiscaux équivalents. On a demandé à l’État de faire le bonheur des citoyens dans tous les domaines, en s’appuyant sur la théorie de l’État providence. L’État s’est alors arrogé des prérogatives immenses. Ainsi, on a justement remarqué que le débat lancé en 2009-2010 sur l’identité nationale était biaisé à la base :

« L’État, écrivait l’essayiste Jean-Luc Nancy, n’est jamais que l’instrument de la nation : ce n’est pas à lui d’en définir, encore moins d’en constituer l’identité[11]. » Par ailleurs, la politique culturelle de l’État français est utile en soi, mais elle marque aussi parfois une véritable intrusion quand elle a l’ambition de formater la conscience des Français dans des directions dont on peut penser ce qu’on veut.

            Il faut donc se poser aujourd’hui la question de savoir si nous n’avons pas été trop loin avec l’État ne pèse pas trop lourdement sur la nation. À mon avis, pour la France et pour d’autres pays dans le même cas, poser la question, c’est la résoudre.

            Pour continuer le tour d’horizon des définitions, il faut dire un mot de la notion de pays.

            Le terme vient du latin pagus qui désignait une subdivision territoriale de la cité gallo-romaine. C’était donc un petit territoire. « Pays » a gardé en français ce sens de petite région : le pars de Caux, le pays de Bray, etc. Ce peut être simplement d’ailleurs le village ou la ville d’origine : le pays natal, ou la production d’un territoire déterminé : le vin de pays, le jambon de pays.

            Mais le sens du mot a varié, il s’est étendu : « pays » désigne plus couramment aujourd’hui un État souverain. « Pays » devient ainsi synonyme d’État : le Congo démocratique est un pays, la Corée un autre. Il y a pourtant une différence parce que « pays » est moins précis et plus neutre qu’État et permet de désigner des espaces géographiques au statut très divers.[12] »

GlobeNations.jpgNation et peuple 

Il reste enfin un terme à examiner et à comparer à celui de nation, il s’agit du « peuple ». Une nouvelle fois, il importe de voir les définitions que l’on peut en donner.

Pour le Littré, il s’agit d’une « multitude d’hommes d’un même pays et vivant sous les mêmes lois ». Une définition plus récente est la suivante :

Le terme « peuple » adopte des sens différents selon le point de vue où l’on se place.

Quand il désigne une population entière, c’est la somme des individus qui forment à un moment donné une communauté historique partageant majoritairement un sentiment d’appartenance durable. Ce sentiment d’appartenance peut venir de l’une au moins de ces caractéristiques : un passé commun (réel ou supposé), un territoire commun, une langue commune, une religion commune.

En français le terme de peuple peut avoir aussi une connotation sociale : c’est l’ensemble des individus appartenant aux couches inférieures et éventuellement moyennes de la société, par opposition à l’aristocratie.

Le terme a enfin une signification politique : c’est l’ensemble des citoyens dotés des droits politiques. La Constitution de la Vème République française indique ainsi que « la république et le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». 

Disons donc que le peuple constitue l’ensemble de la population d’un pays, l’ensemble des citoyens d’un État : on parlera de peuple souverain. Comme la nation est formée de personnes, le terme de peuple est connoté de près à celui de nation et de même à celui de patrie. 

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Contestations et nécessité de la nation

            Face à ces réalités que nous venons de définir, face à ce que nous voyons de la vie des nations dans le monde entier, il pourrait sembler évident que le concept même de nation ne pose pas de problèmes majeurs. Mais il n’en est pas ainsi. Comme nous l’avons déjà dit, il apparaît aujourd’hui contesté. Certaines déclarations sont même très alarmistes en ce domaine. Ainsi Pierre Manent écrit : 

Le phénomène dont je parle, c’est l’effacement, peut-être le démantèlement de la forme politique qui, depuis tant de siècles, a abrité les progrès de l’homme européen, à savoir la nation. Une forme politique – la nation, la cité –, ce n’est pas un léger vêtement que l’on peut prendre et déposer en restant ce que l’on est. Elle est ce Tout dans lequel tous les éléments de notre vie se rassemblent et prennent sens. Si notre nation disparaît soudainement,  et que ce qu’elle tient ensemble se dispersât, chacun de nous deviendrait à l’instant un monstre pour lui-même. Ceux qui se croient le plus émancipés de leur nation vivent encore très largement de sa fécondité. Mais comme il est difficile de décrire ce qu’elle est et ce qu’elle opère ![13]

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Contestation de la nation

Les contestations de la nation viennent de plusieurs côtés. Il faudrait une thèse entière pour en faire le tour. Je me contenterai de donner ici seulement quelques indications générales.

Il y a d’abord des personnes déçues par leur pays. Il n’a pas correspondu à ce qu’on en attendait, son histoire a été marquée par trop d ‘événements douloureux pour qu’on puisse les absorber. On verse alors dans une critique systématique. La pensée négative sur le pays devient normative. On pense parfois que l’on serait mieux ailleurs. Si l’on fait l’expérience de partir, il est cependant rare qu’elle réussisse. C’est une attitude que l’on retrouve en France aussi bien à droite qu’à gauche et qui s’exprime de mille manières allant de la dérision à l’hostilité pure et simple. J’ai rencontré tout cela au cours de ma vie. Une autre forme de contestation de la nation est d’origine idéologique. Ainsi pour les marxistes, les nations étaient seulement des instruments de domination de la classe dominante sur les classes prolétaires. Il fallait donc les détruire. On ne faisait d’exception que pour l’URSS. Pour Sartre, il fallait supprimer tout ce qui s’opposait à la liberté absolue de l’individu, liberté qui devait s’exercer sans entraves d’aucune sorte pour le seul profit de chacun : « L’enfer c’est les autres. » À plus forte raison les autres quand ils sont organisés en familles, en nations, en Églises. Chacun pour soi et Dieu pour personne. La nation, en particulier, parce qu’elle relie le passé et le présent, parce qu’elle porte en elle quelque chose de futur, devient dans ce contexte une entité insupportable.

Cette attitude d’esprit a énormément influencé les intellectuels français et continue de fait à en dominer beaucoup. La haine de la France – le mot ne doit pas faire peur – chez nombre d’intellectuels ou d’artistes – souvent d’ailleurs financés par l’État – est liée à une incompréhension profonde et souvent volontaire de ce qu’est ce pays. Par exemple, on ne verra la France, toute l’histoire de France, qu’à travers le prisme de Vichy. Bernard-Henri Lévy écrira ainsi : « Oui, je sais maintenant que la France, la France de ma culture, la France de ma mémoire, est aussi une France noire. Je sais son visage d’ordure, la ménagerie de monstres qui y habitent[14]. » Il y aurait des pages à écrire là-dessus et il faudra sans doute le faire. La matière ne manquera pas.

La contestation de la souveraineté absolue des États s’est beaucoup développée dans la seconde moitié du XXème siècle, et cela n’a pas toujours été sans raisons, au vu de ce qu’ont fait les États totalitaires. D’où le désir de créer des instances supra-étatiques capables de corriger, ou même de remplacer les États[15]. Il y a indiscutablement beaucoup de bon, voire de nécessaire, dans les institutions supra-étatiques. Mais parfois elles peuvent prendre les défauts des États sans en avoir les qualités. Le problème est alors simplement déplacé et le règne du compromis et de l’incompétence s’étend. D’autre part les institutions supra-étatiques n’ont pas à critiquer et encore moins à détruire les nations. Cela est si vrai que le Pape Jean-Paul II avait proposé à l’ONU de proclamer une Déclaration des droits des nations afin de réguler le système. Cela n’a pas encore été fait.

Une autre forme de contestation est à mon sens liée à la confusion mentale. Quels qu’aient été certains mérites de la réflexion lors du débat français sur l’identité nationale en 2009-2010, on a pu constater aussi un trouble et une désorganisation des esprits qu’il faut signaler. Jean-Luc Nancy dénonçait justement une imprudence dans l’usage des mots « identité » et « nation » « lestés par un demi-siècle – au moins – de questionnements philosophiques, psychanalytiques, ethnologiques, sociologiques et politiques [qui] se trouvent allègrement propulsés en objets de débat[16] ».

Dans ce même ordre d’idées, je ne peux pas ne pas citer deux phrases de personnalités politiques. La première est de Dominique Voynet qui déclare : « Je n’ai jamais été ce qu’on appelle une patriote, je ne ressens pas de fierté nationale, je n’ai jamais eu conscience d’appartenir à une communauté. » La seconde est d’Éric besson, alors ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale : « La France n’est ni un peuple, ni une langue, ni un territoire, ni une religion, c’est un conglomérat de peuples qui veulent vivre ensemble. Il n’y a pas de français de souche, il n’y a qu’une France de métissage[17]. » Ces propos, terrifiants en soi, prennent une dimension extraordinaire venant d’un ministre en exercice, chargé de l’Identité nationale. On croit rêver ! Je ne serais pas étonné que ces paroles passent à la postérité. Elles le méritent[18].

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Nécessité de la nation

À la lumière de ce que nous avons dit précédemment, il semble pourtant facile de prouver l’utilité des nations.

Un être humain, quand il vient au monde, a besoin d’être nourri, éduqué, formé, encouragé. C’est le rôle de la famille qui est aussi le lieu même de l’amour. Mais la famille ne suffit pas. C’est une structure trop étroite ? Aussi a-t-on besoin vitalement d’un groupe plus consistant, plus ancien, plus stable, qui puisse non seulement protéger, mais transmettre un ensemble de valeurs, de références sociales. On a besoin d’un territoire, d’une histoire, de codes divers, on a besoin d’apprendre à se tenir, à échanger, à prier, on doit être reconnu socialement, mais pas seulement en fonction de son utilité pour le système social. On a besoin d’affiner son esprit, de l’élever, de l’exprimer. Tout cela, c’est la culture de la nation qui l’apporte. Peu à peu, avec le temps, cette culture s’organise. Elle se manifeste publiquement dans les monuments, dans des œuvres d’art, dans des écrits et des chansons, dans des fêtes et dans des souvenirs, dans es idéaux communs, mais aussi plus simplement dans les formes courantes de la vie sociale. Il s’attache à cela un sentiment affectif excellent en soi : l’amour du pays, de la patrie. À un degré ou à un autre tous les membres de la nation y participent, même les plus pauvres. Comme le faisait justement remarquer Jean Jaurès, « les pauvres, les sans-propriété n’ont que la patrie ». Elle est partagée à chacun.

La nation est ainsi un extraordinaire cadre de références. Elle fait l’unité des hommes qui la composent. Elle leur permet de communiquer, de se partager les uns les autres, dans le meilleur des cas, ce qu’on porte de plus noble. Il n’y a rien de plus triste qu’un homme sans nation, ou exilé de sa nation. Le monde actuel est rempli de millions d’exilés et il est poignant de parler avec eux. Beaucoup recherchent d’ailleurs leurs racines dans le contact avec leur ancienne patrie.

Il y a aussi une autre raison de l’existence des nations. Elle concerne d’abord le monde européen ou d’origine européenne. C’est dans ce monde-là qu’est née l’idée de démocratie. Et de liberté. Celle-ci s’est fondée à la fois sur un certain héritage de la culture grecque et plus fortement encore sur la notion de personne héritée du christianisme. La démocratie, en dépit de ses limites, permet à un homme non seulement d’être un sujet mai un citoyen, c’est-à-dire une personne consciente de ses devoirs et de ses droits, capable de les promouvoir et de les défendre, pour elle-même certes, mais aussi pour le bien de toute la collectivité. Or les États sont entrés peu ou prou dans un processus de limitation de leurs droits régaliens, non seulement vis-à-vis d’organes supra-nationaux, mais également, de manière bien plus subtile et dangereuse, vis-à-vis de grandes sociétés à la puissance mondiale ou de groupes de pression d’origine diverse. Les organes supra-nationaux sont de fait éloignés des citoyens et gérés par de hauts fonctionnaires inconnus du public. Les grandes sociétés n’ont que faire des citoyens des pays dans lesquelles elles interviennent, ce n’est pas leur problème. Ce ne sont no Shell ni Exxon qui développeront la personne humaine. Ils se servent simplement des États et les jouent souvent contre les nations. Tout cela entre dans un mouvement « mondialiste » pas toujours bien digéré, dont l’idéologie dominante est qu’il faut remplacer les vieilles nations-États par des ensemble transversaux nouveaux au service du seul développement économique[19].

Dans les pays occidentaux, les organes supra-nationaux prennent plus ou moins des gants pour se manifester, et davantage encore les grandes sociétés. Mais il n’en est pas ainsi dans les pays du tiers-monde où les unes et les autres se comportent souvent comme en pays conquis. Je ne voudrais pas que les lecteurs voient dans ce qui précède une exagération ou une volonté de polémique. Je sais fort bien que le cas n’est pas universel, mais il est cependant très général.

Il est donc indispensable qu’il y aient des nations conscientes d’elles-mêmes donnant naissance à des États constitués, pour que la personne humaine soit reconnue dans toutes ses dimensions et soit capable de se développer et de se défendre. Si nous voulons vivre dans un monde de dictatures diverses, détruisons les nations et transformons les États en coquilles vides. Si nous voulons sauver la personne humaine, respectons, aimons et développons la culture des nations.

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Nations et organisations supra-nationales

Ce qui précède ne voudrait nullement aboutir à nier l’utilité des institutions supra-étatiques comme l’ONU par exemple. Quand on regarde l’action du Saint-Siège, on s’aperçoit que celui-ci travaille au maximum avec ces institutions, qu’il les encourage, et au besoin qu’il tente d’en corriger les dérives. Les papes ont effectué plusieurs voyages à l’ONU, ils ont parlé des Nations unies de manière très positive. L’Église catholique s’est engagée dans l’idée européenne. Les États-nations ne peuvent pas vivre isolés et des organes de coordination qui sont clairement indispensables à tous les niveaux. Mais il faut que ces institutions restent dans leur rôle et ne dépassent pas leur mandat. C’est une tentation permanente de la part de leur dirigeants que de vouloir gouverner une portion du monde sans tenir compte de ce qui se fait déjà.

Un cas particulier d’organisation supra-nationale est représenté par les institutions européennes. Celles-ci sont exemplaires pour notre propos. On compare parfois l’Union européenne aux Etats-Unis. En fait, rien n’est plus inexact. Les treize colonies britanniques à l’origine des USA n’étaient pas des nations, et aucun des cinquante États des Étas-Unis d’Amérique ne l’a jamais été, même le Texas. L’Union européenne, elle, est formée de nations anciennes, ayant leur langue et leur culture propres. Le projet ne peut donc être le même que celui des USA. Ceux qui veulent fonder un super-État européen sur le modèle des Etats-Unis, en anéantissant les États nationaux et en transformant les pays actuels en simples régions, non seulement se trompent, mais s’exposent un jour à une véritable révolte des nations qui fera éclater les institutions européennes[20]. Il faut vivre avec la réalité, même si l’on est haut fonctionnaire à Bruxelles, et la réalité de base, ce sont les nations.

Par contre, l’Europe peut avoir une action positive pour les peuples européens et elle peut jouer dans le monde un rôle considérable. Elle a été le théâtre d’événement redoutables qu’elle a été capable de surmonter : les guerres, les génocides, les totalitarismes. Elle a trouvé en elle-même une force suffisante pour se rebâtir, et les peuples ont eu le courage de se réconcilier. De ce point de vue, les réconciliations franco-allemande, germano-polonaise, ukraino-polonaise sont des moments de grâce dans l’histoire de l’humanité. L’Europe est un continent beau et prospère, relativement sécurisé, qui peut être un exemple pour le reste du monde.

Mais pour cela, au-delà des organes techniques que l’on a constitués, il faut que se mette en place un véritable projet européen. Les pères fondateurs de l’Europe avaient ce projet en tête. Ils savaient ce qu’est l’Europe. L’adoption du néo-libéralisme par la plupart des pays et des organes dirigeants de l’Europe a brouillé ce projet. L’abandon des mentions des origines chrétiennes de l’Europe, à la suggestion entre autre du président Jacques Chirac[21], a introduit une confusion dans le projet européen qui s’est coupé de ses racines. Il est donc nécessaire de redonner à l’Europe ses fondements humains d’origine grecque, latine, judéo-chrétienne. Sinon elle deviendra une technocratie insupportable, avec toutes les conséquences qui en découleront.

*

* * 

Ainsi, le temps des nations n’est pas fini. L’unité du genre humain, dont nous sommes heureusement de plus en plus conscients, ne supprime pas les nations. Mais il faut qu’elles restent ou deviennent des lieux de paix, de solidarité et de justice, qu’elles vivent chacune selon son véritable visage. Sinon…

 



[1] Ce texte est si important que je pense utile d’en citer ici une partie : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenir ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. […] La nation, comme l’individu, est l’aboutissement d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. […] Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. […] Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a fait et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer à la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. […]. »

[2] http://www.lemondepolitique.fr/culture/nation.html - On pourra regarder aussi à titres d’exemples : http://www.tayo.fr/definition--nation-aide.php  ou  http://www.toupie.org/Dictionnaire/Nation?htm  ou encore  htth://fr.wikipedia.org/wiki/Nation

[3] Centre national de ressources textuelles et lexicales du CNRS : http://www.cnrtl.fr/definition/patrie

[4] Alexandre SOLJENITSYNE, Paroles dans une séance de secrétariat de l’Union des écrivains soviétiques, 1967, citées dans message d’exil. Interview accordée à la BBC le 3 février 1979, Paris, Éd. Du Seuil, 1979, P.9.

[5] Schönes Deutschland, p.7. Sur l’amour de l’Amérique : Alain SANDERS, L’Amérique que j’aime : un dictionnaire sentimental du nouveau monde, Versailles, Éd. De Paris, 1994 ; Id, L’Amérique au cœur, Anet, Atelier Fol’fer, 2011

[6] JEAN-PAUL II, Mémoire et identité, p. 76, éd. Fse, Paris, Flammarion, 2005.

[7]Ibid., p. 82-83.

[8] http://www.lemondepolitique.fr/cours/droit_constitutionnel/État/définition.html

[9]JEAN-PAUL II, Mémoire et identité, p. 105.

[10]On craignait alors tellement le poids de l’État que, on l’ignore en général, la guerre de 14-18 n’a pas été financée par des augmentations d’impôts, mais par des emprunts.

[11] Jean-Luc NANCY, Identité. Fragments, franchises, Paris, Galilée, 2010.

[12] http://www.techno-science.net/?onglet=glossaire&definition=5471

[13] Pierre MANENT, La raison des nations. Réflexions sur la démocratie en Europe, Paris, Gallimard, 2008, p. 10.

[14] Bernard-Henri LÉVY, L’idéologie française, Paris, Grasset, 1981. Il ajoute : « Il y a deux nations, la charnelle, la substantielle, celle dont on hérite, celle de Péguy et de Barrès, qui n’a cessé d’engendrer la bêtise naturelle et fasciste ; et puis il y a l’autre, la nation antilyrique ( ?), abstraite, sans couleur, sans odeur, celle de tous les hommes, la mienne. » Un commentaire semble inutile.

[15] À l’inverse on assiste dans certains pays à un regain de régionalisme qui désire une certaine souveraineté. Les expériences espagnoles et belges ne me paraissent pas convaincantes en ce domaine. On reporte simplement les problèmes et les défauts de l’État à un niveau inférieur.

[16] Jean-Luc NANCY, Identité. Fragments, franchises.

[17]Le Parisien, 5 janvier 2010.

[18] On remarquera que, non seulement l’État s’arroge dans ce cas le pouvoir de dire ce qu’est ou pas la nation, mais aussi que le ministre qui représente cet État tient des propos qui tendent à la dissolution de la nation. Si la nation est dissoute, il ne reste que l’État qui devient, selon d’autres propos du même ministre, une fabrique de « bons français ». Mais alors qu’est-ce qu’être français ?

[19] Pierre MANENT, La raison des nations. Réflexions sur la démocratie en Europe, Paris, Gallimard, 2008.

[20] Jean-Claude BARREAU, Le coup d’État invisible, Paris, Albin Michel, 1998.

[21] Qui expliquait entre autres que « les racines de l’Europe sont autant musulmanes que chrétiennes » (www.lefigaro.fr/debats/20031107.FIG0300.html). Voir sur cette déclaration étonnante : Guy RACHET, Les racines de notre Europe sont-elles chrétiennes et musulmanes ?, Paris, Éd. Jean Picollec, 2011.

 

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Écrit par La Vaillante Lien permanent | Commentaires (0)

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