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15.04.2017

Produire l’idée d’une France asséchée de transcendance, de spiritualité et de sacré, c’est présenter une sous-France

         Comment vivre ensemble entre personnes de culture ou de religion différentes ? Comment appréhender l’acculturation des populations issues de l’immigration ? La laïcité constitue-t-elle une réponse ? Maire de Montfermeil (Seine-Saint-Denis) depuis 2002, Xavier Lemoine a accepté, pour Permanences, de se livrer à un dialogue en profondeur et sans langue de bois avec Camel Bechikh, français musulman, président de Fils de France, mouvement patriotique qui s’adresse principalement aux musulmans.

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Permanences
- Xavier Lemoine, comment la population, notamment musulmane, de Montfermeil et vos élus ont-ils perçu les événements du 7 janvier puis du 11 janvier 2015 ?
 

 

Capture d’écran 2016-02-05 à 12.38.53.png         Xavier Lemoine : Vous faites bien de relier les événements du 7 et du 11 janvier parce qu’il y a une continuité entre eux, qui a consacré une forme de fracture.

         La tuerie de Charlie Hebdo, a été vécue de manière très différente par la communauté musulmane. Il y avait une réprobation envers les journalistes de Charlie Hebdo. Le sentiment était, qu’en gros, « ils l’ont un peu cherché ». Il fallait une discussion de personne à personne pour faire évoluer les choses, mais on sentait une réserve, une blessure.

         Ensuite, il y a eu cette montée en puissance - dramatique et dangereuse - du slogan ”Je suis Charlie”. Il y a eu une impossibilité - je l’ai vécue au sein de mon conseil municipal - de pouvoir communier avec les 4 millions de personnes qui ont marché le 11 janvier.

         Nous en avons parlé et mes élus de culture ou de confession musulmane ont été soulagés et m’ont dit : « Merci de nous comprendre et de nous donner la possibilité de pouvoir vous rejoindre dans cette indignation, sans être sur le front ”Je suis Charlie”, car nous ne pouvons pas être Charlie ». Dès lors que l’on fait bien la distinction entre l’esprit du journal et les hommes qui ont perdu la vie, il est possible de revenir à une indignation partagée par le plus grand nombre.

         C’est un travail à faire à l’échelle d’une commune, parce qu’il y a une relation de confiance avec des personnes. C’est à nous de reprendre tranquillement ces événements pour pouvoir rapprocher les points de vue.

 

P - Camel, vous sillonnez la France, vous parlez dans des mosquées. Qu’avez-vous observé à cet égard ?

 

Capture d’écran 2016-02-05 à 12.41.50.png         Camel Bechikh - Évidemment, quand Charlie publie un dessin où l’on voit la Vierge Marie copuler avec le Christ, je ne peux pas y souscrire, pas davantage que je ne souscris aux caricatures liées à l’islam.

         En revanche, face à la tuerie, à l’esprit de communion nationale et de deuil national, j’ai vu évidemment une solidarité, mais qui doit être, comme le disait très justement Xavier Lemoine, stratifiée. On ne peut pas adhérer à tout ”Je suis Charlie”, mais à une partie de ”Je suis Charlie”. C’est exactement ce que j’ai rencontré à la suite du 7 janvier.

         Par ailleurs, il y a une chose que l’on ne perçoit pas forcément sans être à l’intérieur de la communauté musulmane, c’est la grande peur d’être assimilé ou soupçonné de sympathie à l’endroit des tueurs. Il y a une tension. Par ailleurs, j’ai reçu beaucoup de messages de sympathie d’amis catholiques me disant de ne pas faire d’amalgame, au sens où tous les Français ne sont pas dupes de l'agressivité de Charlie Hebdo dans ses caricatures. Le ”pas d’amalgame” fonctionne donc dans les deux sens.

 

Capture d’écran 2016-02-05 à 12.39.48.png         X.L. - La question du ”pas d’amalgame” est très importante. Ce mot d’ordre est dangereux dans ce contexte de méfiance envers la communauté musulmane, notamment parce que l’on ne peut déconnecter l’épisode Charlie de ce qui se passe en Syrie, en Irak, ou encore au Nigéria.

         Là-bas il y a des chrétiens qui sont directement victimes de mouvements politiques qui se réclament, qu’on le veuille ou non, de l’islam. Vouloir dire à tout prix ”surtout pas d’amalgame” peut produire l’effet inverse de celui recherché, car le sentiment que l’on nous ment peut mener certains à se dire que tous les musulmans sont comme cela.

         Je pense donc qu’il est préférable, même si le débat n’est pas facile, de pouvoir dire que s’il s’agit de ne pas faire d’amalgame, il s’agit peut-être aussi de vouloir interroger l’islam sur son rapport avec la violence.

         Que l’on puisse accepter que dans la lecture du Coran et des hadiths, qui sont prescriptifs en terme de droit, on puisse reconnaître qu’il y a des lectures bellicistes, même si beaucoup de musulmans en font une lecture plus pacifique.  


Capture d’écran 2016-02-06 à 13.57.45.png         C.B.
- Au moment des persécutions des chrétiens d’Irak, 120 théologiens musulmans se sont réunis sur une déclaration commune pour affirmer, en s’appuyant sur les textes religieux, l’antinomie avec la violence. Mais on peut retrouver ce rapport aux textes dans l’ensemble des religions et des idéologies.

         Lorsque, au cours de l’Histoire, l’Église catholique, pour des raisons souvent très politiques, cautionne une certaine violence, par exemple vis-à-vis des protestants, il y a une lecture des textes qui n’est pas pacifique. Je crois donc que l’on peut resituer les violences commises au nom de l’islam dans une anthropologie politique plus globale.

 

Capture d’écran 2016-02-05 à 12.39.57.png         X.L. - À la différence que, pour la religion catholique, il y a un clergé, une doctrine et le cas échéant l’excommunication, qui n’est pas un vain mot. Il y a un rappel à l’ordre et une sortie de la communauté dès lors que les actes ne sont plus en conformité.

         Je ne conteste en rien la parfaite honnêteté intellectuelle des 120 théologiens qui se sont réunis, mais ils ne peuvent pas interdire à un musulman de faire la lecture qu’il souhaite, parce qu’il n’y a pas d’ordination ni d’agrément.

         C’est toute la difficulté : ces personnes n’engagent qu’elles et pas l’ensemble de la communauté.

         Il y a un autre facteur important, qui est le poids de la communauté sur l’ensemble des fidèles. Nous voyons bien, dans nos quartiers, comment certaines personnes, qui souhaitaient avoir des comportements personnels vestimentaires ou alimentaires qui leur convenaient, en sont venues à adopter d’autres comportements sous le poids de la communauté, pour retrouver une tranquillité.

 

Capture d’écran 2016-02-06 à 13.57.50.png         C.B. - Quand nous parlons de communauté, il faut peut-être cerner le mot. Souvent, cette communauté n’est pas déterminée uniquement par son appartenance à une spiritualité qui peut avoir plusieurs lectures.

         Il y a aussi une communauté, une forme de solidarité, par strates sociales, par quartiers où l’on est dans la même pauvreté, à l’écart du monde qui fonctionne, qui tourne, qui consomme, etc.

         La communauté musulmane est malheureusement souvent perçue à travers la strate sociale à laquelle appartiennent beaucoup de musulmans aujourd’hui en France.

         Mais entre un émir du Qatar et le jeune désœuvré du quartier de Montfermeil, tous deux accèdent à une spiritualité qui s’appelle en effet l’islam, mais avec des parcours sociologiques et une compréhension des textes religieux sensiblement différentes.

         Plus les zones sont paupérisées, plus l’islam devient un marqueur identitaire coupé d’une certaine spiritualité.

 

         X.L. - C’était vrai il y a peut-être cinq ou dix ans, mais ça l’est beaucoup moins maintenant…

 

Capture d’écran 2016-02-06 à 13.57.55.png         C.B. - J’observe que plus on se grime, plus on donne d’importance à l’aspect exotérique de la pratique religieuse par une grande barbe, une djellaba ou le fait de se voiler en noir pour les femmes, moins on a une construction, un capital de connaissance religieuse important.

         Comment une jeune fille qui a été socialisée dans l’école républicaine - avec Dorothée, avec Patrick Sabatier à la télévision - en arrive quasiment à se déguiser dans l’espace public ?

         L’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales a mené une étude sur les filles du salafisme qui montre, d’une part un refus catégorique de transiger sur la tenue vestimentaire, et d’autre part des actes de dévotion - par exemple les cinq prières par jour ou la lecture quotidienne du Coran – qui ne sont pas nécessairement accomplis.

         Les actes de spiritualité dans l’intimité, dans le secret, dans la relation à la transcendance, dans la verticalité, sont extrêmement faibles. En revanche, tout ce qui permet d’être un marqueur dans l’espace public en tant qu’identité est extrêmement rigide et fort. Les habits ne font pas forcément les moines. Vous avez des dealers qui vendent de l’héroïne, qui n’ont pas de pratique religieuse orthodoxe, mais qui se montrent d’un dogmatisme absolu sur la viande halal. C’est une inversion des valeurs. Le fait de manger halal devient un marqueur identitaire structurant pour des personnalités qui sont souvent extrêmement déstructurées.

 

P - Xavier Lemoine, comment appréhendez-vous cette complexité en termes de politiques publiques ?

Capture d’écran 2016-02-05 à 12.39.58 1.png         X.L. - Un maire fait quarante métiers différents, ce qui rend la chose passionnante. Nous avons des politiques sectorielles, par exemple le renouvellement urbain, qui consiste à redonner de la dignité et de la fierté aux habitants.

         C’est une condition nécessaire et indispensable avant de pouvoir parler de politique sociale. Mais la clé de voûte de toutes ces politiques sectorielles, c’est la politique culturelle.

         L’enjeu dans les banlieues n’est ni d’abord social, économique ou urbain, mais culturel. Il y a des dysfonctionnements sociaux, économiques et urbains, il faut des politiques de rattrapage sur ces domaines, mais si nous ne faisons que cela, en pensant que ces dysfonctionnements ne sont que des causes et non des conséquences, nous nous trompons.

         Pour moi, la cause réelle, ultime, est culturelle. Ma première priorité est la maîtrise de la langue française. À ce jour, sur 27 000 habitants de Montfermeil, 90 mamans apprennent le français. Il s’agit de remettre une certaine exigence et de susciter une certaine curiosité. L’apprentissage de la langue, c’est aussi l’apprentissage des us, coutumes et codes de fonctionnements de notre société, qui permettent de se mouvoir dans la société française et de comprendre comment elle fonctionne. Il faut aussi aborder la dimension historique et culturelle.

         Ces programmes recueillent un taux d’assiduité de quasiment 100 %. Et là, je vois des familles, des femmes qui s’éveillent, qui entrent dans un parcours de relation avec leur entourage, d’autonomie professionnelle, d’autonomie dans la culture.

         L’aide à la parentalité constitue la seconde priorité. Des systèmes éducatifs qui ont toute leur pertinence dans les pays d’origine produisent de parfaites catastrophes lorsqu’ils sont transposés en l’état dans notre pays. Par exemple, en Afrique subsaharienne, tout adulte se sent dépositaire de l’autorité parentale. Imaginer qu’en France, au 8ème étage d’une tour, c’est le voisin d’à côté qui va prendre pour partie en charge l’éducation de votre gamin, relève de l’utopie. D’autant que c’est plus vraisemblablement le dealer du rez-de-chaussée qui va récupérer la mise… Il faut expliquer aux parents qu’ils ont une relation quasi-exclusive de responsabilité vis-à-vis de leurs enfants et que le voisin de palier ne va pas forcément se préoccuper de l’éducation de leur gamin. Il est très important de redonner aux pères et aux mères la conscience de leurs rôles respectifs.

         Ma troisième priorité est culturelle. Profitant du fait que Montfermeil est à 15 kilomètres de Paris, nous avons pour objectif la connaissance et la fréquentation des grandes œuvres culturelles françaises, qui s’adressent à toutes les générations et subventionnons, des sorties culturelles comme Versailles, le Louvre, ou d’autres musées, monuments ou lieux de culture forts. C’est autre chose que du tourisme ou de la consommation. Il y a une préparation avec des personnes qui ont fait de l’histoire de l’art et qui apprennent aux autres à lire un vitrail, un tableau, une statue, etc. Pour aimer, il faut connaître, pour respecter il faut aimer. Tout est là : connaître - aimer - respecter. Cela vient tout simplement et ce n’est en rien agressif vis-à-vis de la culture d’origine.

 

P - Camel, vous êtes français, de confession musulmane, vous êtes berrichon, vous aimez la France, son histoire et sa culture. Pour vous, ce que vient de décrire Xavier Lemoine représente-t-il un processus d’acculturation ?

 

Capture d’écran 2016-02-06 à 13.57.58.png         C.B. - Oui, tout à fait, Xavier Lemoine évoque des choses qui sont absolument centrales dans la démarche de Fils de France. Le thème de notre dernière université de Printemps était Connaître et aimer son pays, basé sur un livre de Bernard Peyrous [1]. On peut difficilement aimer la France sans la connaître.

         Xavier Lemoine met la culture avant le social. Personnellement, je pense que la mixité sociale est la principale matrice du processus d’acculturation, qui fait que l’on passe de la culture des parents à la culture française.

         Lorsque l’on a une commune relativement homogène, géographiquement très proche de Paris, mais sociologiquement extrêmement éloignée, où s’ajoutent chaque année des populations arrivées de l’étranger, le processus d’acculturation, d’appropriation des codes culturels, des us et coutumes est quasiment impossible.

         La mixité sociale suppose que les primo-migrants minoritaires puissent se retrouver dans des ensembles où les anciens français sont majoritaires.

         Une école où le Français devient quasiment une langue étrangère, où les enfants ne parlent que le Turc, l’Arabe ou le Berbère, dispense un capital linguistique extrêmement affaibli.

         Faire sa scolarité dans une école aux capitaux culturels et linguistiques faibles débouche sur un diplôme faible, lequel aboutira à un travail faible et à un logement qui vous resituera dans une zone paupérisée, séparée des territoires de la grande France.

         À mon sens l’amorce de l’acculturation, c’est l’intégration ou l’assimilation sociale car elle permet de sortir du cycle infernal de la ghettoïsation. Si vous êtes minoritaire parmi une majorité, vous êtes irrigué par les codes de la majorité et votre processus d’identification via l’islam – lié à l’appartenance à des quartiers, des cités - s’en retrouve complètement arrêté.

         Vous passez dans un cycle vertueux, vos enfants iront dans une école où ils seront ethniquement ou religieusement minoritaires, mais dans un ensemble majoritaire partageant les us, les codes, les coutumes du pays.

         Depuis trente ans, l’identité française, dont le socle est le catholicisme, est bafouée. Le catholicisme a façonné ce pays. Il y a 40 000 lieux de culte dans notre pays et les crucifix ornent nos villes et nos campagnes.

         Le déni d’identité, qui fait naître la France en 1789, coupe les populations nouvellement venues - qui ont besoin de culture et de culture sacrée -, de la grande Histoire de France. Si vous produisez des éléments identitaires liés uniquement à la laïcisation, si vous parlez de réformes sociétales comme le mariage pour tous, si vous faites des traditions françaises la ringardise absolue, vous empêchez ces populations fraîchement françaises de s’approprier l’habitus historique né du baptême de Clovis. Je le dis dans les mosquées : ”Liberté, égalité, fraternité” n’est rien d’autre que la version sécularisé de la doctrine sociale de l’Église.

         Les immigrés s’installent dans un pays qui s’est construit sur une identité religieuse forte, sur des identités régionales fortes. Malgré la mondialisation, nous devrions permettre à ces personnes fraîchement françaises d’envisager la France au-delà du Mac Donald, du kebab, de H&M et de Nike…

 

P - Xavier Lemoine, aimeriez-vous qu’un musulman vienne à Montfermeil dire de telles choses à ses coreligionnaires ?

 

Capture d’écran 2016-02-05 à 12.40.00.png         X.L. - Moi, je suis preneur, mais je ne peux pas me substituer à l’accueil ou à l’invitation que pourrait faire telle ou telle association ou lieu de culte, mais sur le principe je souscris pleinement. Je voudrais revenir sur la mixité sociale. Ce que Camel Bechikh souhaite n’a pas été fait. Et je crains aujourd’hui, au regard des logiques démographiques qui sont en place, que ce ne soit trop tard. Quand bien même ces personnes primo-arrivantes pourraient vivre dans un endroit où elles seraient minoritaires, les structures associatives et communautaires sont suffisamment fortes pour les ”récupérer” de suite. Sans compter que les pays d’origine ne veulent pas perdre la main sur leurs ressortissants.

         D’autant plus que ces primo-arrivants se trouvent en face d’un État qui défigure l’identité de la France au travers d’une laïcité qui est un laïcisme, un athéisme déguisé. Ce rejet de la transcendance arme la violence dont nous sommes collectivement victimes aujourd’hui.

         Montfermeil fait aujourd’hui l’expérience d’une école hors contrat qui se définit comme non-confessionnelle. Elle considère cependant que l’enfant n’est pas obligé de laisser au portail de l’école sa transcendance et sa religion. Mais il lui est demandé, s’il peut venir avec, d’accepter que l’autre vienne avec la sienne, et de l’écouter, d’échanger avec lui. C’est une tout autre attitude que celle de l’école laïque, car l’enfant est respecté dans son identité profonde, dont le fait religieux et le rapport à la transcendance font partie. L’école a un grand respect de l’enfant et des familles. Nous nous adressons ainsi à des identités qui ne sont pas amputées dans le cadre scolaire. Alors que les enfants de l’école dite laïque ont beaucoup de mal à appréhender les matières qu’on leur enseigne puisqu’ils savent qu’une partie d’eux-mêmes est restée dehors.

 

- Vous parlez ici des cours Alexandre Dumas à Montfermeil. C’est une expérience qui dure depuis trois ans. Il y a là une piste intéressante, un prototype…

Capture d’écran 2016-02-06 à 13.58.18.png         C.B. - Le cours Alexandre Dumas est l’idéal en termes d’accélération ou d’accompagnement du processus d’acculturation. Si l’école est le lieu de capitalisation de la langue, des savoirs, de l’identité du pays, on a d’un seul coup une machine qui propulse le fils ou petit-fils de migrant vers l’identité française sans renier une part de son identité, qui est son identité religieuse.

         Parce que l’individu est composé de plusieurs identités. Il y a évidemment l’identité sexuelle, même si on tente de la nier aujourd’hui avec la théorie du genre ; une identité ethnique, qui fait que si je suis d’origine algérienne, il y a aussi des basques, des bretons… On doit pouvoir accepter cela. Il y a l’identité spirituelle et l’identité sociale. Le fait d’être notaire dans le centre de Chartres, ce n’est pas comme être agriculteur dans le sud de la France…

         L’ensemble de ces caractéristiques produit des individus originaux. L’altérité dans l’ethnicité est envisageable sans la nier parce que la France s’est construite sur une hétérogénéité ethnique.

         Au Ve siècle, des peuples se rencontrent sur le territoire français - Celtes, Latins, Germains, etc. - qui produisent une hétérogénéité ethnique, à l’échelle européenne. Dans la postmodernité, dans un monde qui devient village, il reste envisageable pour la France d’être fidèle à ses valeurs d’altérité ethnique, mais dans des proportions gardées.

         C’est pour cela que je pense qu’il est extrêmement important de stopper l’immigration.

         Elle pénalise l’ensemble des français, et doublement les français issus de l’immigration. La venue de nouveaux migrants dans les quartiers empêche le processus d’acculturation. Or il y a des limites si l’on veut éviter en France une déliquescence de l’identité qui produise un ressentiment globalisé.

         Vous avez des rues qui ont complètement changé parce que les charcutiers ont déménagé et ont été remplacés par des boucheries hallal avec des écritures en Arabe ! Et les habitants de ces communes sont exaspérés. Mais ils n’ont pas le droit de dire leur exaspération ; et de ce fait deviennent potentiellement ceux qui demain, en cas de paupérisation avancée de notre pays, pourraient passer à autre chose que du discours. Il faut avoir le courage de dire que si l’on veut retrouver un peuple solidaire, un peuple français dans la liberté, dans l’égalité, la fraternité, l’arrivée de 250.000 personnes supplémentaire chaque année en France rend ce désir irréalisable.

 

P - Xavier Lemoine, faut-il revoir la politique migratoire au niveau français, européen ?

 

Capture d’écran 2016-02-06 à 14.35.24.png         X.L. - Oui, cela fait des années que je le dis. D’autant qu’au regard des déséquilibres Nord/Sud, je ne suis pas sûr que les 250 000 personnes accueillies annuellement résolvent beaucoup la problématique en question. Elle se situe à un autre niveau bien évidemment, sur des bascules démographiques et donc culturelles sans précédent dans notre histoire, sauf si on revient au Ve siècle, période de grande instabilité et de violence.

 

P - En guise de conclusion, Camel, pouvez-vous nous dire ce qui, dans la culture française, dans l’Histoire de France, est le plus aimable pour quelqu’un qui vient d’une autre culture ?

 

Capture d’écran 2016-02-06 à 13.57.47 1.png         C.B. - Je crois que c’est l’ambition naturelle de la France d’exportation de ses principes. La France, née du baptême de Clovis, a donné à l’Église son plus grand nombre de saints ; elle a participé à exporter l’idée d’une foi universelle qui est le catholicisme.

         Si l’on arrive à faire émerger l’idée que la France s’est construite sur du sacré et que ce sacré n’a été que ré-habillé d’un champ lexical au moment de la République, si l’on parvient à faire ressentir que la France n’est pas un ensemble matériel ou une construction de la philosophie des Lumières, mais qu’elle est dans la transcendance qui s’imbrique parfaitement avec les valeurs fondamentales de la religion musulmane, nous avons un trait d’union extrêmement fort.

         Produire l’idée d’une France asséchée de transcendance, de spiritualité et de sacré, c’est présenter une sous-France - une souffrance - en un mot et en deux mots.

 

Capture d’écran 2016-02-06 à 14.35.25.png         X.L. - Dans ce qui vient d’être dit, le mot identité a été souvent prononcé. Et je commence à m’en méfier. L’expérience qui avait été menée sous la présidence de Nicolas Sarkozy m’a convaincu que c’était un mot dangereux. Le général de Gaulle disait : « Comment voulez-vous gouverner un pays avec 365 fromages différents ? ». J’ai peur que nous ayons aujourd’hui 65 millions d’identités différentes.

         C’est pourquoi je préfère le mot ”vocation” pour la France. Et je pense que c’est dans la continuité de ce que vient de dire Camel : une vocation se reçoit et on se met au service de la vocation. On ne renonce à rien de ce que l’on est, de son originalité. Et au regard de nos talents, qui peuvent aider justement à la réalisation de cette vocation, cela rassemble tout le monde.

         Et si, en reprenant la vigoureuse interpellation de Jean-Paul II – « France, fille aînée de l’Eglise, éducatrice des peuples » -, on se mettait, chacun avec ses talents, au service de cette vocation, de cette mission universelle de la France ? C’est dans les gènes et la nature de la France de faire converger les énergies plutôt que les faire se combattre comme elles se combattent aujourd’hui.

 

         C.B. - Absolument !

 

 
Logo Ichtus.jpgPropos recueillis par Guillaume de Prémare (@g2premare)

Entretien initialement publié dans la revue Permanences 528-529 (Le défi de l'unité française) de janvier-février 2015 sous le titre 65 millions d’identités différentes

 

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[1] Connaître et aimer son pays, Père Bernard Peyrous,
Ed. de L’Emmanuel, 22 €. En vente sur le site : www.ichtus.fr

 

 

Retrouvez cet entretien sur la page enrichie consacrée à Fils de France :
Une raison d'espérance

 


17.03.2016

Laïcité et laïcisme. Société atomisée et perte de sens : Les gisements du fondamentalisme ultra moderne

Logo-ImageCollgBernardins.jpgLaïcité et sociabilité
aux Bernardins

 
         Dans une société divisée de croyance l’appel à la laïcité peut-elle fonder la sociabilité ? La laïcité peut-elle permettre de vivre ensemble en paix et nous protéger de la violence des fondamentalismes ?

         Après avoir recensé les relations et les domaines convoqués par la laïcité, je vous propose d’identifier certaines des causes de l’incompréhension et des ruptures susceptibles d’entretenir ou provoquer les réactions fondamentalistes. Dans un troisième temps nous considérerons ensemble des chemins pour fonder la sociabilité dans un pays divisé de croyance pour vous soumettre quelques propositions.

 

 

  1. 12628351_10208920138906896_5885893510531653878_o.jpgLes dimensions de la laïcité

         Dans notre civilisation occidentale, la laïcité – comprise comme distinction du temporel et du spirituel – a été, au fil de l’histoire, une revendication constante, portée tantôt par les clercs et tantôt par les laïcs.

         Il est bon de se rappeler, comme l’a montré Jean-François Chemain, que la laïcité fût d’abord une revendication de l’Église vis à vis de l’Empereur au nom de la distinction des pouvoirs spirituels et temporels. Les chrétiens furent persécutés pour leur refus de rendre à César le culte qu’ils réservaient à Dieu. Plusieurs siècles furent le théâtre de cette rivalité du pouvoir du prince et de celui de l’Église et de ses clercs. L’Église en tant que peuple de Dieu a toujours eu une organisation hiérarchique réservant aux clercs le magistère spirituel et moral pour dire la Foi et la vérité sur le bien. L’histoire de France a été profondément marquée par cette difficulté continue du politique pour s’affranchir au nom du bien du peuple (laos) du pouvoir de ses clercs (ceux qui ont le pouvoir spirituel, celui de la science, celui de la formation et de l’information) et donc autrefois de l’Église. L’État, qu’il soit monarchique où républicain, a toujours revendiqué au nom même de l’enseignement de l’Église « l’autonomie des réalités terrestres » telle qu’elle a été formulée par le Concile Vatican II.

         Mais en même temps, l’autorité politique n’ayant pu abolir le pouvoir des clercs, a toujours eu aussi la tentation de l’instrumentaliser en le choyant ou en en faisant son interlocuteur privilégié.

         L’anticléricalisme est une constante de notre histoire, inséparable de la volonté concomitante de mettre le pouvoir spirituel au service du pouvoir temporel. « Évêque, je meure par vous ! » dira Jeanne au moment d’être condamnée pour avoir refusé de dire à l’inquisition des clercs partisans du roi anglais, sa mission temporelle de laïc au service de la France. « Le cléricalisme voilà l’ennemi[1] » dira Gambetta et le Pape François ne sera pas en reste sur la formule : « Il y a un mal complice, parce que la tentation de cléricaliser les laïcs plaît aux prêtres, mais tant de laïcs, à genoux, demandent d’être cléricalisés, parce que c’est plus commode, c’est plus commode !… Nous devons vaincre cette tentation… Pour moi, le cléricalisme empêche la croissance du laïc[2] ».

         Nous voyons donc que dans l’Église catholique la relation clercs et laïcs n’est pas un sujet facile, même si le Concile Vatican II a reconnu la vocation de Prêtre, de Prophète et de Roi de tous les enfants de Dieu. La structure hiérarchique de l’Église permet-elle aux clercs de représenter les laïcs auprès de l’État ? La République depuis Napoléon en fait l’hypothèse par ce que cela serait plus facile mais la tentation de collusion peut être grande et les chantages toujours possibles. Les clercs catholiques sont-ils toujours libres de leur position vis à vis de l’État ? La réaction récente du Ministre de la Santé contre la déclaration d’un évêque n’illustre-t-elle pas la prétention de régenter la parole des clercs ? Le silence des clercs n’est-il pas parfois le fait d’une certaine soumission au pouvoir politique ou la volonté au contraire de ne pas se laisser instrumentaliser ?

         L’acception républicaine de la laïcité porte cet héritage, même si elle s’est exprimée, historiquement, sous le visage d’une rupture.

         Soyons réaliste, aujourd’hui le pouvoir des clercs, le pouvoir de dire la vérité sur le bien, appartient beaucoup moins aux prêtres et aux religieux de l’Église catholique, qu’à ceux qui font l’opinion. Il est intéressant de noter par ailleurs la collusion des pouvoirs économiques et politiques pour contrôler les médias, nouveaux faiseurs de rois.

         Quoi qu’il en soit, certains diront que les relations avec l’Église catholiques sont apaisées et souhaiteraient reproduire le modèle de relation établie avec sa hiérarchie pour avoir une relation équivalente avec l’Islam au travers du Conseil Français du Culte Musulman. N’est-ce pas sur ce modèle que l’État avait réussi en son temps à normaliser les relations avec le Consistoire central israélite de France en 1808 ou la Fédération protestante de France constituée en 1905 ?

         La laïcité peut ainsi être perçue comme un objet substantiellement chrétien, difficile à harmoniser avec la tradition de l’Oumma, où la religion tend à structurer la culture, les mœurs et l’ensemble de la dimension sociopolitique. Dans ce contexte, l’appel à la laïcité pour régler les relations avec l’islam est complexe. La laïcité protège et réglemente la liberté de religion, mais elle ne couvre pas les mœurs et les modes de sociabilité qui fondent la vie en communauté. La laïcité ne peut être l’arbitre des « visions de l’homme », de l’anthropologie, des interdits, des obligations et des valeurs inspirées par chaque religion. Par le passé, il est arrivé que l’État devienne, par nécessité, l’arbitre de la sociabilité entre les citoyens. Mais ceux-ci partageaient alors très majoritairement une même vision de l’homme et la même incarnation française d’une culture pétrie par le christianisme.

  1. 12698587_10208920135906821_4120861061231378408_o.jpgL’incompréhension et les ruptures

         La situation de la France pour reprendre le diagnostic de Pierre Manent a donc changé. La pratique d’une religion qui n’existait pas en France en 1905, se développe aujourd’hui très rapidement avec les vagues d’immigrations successives. L’année 2015 aura marqué un tournant dans la prise de conscience de cette réalité complexe.

         Notre manière de vivre ensemble se heurte aujourd’hui à des confrontations anthropologiques marquées par notre héritage culturel et religieux, avec des différences qui semblent parfois irréductibles, par exemple dans notre vision de l’amour humain comme don libre et réciproque de l’homme et de la femme à égalité. C’est bien cette « marque chrétienne » qui nous fait refuser la polygamie, que nous voyons comme soumission et instrumentalisation. Nous sommes également héritiers d’une certaine vision du travail et de l’activité humaine, comme participation à la création en vue du bien commun. Dans notre culture, ce n’est pas Dieu qui fait « tout » et qui soumet l’homme à l’obéissance à ce « tout ».

         Bien sûr la société utilitariste ou matérialiste génèrent aussi des pratiques qui instrumentalisent la femme, le corps, la nature, le travail et la vie. En démocratie, la liberté existe au moins théoriquement de faire valoir un autre regard et de s’insurger contre les logiques d’exploitation qui vont à l’encontre des droits de l’homme. Mais les musulmans fondent leur vision sur une obéissance à une révélation et des livres saints qui ne peuvent être discutés. Comment se rencontrer ?

         Nous sommes également confrontés à de nouvelles ruptures fabriquées par la loi et par nos pratiques postmodernes, qui construisent les arguments d’une incompréhension irréductible : le droit au blasphème sans limite ; le mépris irréligieux du repos dominical ; l’avortement sacralisé comme droit fondamental ; la dénaturation du mariage etc. Le fossé anthropologique et culturel se creuse.

         Pour le combler, la tentation existe d’aller plus loin que des lois de protection de la liberté religieuse, en définissant par la loi, le permis et l’interdit dans les domaines des mœurs et de la culture. Le surgissement d’une sorte de « Charia laïque » n’est pas à exclure.

         Or en multipliant le catalogue des permissions et surtout des interdictions, on exaspère les tensions entre les acteurs de transgressions toujours plus fortes et les fidèles d’une religion qui se sentent offensés. Ce fondamentalisme législatif, au nom de la laïcité, encourage la révolte du fondamentalisme au nom de la religion.

         Or, nous devons trouver la manière juste de fonder la sociabilité dans notre société divisée de croyances.

  1. 11412345_659753040823299_3629092463104494234_n.jpgComment fonder la sociabilité dans une société divisée de croyances ?

         Devant l’ampleur de la présence des musulmans en France, Pierre Manent, peu suspect de relativisme, déclare que notre régime politique doit céder et se résoudre à une politique possible, une politique défensive[3].

         Pour certains musulmans, il y a une charia islamique qui codifie la loi, les mœurs, les coutumes et la vie en société à partir d’une révélation intangible écrite et immuable. Mais il n’y a jamais eu de charia catholique qui définirait la loi à partir d’une révélation ou d’un sentiment religieux. Comme le disait Benoît XVI au Bundestag en septembre 2012 : « Contrairement aux autres grandes religions, le christianisme n’a jamais imposé à l’État et à la société un droit révélé, ni un règlement juridique découlant d’une révélation. Il a au contraire renvoyé à la nature et à la raison comme vraies sources du droit ».

         Concernant la loi, nous devons donc rester fidèles à notre héritage chrétien en la fondant sur la nature et la raison, sans opposer un arbitraire laïc à la loi islamique. Si le religieux vient à se montrer déraisonnable, l’État est fondé en effet à intervenir, mais la loi ne peut tout régenter. Nous devons définir, par la raison, un socle commun de sociabilité, compatible avec une laïcité protectrice de la liberté religieuse : « Sans ce socle commun, il ne pourrait s’établir dans une société pluraliste qu’une unité de façade prompte au désaccord », souligne Mgr Ravel[4].

         Tout doit être fait pour rendre possible une rencontre basée sur l’expérience et la raison critique. Ce n’est pas en sacralisant nos envies non régulées par la raison, et donc forcément diverses et concurrentes, que nous pourrons trouver les fondations d’une sociabilité française. Au contraire, il nous faut remonter à la source commune de la création, de la nature humaine et d’une culture centrée sur le bien de la communauté, elle-même au service de la personne. Pour Pierre Manent, le projet républicain a d’essentiel « la visée d’une chose commune, ou d’une amitié civique (…) à élaborer avec nos concitoyens musulmans, comme avec tous les autres, mais il nous faudra construire communauté et amitié sur d’autres bases que celles de la République laïque, ou au moins de l’interprétation dominante et pour ainsi dire scolaire de celle-ci[5] ».

La démarche ne peut-être qu’humble et modeste. Il s’agit de faire se rencontrer des expériences vécues et des contributions rationnelles à la vie commune. Pour que l’adhésion à la Nation que propose Pierre Manent soit opérante face à l’attraction de l’Oumma, il faut en faire aimer le patrimoine et les fruits.

Il y a un « socle commun » de la vie à la française à faire aimer. « De remède, disait Simone Weil[6], il n’y en a qu’un : donner aux français quelque chose à aimer. Et leur donner d’abord à aimer la France. Concevoir la réalité correspondant au nom de France de telle manière que, telle qu’elle est, dans sa vérité, elle puisse être aimée de toute son âme ». Vivre ensemble commence par le partage des objets aimés.

         Simone Weil incarne son propos en faisant une synthèse de notre histoire et de notre principe d’unité qui fait notre personnalité pour nous inspirer aujourd’hui.

         « Grâce à ce que Michelet appelle un « puissant travail de soi sur soi », dit-elle, se sont élaborés un certain accord sur de grands principes de l’existence, un compromis harmonieux et efficace entre l’autorité de l’État et la liberté du citoyen, entre l’affirmation des devoirs et l’expression des droits ; c’est à ce style de vie que participeront les nouveaux arrivants… ».

         C’est donc la France elle-même, son histoire et ce style de vie qu’il faut donner à aimer et faire aimer. Une heureuse sociabilité n’exige pas qu’on détruise ou qu’on taise ce qu’il y a de plus UN, ce qu’il y a de plus intimement vivant dans l’évocation, par exemple, de la catholique Jeanne d’Arc, du protestant Ambroise Paré, du juif Henri Bergson, de l’incroyant Jean Rostand.

         L’expérience des écoles Espérance banlieue aujourd’hui en témoigne. Connaître, aimer, respecter : de la connaissance vient la reconnaissance.

12646709_10208920132826744_8187243206975859802_o.jpgConclusions et propositions

         La sociabilité, l’amitié civique est plus large que la seule question de la pratique religieuse et de la laïcité.

         Dans les faits aujourd’hui, il n’y a pas de problème entre la cathédrale et la mosquée… Mais entre les personnes qui vivent dans le même immeuble, le même quartier, la même entreprise.

         À ne vouloir agir que par en haut, il y aurait une tentation à vouloir que l’État définisse avec le clergé des différentes religions, les modalités pratiques et le socle commun de la sociabilité dans l’entreprise, à l’école ou dans les quartiers… Est-ce crédible ?

         Dans le cadre de ce colloque, il est demandé de soumettre des propositions à votre critique pour trouver un chemin. Je me risque aux propositions suivantes : plutôt que de vouloir légiférer dans le détail et instrumentaliser les clergés pour contrôler leurs fidèles :

                  pourquoi ne pas constitutionaliser par en haut des principes fondamentaux de la sociabilité à la française comme « le droit au visage », la « liberté personnelle du mariage » et « la monogamie ».

                  et renvoyer en bas, au niveau des communautés de destin, la promotion d’une culture de la rencontre fondée sur l’amitié politique capable de transcender volontairement les différences. Une culture de liberté et de responsabilité.

         S’il faut résister à la tentation du « cléricalisme », il nous semble en définitive qu’il faut faire de l’amitié politique, non seulement le but de l’action mais aussi son chemin privilégié en faisant aimer une vie incarnée à la française, une vie dans la « douce France ». On se sert d’une montre sans aimer l’horloger, mais on ne peut pas écouter avec attention un chant parfaitement beau sans aimer l’auteur du chant. On ne peut pas aimer la beauté de la France sans aimer les Français.

         Pour cela comme le disait Gustave Thibon après Platon : « Il ne faut pas chercher à faire l’UN trop vite ». Nous croyons en effet avec Saint-Exupéry que : « Si le respect de l’homme est fondé dans le cœur des hommes, les hommes finiront bien par fonder, en retour, le système social, politique, économique qui consacrera ce respect[7] ».

 

Logo Ichtus.jpgBruno de Saint Chamas
président d’Ichtus
11 février 2016
Collège des Bernardins

 

 

[1] Gambetta, Chambre des députés, 4 mai 1877.

[2] Pape François, Message aux membres de l’association Corallo, Rome, le 22 mars 2014.

[3] Pierre Manent, Situation de la France, DDB 2015, pp. 68-71 : « Considérés en tant que groupe, ou partie de la société française, les musulmans tendent à se conduire comme des musulmans, à suivre la règle des mœurs de leur religion, en tout cas à prôner cette règle des mœurs ou à la considérer comme « devant être suivie »… Ce fait social est aussi le fait politique majeur que nous avons à prendre en compte… Je soutiens donc que notre régime doit céder, et accepter franchement leurs mœurs puisque les musulmans sont nos concitoyens. Nous n’avons pas posé de conditions à leur installation, ils ne les ont donc pas enfreintes. Étant acceptés dans l’égalité, ils avaient toute raison de penser qu’ils étaient acceptés comme ils étaient. Nous ne pouvons pas revenir sur cette acceptation sans rompre le contrat tacite qui a accompagné l’immigration durant les quarante années qui viennent de s’écouler… C’est pourquoi je soutiens que notre politique ne saurait être que défensive. Elle sera défensive parce que nous sommes forcés de faire des concessions que nous préférerions ne pas faire, ou d’accepter une transformation de notre pays que nous aurions préféré éviter, ou qui même parfois nous attriste profondément. Ce sera néanmoins une politique défensive parce que, avec toute notre faiblesse, nous avons encore de la force, que nous disposons encore de grandes ressources morales et spirituelles susceptibles d’être ranimées, activées et mobilisées pour que le changement inévitable soit contenu dans certaines limites, et que la physionomie de notre pays reste reconnaissable. C’est ici que nous entrons dans le domaine d’une politique possible également éloignée des rêveries de la « diversité heureuse » et des velléités mal refoulées d’un « retour » des immigrés chez eux. »

[4] Mgr Ravel, Lettre pastorale sur les rapports entre les religions et l’État, 2011.

[5] Pierre Manent, Situation de la France, DDB 2015, P58.

[6] L’enracinement, 1949

[7] Saint-Exupéry, Lettre à un otage, 1943.

 

Images : ©Collège des Bernardins

06.03.2015

Que veut dire une église à l'intérieur de notre cité ? Saint-Martin de Sury-ès-Bois (18)

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« À la vue d'un clocher, vous pouvez dire : - Qu'est-ce qu'il y a là ? - Le Corps de Notre-Seigneur. - Pourquoi y est-il ? - Parce qu'un prêtre est passé là et a dit la sainte messe. » Pensée du saint Curé d'Ars

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D'abord désigné Évêque de Tours,
saint Martin, perle des prêtres
eut d'abord pitié
des pauvres
de nos campagnes

 

 

 

 

 

 

 

 

Buste-reliquaire de saint Martin de Tours,
don de l'archevêque de Bourges,
Mgr Armand Maillard




Vidéo-diaporama : le sens (de la visite) de l'église Saint-Martin de Sury-ès-Bois (18)


« Qu'on le sache bien
 : un siècle grandit ou décroît en raison de son culte pour la divine Eucharistie. 
» Saint Pierre-Julien Eymard, Fondateur des Pères du Saint Sacrement (sss Société du Saint Sacrement)
 

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Le Sacré Cœur correspond au pilier central

foi,christianisme,conscience,art & culture,éducation,transmission,sandrine treuillard,la france,politique,françois-xavier bellamy         « Voilà ce qui devrait nous inquiéter : non pas faire en sorte qu’on évite de raser nos églises, mais faire en sorte que pour aujourd’hui et pour demain, nos contemporains soient encore capables de comprendre ce qu’est une église, nos contemporains soient encore capables de comprendre ce que signifie pour eux la place de cette église à l’intérieur de chacune de nos villes et de chacun de nos villages. De fait, ne nous y méprenons pas, nous enfermer dans le lexique de la défense des valeurs, c’est le plus sûr moyen de perdre les unes après les autres toutes les batailles que nous rencontrerons. Reprenons cet exemple tout simple qui est celui du patrimoine sacré à l’intérieur de nos villes. Nous pouvons nous engager pour défendre les murs de nos églises et nous avons raison de le faire, et il va falloir le faire car l’un des grands défis que nous allons rencontrer dans les années à venir sera précisément celui d’éviter que notre patrimoine et notre patrimoine sacré ne soit progressivement ou rasé ou reconverti dans une utilisation qui ne correspond pas à son essence propre et à l’intention de nos aïeux qui ont construit ces églises à l’intérieur de chacune de nos villes. Nous devons nous engager pour défendre ce patrimoine. Mais si nous nous engageons simplement comme chrétiens pour dire « Ne touche pas à mon église » comme d’autres ont dit « Touche pas à mon pote », si nous nous engageons simplement pour dire « Ceci est notre héritage, n’y touchez pas, nous le défendrons jusqu’au bout parce que nous ne voulons pas qu’on touche à notre famille », alors dans ce cas-là nous sommes sûrs de perdre les batailles les unes après les autres et nous sommes certains que nos églises finiront par s’écrouler quel que soit le nombre de pétitions que nous aurons signées, de manifestations que nous aurons organisées, d’occupations que nous aurons mises en scène.

foi,christianisme,conscience,art & culture,éducation,transmission,sandrine treuillard,la france,politique,françois-xavier bellamy         Ce qui compte le plus profondément bien sûr, c’est que nous défendions ce patrimoine, mais aussi et surtout que nous fassions en sorte que nos contemporains puissent retrouver le sens de ces églises, pour que nos contemporains puissent entendre à nouveau ce qu’elles veulent dire à l’intérieur de nos villes. Et ceci, précisément, ce n’est pas d’une logique de défense de nos valeurs, de préservation de notre propre famille, de nos intérêts, de notre lobby qu’il s’agit, c’est d’une tentative de conversion collective qu’il s’agit. Voilà ce que nous avons à vivre et à faire vivre. Et la première conversion qu’il s’agit de vivre c’est la nôtre. Croyons-nous encore que nos églises ont quelque chose à dire au temps présent ? Croyons-nous encore que chacune de nos chapelles, que chacune de nos cathédrales qui sont, comme le disait un poète – mais je ne me rappelle plus lequel, pardonnez-moi – qui sont comme des doigts levés vers le ciel dans chacune de nos villes, croyons-nous encore qu’un de ces doigts levés vers le ciel aient quelque chose à dire au temps présent et aux générations qui viennent ?

foi,christianisme,conscience,art & culture,éducation,transmission,sandrine treuillard,la france,politique,françois-xavier bellamy         Nous pouvons, je crois, être profondément inquiets, et je le suis comme certains d’entre vous bien sûr, comme tous certainement, lorsque je vois justement tant de nos contemporains, et tant de jeunes en particulier, passer devant nos églises, passer devant nos calvaires, sans rien comprendre de ce qu’ils veulent dire. Comme le dit la magnifique affirmation de Saint-Exupéry dans Citadelle : « Je me sens lourd de secrets inutiles, je me sens lourd de trésors inutiles comme d’une musique qui jamais plus ne sera comprise. » Parfois j’ai le sentiment, comme vous certainement peut-être, que nous avons peut-être déjà perdu la bataille, en tous les cas si nous ne sommes plus capables de faire comprendre à ceux qui sont autour de nous l’actualité de la parole que nous voudrions leur porter. Mais ce désespoir évidemment ne doit pas nous atteindre, il ne doit pas nous empêcher d’agir, car le seul véritable péché, nous le savons, c’est le péché contre l’espérance. Et donc il nous reste à prendre au sérieux l’actualité de notre propre héritage.

foi,christianisme,conscience,art & culture,éducation,transmission,sandrine treuillard,la france,politique,françois-xavier bellamy         Voilà ce que veut dire ne pas se laisser exclure : prendre au sérieux l’actualité de notre propre héritage, être convaincu que sans lui aucune société ne se fondera. Madame Taubira nous a menti quand elle disait qu’il s’agissait d’un changement de civilisation. Le mariage pour tous n’était pas un changement de civilisation, la déconstruction de notre héritage n’est pas un changement de civilisation, car il n’y a pas de civilisation dans la déconstruction de cet héritage, il n’y a que la dé-civilisation, la dé-culturation, la destruction de toute société.

foi,christianisme,conscience,art & culture,éducation,transmission,sandrine treuillard,la france,politique,françois-xavier bellamy         Nous le savons bien encore une fois, les civilisations sont mortelles. Il ne reste donc plus qu’une seule possibilité : prendre au sérieux pour aujourd’hui et pour demain l’actualité de l’héritage que nous avons reçu pour tous ceux qui nous entourent, prendre au sérieux la soif qu’ils ont, même lorsqu’elle n’est pas dite, même lorsqu’elle n’est pas pensée, même lorsqu’elle ne s’exprime que sous la forme de l’agressivité, prendre au sérieux la soif de notre monde et la nécessité de dire à ce monde qui vient le message que nous avons reçu, en mettant sur ce message des mots d’une actualité absolue. Ne plus tenter simplement de nous faire plaisir en répétant les mêmes mots parce que nous avons le sentiment qu’ils nous parlent à l’intérieur de notre petite communauté, mais tenter de réinventer un vocabulaire qui parle à chacun de ceux qui nous entourent pour rejoindre au plus profond de leur cœur leurs aspirations les plus essentielles. Voilà ce que veut dire croire à la vérité de la parole du Christ. Croire à la vérité de la parole du Christ, c’est croire que tout homme a soif de cette parole, parce qu’elle le rejoint dans la vérité de sa personne, parce qu’elle le rejoint dans la vérité de toute aventure humaine.

foi,christianisme,conscience,art & culture,éducation,transmission,sandrine treuillard,la france,politique,françois-xavier bellamy,ichtus,sacré cœur,saint martin,jeanne d'arc,adoration,eucharistie         Notre but donc n’est pas simplement de défendre nos convictions, notre but n’est pas de faire en sorte que nos chapelles ne s’écroulent pas trop vite, de les protéger en érigeant des lignes Maginot qui nous éviteront pour un temps de voir la destruction de ce que nos ancêtres ont construit. Notre but c’est de faire en sorte que nos chapelles parlent à nouveau à tous ceux qui nous entourent, notre but c’est de faire en sorte précisément de redonner à notre société la vie qu’elle attend en redonnant vie à l’héritage que nous avons reçu. »

François-Xavier Bellamy

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12 octobre 2014 - « Faut-il défendre ses convictions »  Introduction au Colloque Ichtus  « Catholiques en action 2014 »
(Extrait de Une civilisation qui a perdu le sens de l’actualité de son héritage ne peut que s’écrouler de l’intérieur)

Photographies : Arrêts sur image de la vidéo-diaporama de Sandrine Treuillard

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Détail de la statue de Sainte Solange
patronne du Berry

Une civilisation qui a perdu le sens de l’actualité de son héritage ne peut que s’écrouler de l’intérieur

                  Quelle immense joie de vous rencontrer, quelle immense joie de vous retrouver si nombreux, et je voudrais remercier encore Bruno de Saint Chamas de son invitation qui me touche beaucoup, j’espère que je serai à la hauteur de cette marque de confiance pour ouvrir ce nouveau colloque Catholiques en action.

         Alors en réfléchissant à la dynamique de cette journée, eh bien nous avons souhaité ouvrir cette réflexion par une question effectivement provocatrice, mais vous verrez que la réponse l’est tout autant sinon plus : Faut-il défendre ses convictions ?

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         Et pour entretenir cette réflexion je voudrais commencer par deux petites anecdotes qui me viennent de la semaine passée. Première anecdote, débat entre Alain Duhamel et Eric Zemmour sur RTL la semaine dernière. À un moment donné de la réflexion, Eric Zemmour tente de dire à Alain Duhamel que son propos n’est pas juste, que son propos n’est pas vrai. Alors Alain Duhamel presque étonné, stupéfait, se retire un moment – vous pourrez regarder, une personne m’a envoyé la vidéo par mail, c’est à 16 minutes de la vidéo – et Alain Duhamel dit à Eric Zemmour : « Mais enfin voyons, quelle étrange expression ! Vous savez bien qu’il n’y a pas de vérité, il n’y a pas une vérité ! Chacun défend sa vérité ! ». Première anecdote.

         Deuxième anecdote qui m’a été racontée par le Père Matthieu Rougé que vous connaissez peut-être, au moins de réputation, qui a été pendant des années aumônier des parlementaires et curé de la basilique Sainte-Clotilde à Paris, le Père Matthieu Rougé me raconte qu’il intervenait il y a de cela quelques semaines devant un parterre de chefs d’entreprises invités par une organisation, et parmi les participants à la table ronde, dont il était l’un des membres, figurait le directeur de Sciences Po Aix-en-Provence. À la fin de son propos, à la fin de l’intervention du Père Rougé, le directeur de Sciences Po Aix se lève, interrompt la séance et dit : « Je suis en désaccord profond avec les paroles de Monsieur Rougé, parce que Monsieur Rougé parle tout le temps de la vérité. Mais nous savons bien qu’il n’y a pas une vérité, et nous à Sciences Po, nous formons des étudiants qui savent qu’il n’y a pas de vérité, et nous les formons à défendre les apparences de la sincérité sur n’importe quel sujet. » Le Père Rougé me dit que dans la salle il y a eu un instant de silence.

         Je crois qu’il est important de bien comprendre que nous sommes là au cœur du problème fondamental de la société contemporaine : l’idée selon laquelle il n’y a pas une vérité, une vérité qui nous appartiendrait de chercher ensemble, mais une pluralité de familles de pensées, de convictions, qui s’opposent et qui se rencontrent.

         Le sénateur Jean-Pierre Michel ne disait pas autre chose lorsque, dans la vidéo que vous venez de voir à l’instant, il expliquait à Thibaud Collin, lui aussi stupéfait, que la justice n’était qu’une question de rapport de forces. « Pour moi, disait-il, il n’y a pas une justice à rechercher, il n’y a pas une idée du juste qui devrait nous servir de modèle. La justice, c’est ce que dit la loi, et ce que dit la loi c’est le produit d’un rapport de forces à un moment donné. » Le même sénateur Jean-Pierre Michel ne peut pas s’étonner aujourd’hui, et il ne peut surtout pas considérer que les dernières élections sénatoriales ont été injustes, il y a perdu son fauteuil, ce n’est qu’une question de rapport de forces.

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         Mais je crois que ce qui est très frappant, vous voyez, c’est que la société contemporaine vit le débat démocratique comme l’occasion pour des familles de pensée, pour des familles d’intérêt, de se rencontrer sur le modèle du rapport de forces. Et le grand drame, je crois, et le grand piège – et c’est peut-être celui que je voudrais tenter de mettre au jour avec vous ce matin – le grand drame et le grand piège serait que nous tombions à notre tour dans cette idée. Combien de fois avons-nous entendu dans le grand mouvement social de 2013 : « Nous nous sommes faits avoir, mais maintenant on ne nous y reprendra pas, nous allons nous aussi devenir un lobby parmi d’autres. Nous allons nous aussi devenir un groupe d’intérêt, et nous allons défendre nos valeurs, nous allons réapprendre à défendre nos valeurs. »

         Axel (Norgaard Rokvam, fondateur des Veilleurs) vient de dire avec l’éloquence qui le caractérise : « Nous passons d’une logique de l’enfouissement, du silence et de la crainte à une logique de l’affirmation, de la proclamation, à une logique précisément dans laquelle nous voudrions à nouveau exprimer ce qui nous tient le plus à cœur et ce qui nous est le plus cher. » Et les Veilleurs ont été l’un des moments, je crois, les plus marquants de cette expression nouvelle de notre désir de communiquer à tous la vérité que nous avons reçue.

         Mais précisément ce qui est en jeu, c’est que nous nous mettions au service de la vérité, et non pas que nous croyions défendre à notre tour, comme d’autres groupes sociaux parmi d’autres, des convictions ou des valeurs ou des intérêts qui nous sont propres. On veut nous faire tomber dans ce piège. Et on voudrait que les chrétiens soient une force de conviction parmi d’autres, qu’ils soient une famille de pensée parmi d’autres. Aujourd’hui ils sont en minorité, on s’attachera à ce qu’ils le soient toujours, mais surtout le plus important d’entre tout, c’est qu’ils continuent de se regarder eux-mêmes comme étant un groupe de pression isolé. De fait ce qui insupporte le monde dans les valeurs que nous défendons, ce qui insupporte le monde dans les convictions que nous portons, ça n’est pas que nous ayons des valeurs ou des convictions, mais c’est que nous pensions qu’elles sont universelles et qu’elles valent pour tout homme.

         On nous a fait là encore, souvenez-vous, dans le grand mouvement de 2013, on nous a fait cette objection étonnée et paradoxalement indignée : « Qu’est-ce que vous venez faire dans cette histoire, vous les catholiques ? Qu’est-ce que vous venez faire là-dedans ? De toute façon vous n’avez rien à perdre dans le mariage homosexuel. Il suffit que vous continuiez à vous marier entre hommes et femmes, vous n’avez rien à perdre. Laissez simplement à d’autres le soin de se marier comme ils veulent, mais vous n’avez rien à perdre dans cette question. » Eh bien d’une certaine façon, c’est vrai. Comme famille de pensée, comme famille spirituelle, nous n’avions probablement pas grand-chose à perdre, et nous aurions pu nous contenter de dire que nous pouvions vivre nos valeurs entre nous.

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         Mais voilà, nous pensons que la définition du mariage que nous avons reçue en héritage, cette définition du mariage n’est pas simplement la nôtre. Ça n’est pas simplement celle que nous préférons, celle qui apporte le plus à notre communauté, propre à notre communauté singulière. Nous pensons que cette définition du mariage est universellement bonne pour l’homme et pour la société. Et c’est pour cela que nous nous sommes engagés. C’est pour cela que nous sommes sortis de chez nous pour aller dire à notre temps que le mariage ne peut pas devenir l’union de deux hommes ou de deux femmes sans perdre sa signification profonde, sans perdre ce qui fait de lui qu’il est un pilier fondamental de la vie de la cité.

         Nous ne défendons pas nos propres convictions pour nous-mêmes, nous ne défendons pas nos propres valeurs. Et, encore une fois, on voudrait nous enfermer dans ce lexique, et ce lexique est le plus relativiste qui soit. Nous ne sommes pas là pour défendre nos convictions, nous sommes là pour servir le bien de la société, et c’est au nom du bien de la société que nous affirmons ce que nous avons à dire et que nous continuerons de le dire envers et contre tout. Et je crois que l’attitude change en profondeur si nous sommes convaincus que ce qui est en jeu ce n’est pas la préservation de nos propres valeurs, mais ce qui est en jeu c’est le bien de la société dans son ensemble.

         Arrêtons-nous un instant sur ce tout petit mot qui concentre à lui-seul, je crois, l’essentiel du piège ; ce tout petit mot que nous chérissons par bien des aspects, et qui pourtant est en réalité un drame intellectuel : ce petit mot de valeur. Il est bon d’avoir des valeurs, croyons-nous, et de  défendre ses valeurs, il est bon de promouvoir ses valeurs. En réalité, vous voyez, je crois profondément que le mot de valeur est le terme le plus relativiste qui soit. Il est normal que chacun ait des valeurs. Les valeurs sont relatives, contrairement à la vérité. Que la vérité soit relative, c’est là quelque chose qui ne peut pas être fondé en raison, qui ne peut même pas être pensé un seul instant. Affirmer qu’il n’y a pas de vérité, que chacun est sa vérité, ce n’est pas le début d’une nouvelle forme de pensée, c’est la fin de toute pensée. Car s’il n’y a pas de vérité, alors à quoi bon tenter de penser le monde ! À quoi bon tenter d’ajuster notre esprit à la réalité qui est présente devant nous, à quoi bon d’ailleurs en parler ensemble ? J’y reviendrai.

         Affirmer, donc, qu’il n’y a pas de vérité, que chacun a sa vérité, c’est là une chose absurde. Mais affirmer que chacun a ses valeurs propres, c’est là tout à fait normal et naturel. Si je devais vous montrer une photo de la maison où j’ai grandi, où j’ai tous mes souvenirs d’enfance, cette photo aurait probablement beaucoup de valeur pour moi, et elle n’en aurait certainement aucune pour vous. Toute la difficulté d’ailleurs de l’assurance vient de la question de savoir comment assurer, précisément, ce qui a une valeur non marchande, ce qui a une valeur tout à fait relative, une valeur très personnelle, une valeur affective. Et nous savons bien que lorsque notre maison brûle nous perdons dans un incendie bien des choses qui avaient beaucoup de valeur, mais qu’on ne nous remboursera jamais.

         Que les valeurs soient personnelles, que les valeurs soient relatives à des groupes humains, à des individualités, que les valeurs dépendent de notre histoire, de notre mémoire, de notre sensibilité, c’est là tout à fait normal et naturel. Mais le christianisme ne fait pas partie de nos valeurs. Et nous n’adhérons pas à la foi chrétienne parce que cela rentre dans nos valeurs. Nous n’adhérons d’ailleurs pas à la foi chrétienne pour les valeurs qu’elle défend. Nous ne défendons pas le christianisme dans le monde parce que nous voulons défendre ces valeurs. Ce serait une absurdité, ce serait précisément considérer que le christianisme est une affaire de valeurs, c’est-à-dire une affaire relative. D’une certaine façon, le lexique de la défense des valeurs marque l’abdication de notre propre intelligence devant le relativisme contemporain. Comme si nous aussi nous rentrions dans cette logique relativiste, comme si nous nous considérions comme une famille de pensée parmi d’autres, comme un lobby parmi d’autres, comme une famille spirituelle parmi d’autres. Nous ne sommes pas une famille de pensée parmi d’autres. Nous ne sommes pas un lobby, nous ne sommes pas un lobby comme les autres. Nous ne défendons pas le christianisme parce qu’il s’agit de nos valeurs et que nous tenons à nos valeurs, non. Il n’y a qu’une seule bonne raison d’adhérer au christianisme, une et une seule. Il n’y a qu’une seule bonne raison de croire au Christ, et cette seule raison, c’est la certitude que le christianisme dit la vérité. Le christianisme dit la vérité, et c’est la seule raison que nous avons de croire au Christ. Aucune autre raison ne peut compter. Ça n’est pas une question de sensibilité, ça n’est pas une question d’attachement personnel, ça n’est pas une question de valeur précisément. Bien-sûr, ensuite, la parole du Christ entre dans notre vie et parce qu’elle entre dans notre vie elle la transforme, elle la bouleverse, elle nous transforme, et elle nous pousse à transformer le monde autour de nous. Et lorsqu’elle rentre dans notre histoire, la parole du Christ marque notre propre vie et alors elle rentre aussi dans notre sensibilité, elle rentre aussi dans nos émotions, dans nos sentiments, dans nos affections. Et alors elle prend une immense valeur pour nous. Mais ce n’est pas d’abord la raison que nous avons de croire au Christ. L’adhésion au christianisme n’est pas une affaire de valeurs, c’est une affaire de vérité.

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        Vous voyez, j’ai été très surpris, dans le débat sur le mariage pour tous, de rencontrer très souvent des catholiques, des jeunes, mais pas seulement des jeunes, de rencontrer parfois même des adultes catholiques, qui venaient me voir en me disant : « Venez nous expliquer un peu ce que c’est que le mariage et la famille, venez nous donner de bonnes raisons de défendre nos convictions. Donnez-nous de bonnes raisons de défendre le mariage, de défendre la famille. » Je comprends en même temps que nous ayons besoin de prendre des moments comme celui que nous allons prendre aujourd’hui pour cultiver ensemble les raisons que nous avons d’adhérer à ce à quoi nous croyons. Mais reconnaissons qu’il y a une grande fragilité dans cette adhésion qui ne connaît même pas les raisons qu’elle a d’adhérer à ce qu’elle voudrait défendre. Nous ne défendons pas, encore une fois, le mariage par tradition, nous ne défendons pas le mariage par habitude, par conformisme social ! Nous ne défendons pas notre héritage parce que c’est celui de notre famille ! Mais nous devons défendre cet héritage pour son actualité, nous devons le défendre par la certitude intérieure, la certitude rationnelle que nous avons de proposer à la société l’accomplissement de l’homme à l’intérieur de la cité.

         Et voilà précisément ce qui fait la parole du chrétien et ce qui fait que la parole du chrétien dérange dans le monde d’aujourd’hui. Nous ne devons pas nous résigner à être une famille de pensée parmi d’autres. Nous défendons une parole, qui n’est pas d’ailleurs la nôtre, nous défendons une parole qui nous dépasse de très loin, et cette parole précisément vaut pour chaque homme. Et c’est précisément pour cela que nous continuerons à la répéter envers et contre tout.

         Je voudrais pointer deux dangers. Deux dangers qui viennent de ce risque de la disparition intérieure de la certitude que nous pouvons avoir de l’universalisme de nos propres convictions, ou en tous les cas, de cette parole que nous avons à  défendre.

Le premier danger c’est le risque de l’enfermement. De fait, ce dont rêve le monde, c’est de nous enfermer à l’intérieur de notre propre ghetto : « Vous êtes catholique, vous êtes bien sympathique, on aime vous regarder dans Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? ou dans La vie est un long fleuve tranquille, ça nous amuse beaucoup, mais restez là où vous êtes, restez dans votre propre petite famille, restez dans votre zoo, restez comme des animaux de conservation qu’on regarde comme les restes d’une histoire passée. Alors nous vous aimerons, alors nous vous respecterons. Mais surtout ne venez plus faire incursion dans les débats de société, et surtout ne prétendez pas défendre des convictions qui vaudraient de façon universelle. » C’est là ce que nous entendons très souvent, d’ailleursn dans les propos qui se veulent rassurants de certains de nos ministres. Vous avez peut-être lu comme moi l’interview de Manuel Valls dans la Croix à propos de la gestation pour autrui. Et Manuel Valls disait : « Oui, peut-être sur le mariage nous avons été un peu violents, je le reconnais. Il faut savoir écouter tout le monde, il faut savoir écouter les convictions d’où qu’elles viennent, même lorsqu’elles viennent de certaines familles spirituelles. Nous voulons bien vous écouter, nous voulons bien que vous preniez part à la discussion, mais surtout ne venez pas trop nous déranger. Ce que vous dites vaut pour votre famille spirituelle et seulement pour vous. Ce que vous dites vaut comme le signe d’une tradition qui se conserve et que nous voulons bien respecter à ce titre, mais seulement à ce titre. »

         Bref, le rêve de la société contemporaine, c’est de nous enfermer et ainsi de nous exclure, de nous rendre nous-mêmes convaincus que nous défendons nos propres valeurs et que nous ne faisons que défendre des valeurs qui nous appartiennent en propre, mais qui ne valent plus pour le monde contemporain. Ce serait là, je crois, un grand danger. Nous n’avons pas le droit de nous laisser enfermer. J’ai été comme jeune chrétien profondément marqué par cette parole si souvent répétée du pape François lors des dernières Journées Mondiales de la Jeunesse. Le pape François a répété aux jeunes à plusieurs reprises, dans les quelques jours qu’ont duré ses visites aux Journées Mondiales de la Jeunesse, il leur a répété à plusieurs reprises : « Vous n’avez pas le droit de vous laisser exclure. Vous n’avez pas le droit de vous laisser exclure. » Et je crois que nous pourrions redire aujourd’hui la même chose aux catholiques de notre pays : nous n’avons pas le droit de nous laisser exclure, nous n’avons pas le droit de nous laisser regarder comme les restes d’une famille de pensée en train de disparaître, ou comme les restes d’une famille de pensée enfermée sur elle-même. Nous ne sommes pas des marginaux, nous ne parlons pas dans les marges, nous ne parlons pas simplement pour nos chapelles. Notre parole est universelle. Le premier danger, donc, serait celui de l’enfermement, celui de l’enfermement à l’intérieur d’un ensemble, d’un univers de convictions, d’une famille de pensée particulière.

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         Et de fait, c’est peut-être le deuxième danger, c’est le risque du confort que suscite cet enfermement, car à l’intérieur de notre propre chapelle, comme nous sommes bien, comme nous nous sentons bien, comme nous nous sentons tous en accord. Nous sommes heureux les uns avec les autres. Et de fait il est bon que nous puissions cultiver cette amitié, et des journées comme celle-ci sont l’occasion de cultiver cette amitié qui est si nécessaire à la recherche de la vérité. La recherche de la vérité est consubstantielle à la création d’un lien d’amitié. Chercher ensemble le vrai, c’est cela qui fonde une amitié authentique. Une journée comme celle-ci est précieuse, justement pour renforcer en nous cette amitié au service du vrai. Mais qu’elle soit, justement, au service du vrai. Qu’elle soit au service de notre désir d’aller vers l’extérieur porter ensuite ce désir de vérité que nous aurons cultivé ensemble. L’amitié que nous aurons suscitée entre nous deviendra mortifère si précisément elle n’est plus habitée par le désir de porter au monde une parole vivante dans son actualité.

         Si nous continuons à entretenir ensemble simplement un certain nombre de rites et de traditions, qui finiront par valoir pour elles-mêmes, si nous perdons le sens de la dimension transcendante de cette culture dont nous vivons, de cette culture que nous avons reçue et que nous voudrions porter, alors dans ce cas-là il y a un grand danger pour nous, il y a un autre piège. On peut mourir de deux façons, vous savez, on peut mourir de deux façons. On peut très bien se faire tuer, et c’est malheureusement ce que vivent nos frères chrétiens dans bien des lieux du monde. On peut se faire tuer au nom de la foi chrétienne. C’est une première façon de mourir. C’est une première façon de voir disparaître la voix qui porte le Christ à l’intérieur du monde. Mais on peut mourir d’une autre façon malheureusement, et c’est peut-être celle qui nous guette aujourd’hui plus particulièrement : on peut mourir de l’intérieur, on peut se laisser dissoudre de l’intérieur, on peut perdre le sens de la dimension vivante de la parole qui nous habite et ne plus la vivre, ne plus nous relier à elle que sous la forme d’une tradition qu’il faudrait entretenir, qu’il faudrait conserver, conserver à tout prix.

         Bernanos écrit : « On nous dit qu’il faut conserver, mais en réalité nous chrétiens de France nous sommes là pour servir. Nous ne sommes pas là pour conserver, nous ne sommes pas des conservateurs. » Bien-sûr il y a beaucoup à conserver dans l’héritage que nous avons reçu. Mais nous ne conservons pas pour conserver, cet héritage nous le gardons pour le transmettre, parce que cet héritage est vivant. Nous le gardons précisément dans son actualité, non pas parce que nous avons à le conserver, mais d’une certaine façon parce que c’est lui qui nous conserve, et qu’il n’y a que lui qui puisse nous sauver, qui puisse nous conserver.

         L’instinct de conservation n’est pas toujours bon conseiller. Bien-sûr, Bernanos le dit encore : « Nous n’avons pas le goût de la destruction. » Nous ne sommes pas comme le monde contemporain obsédé par la déconstruction. Aujourd’hui, vous voyez, l’obsession du temps présent, c’est de tout déconstruire. Et paradoxalement, même l’école qui devrait être le lieu de la transmission par excellence, devient le lieu de la déconstruction. À l’école on n’apprend plus qu’à déconstruire, et l’obsession de notre actuel ministre de l’Education nationale, comme vous le savez, c’est de déconstruire : déconstruire les stéréotypes sexistes, déconstruire les préjugés de genre, tout déconstruire avant que rien ne soit construit.

         Nous n’avons pas comme le monde contemporain la passion de la destruction. Nous ne sommes pas des obsédés de l’esprit critique à tout prix. Nous ne voulons pas de la domination de l’ironie corrosive, qui fait que toute autorité se disloque instantanément dès qu’elle prétend avoir quelque chose de sérieux à dire. Mais pour autant il y aurait un piège qui consisterait là encore à nous raidir presque par opposition, par réflexe inverse, dans un pur instinct de conservation, qui serait conservation pour elle-même, conservation d’un héritage dans le vide, conservation d’une tradition pour le passé qu’elle représente. Mais notre tradition ne représente pas le passé. Notre tradition, avec toute la richesse de notre histoire, représente précisément ce sur quoi peut se fonder notre avenir, précisément là encore parce qu’elle est puissance de vérité.

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         Et je voudrais peut-être ouvrir notre réflexion à la dimension de la culture, et non pas simplement des convictions qui sont les nôtres. Nous sommes les héritiers d’une culture, et d’une culture bimillénaire. Nous sommes les héritiers d’une histoire et d’une langue. Nous sommes les héritiers d’une civilisation. Cette civilisation, nous le savons, est en péril, car les civilisations sont mortelles comme disait Paul Valéry : « Elles aussi peuvent se détruire de l’extérieur lorsque les grandes invasions les mettent en danger, mais elles se détruisent aussi et sans doute beaucoup plus sûrement de l’intérieur. » Et c’est sans doute exactement ce à quoi nous sommes en train d’assister aujourd’hui. Une civilisation qui a perdu le sens de l’actualité de son héritage, de la dimension profondément vivante de la tradition qu’elle a reçue, cette civilisation-là ne peut que s’écrouler de l’intérieur.

         Sous quel mode devons-nous être attachés à notre culture ? De quel point de vue devons-nous tenter de sauver cette culture que nous avons reçue ? Eh bien là encore, vous voyez, je crois qu’il y aurait un piège qui consisterait à prolonger cette mort intérieure, et qui consisterait à défendre cette culture et cette tradition, un peu comme on enferme les Indiens dans des réserves pour qu’ils y perpétuent leurs rites, afin que nous voyions encore quelque chose en ethnologues de ce à quoi ont ressemblé les siècles passés. Nous ne devons pas défendre notre culture pour l’histoire quelle représente, pour le passé qui l’a formée, mais cette culture nous devons la défendre parce qu’elle est puissance de vie et de vérité. Oh bien-sûr c’est une culture particulière, et l’Église nous apprend à ne pas idolâtrer les cultures, l’Eglise nous apprend à ne pas idolâtrer les langages : contrairement aux musulmans, nous ne croyons pas qu’il y ait une langue dans laquelle Dieu a parlé et que cette langue soit la seule qui puisse exprimer le vrai. Depuis toujours l’Église a rencontré la diversité des cultures et des civilisations. Et j’ai eu la chance d’hériter d’un saint patron qui sait précisément, bien avant que les managers ne s’emparent de ce thème, ce que peut être le dialogue interculturel, un saint patron qui a su ce qu’est que communiquer la vérité de l’évangile à la civilisation chinoise, à la civilisation japonaise, aux civilisations de l’Orient.

         Mais, profondément, ce qui est fondamental, ça n’est donc pas que nous idolâtrions notre culture comme étant la seule à détenir la vérité, mais malgré tout que nous reconnaissions que c’est par elle qu’est passé la vérité de notre évangile. C’est par elle qu’est passé la vérité de l’évangile pour chacun d’entre nous dans notre propre histoire, et de ce point de vue-là nous pouvons lui être reconnaissants. Notre langue, notre culture, notre civilisation est celle par laquelle le Christ nous a parlé, celle dans laquelle le Christ, pour nous, s’est incarné dans l’histoire qui est la nôtre. Mais cette civilisation elle est aussi celle par laquelle le Christ a parlé d’une façon si singulière. Notre civilisation occidentale, notre civilisation européenne, celle précisément où l’Eglise a mis son cœur battant, et notre culture française, notre langue française, la langue de la fille aînée de l’Église, qui a été aux avant-postes dans la réception du message du Christ et dans sa communication au monde, et qui malheureusement peut-être est aujourd’hui aussi aux avant-postes dans le refus de cet héritage.

         Nous devons aimer cette culture, encore une fois non pas pour la conserver comme on conserverait dans du formol quelque relique dépassée qui n’aurait plus aucun sens pour nous, nous devons conserver cette civilisation non pas pour garder des monuments, pour éviter qu’ils ne s’écroulent, et simplement pour rappeler aux historiens de demain ce qu’était l’histoire d’autrefois, mais nous devons la conserver avec amour et avec passion parce qu’elle est ce par quoi peut passer la parole du Christ pour les générations qui viennent, ce par quoi peut passer la parole de vérité, ce par quoi peut passer le bien de l’homme pour la cité de demain. Voilà la seule raison qui doit nous pousser à nous engager. Nous ne sommes pas là pour défendre nos valeurs, nous ne sommes pas là pour défendre notre héritage et notre patrimoine. Ou en tous les cas si nous défendons nos valeurs, si nous défendons notre héritage et notre patrimoine, c’est précisément parce que cet héritage et ce patrimoine sont vivants, c’est parce que dans ces valeurs se trouvent toutes la valeur de l’existence humaine possible, c’est parce que c’est par là que s’accomplit la vie des hommes dans le monde et dans la société.

         Voilà ce qui devrait nous inquiéter : non pas faire en sorte qu’on évite de raser nos églises, mais faire en sorte que pour aujourd’hui et pour demain, nos contemporains soient encore capables de comprendre ce qu’est une église, nos contemporains soient encore capables de comprendre ce que signifie pour eux la place de cette église à l’intérieur de chacune de nos villes et de chacun de nos villages*. De fait, ne nous y méprenons pas, nous enfermer dans le lexique de la défense des valeurs, c’est le plus sûr moyen de perdre les unes après les autres toutes les batailles que nous rencontrerons. Reprenons cet exemple tout simple qui est celui du patrimoine sacré à l’intérieur de nos villes. Nous pouvons nous engager pour défendre les murs de nos églises et nous avons raison de le faire, et il va falloir le faire car l’un des grands défis que nous allons rencontrer dans les années à venir sera précisément celui d’éviter que notre patrimoine et notre patrimoine sacré ne soit progressivement ou rasé ou reconverti dans une utilisation qui ne correspond pas à son essence propre et à l’intention de nos aïeux qui ont construit ces églises à l’intérieur de chacune de nos villes. Nous devons nous engager pour défendre ce patrimoine. Mais si nous nous engageons simplement comme chrétiens pour dire « Ne touche pas à mon église » comme d’autres ont dit « Touche pas à mon pote », si nous nous engageons simplement pour dire « Ceci est notre héritage, n’y touchez pas, nous le défendrons jusqu’au bout parce que nous ne voulons pas qu’on touche à notre famille », alors dans ce cas-là nous sommes sûrs de perdre les batailles les unes après les autres et nous sommes certains que nos églises finiront par s’écrouler quel que soit le nombre de pétitions que nous aurons signées, de manifestations que nous aurons organisées, d’occupations que nous aurons mises en scène.

         Ce qui compte le plus profondément bien sûr, c’est que nous défendions ce patrimoine, mais aussi et surtout que nous fassions en sorte que nos contemporains puissent retrouver le sens de ces églises, pour que nos contemporains puissent entendre à nouveau ce qu’elles veulent dire à l’intérieur de nos villes. Et ceci, précisément, ce n’est pas d’une logique de défense de nos valeurs, de préservation de notre propre famille, de nos intérêts, de notre lobby qu’il s’agit, c’est d’une tentative de conversion collective qu’il s’agit. Voilà ce que nous avons à vivre et à faire vivre. Et la première conversion qu’il s’agit de vivre c’est la nôtre. Croyons-nous encore que nos églises ont quelque chose à dire au temps présent ? Croyons-nous encore que chacune de nos chapelles, que chacune de nos cathédrales qui sont, comme le disait un poète – mais je ne me rappelle plus lequel, pardonnez-moi – qui sont comme des doigts levés vers le ciel dans chacune de nos villes, croyons-nous encore qu’un de ces doigts levés vers le ciel aient quelque chose à dire au temps présent et aux générations qui viennent ?

          Nous pouvons, je crois, être profondément inquiets, et je le suis comme certains d’entre vous bien sûr, comme tous certainement, lorsque je vois justement tant de nos contemporains, et tant de jeunes en particulier, passer devant nos églises, passer devant nos calvaires, sans rien comprendre de ce qu’ils veulent dire. Comme le dit la magnifique affirmation de Saint-Exupéry dans Citadelle : « Je me sens lourd de secrets inutiles, je me sens lourd de trésors inutiles comme d’une musique qui jamais plus ne sera comprise. » Parfois j’ai le sentiment, comme vous certainement peut-être, que nous avons peut-être déjà perdu la bataille, en tous les cas si nous ne sommes plus capables de faire comprendre à ceux qui sont autour de nous l’actualité de la parole que nous voudrions leur porter. Mais ce désespoir évidemment ne doit pas nous atteindre, il ne doit pas nous empêcher d’agir, car le seul véritable péché, nous le savons, c’est le péché contre l’espérance. Et donc il nous reste à prendre au sérieux l’actualité de notre propre héritage.

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         Voilà ce que veut dire ne pas se laisser exclure : prendre au sérieux l’actualité de notre propre héritage, être convaincu que sans lui aucune société ne se fondera. Madame Taubira nous a menti quand elle disait qu’il s’agissait d’un changement de civilisation. Le mariage pour tous n’était pas un changement de civilisation, la déconstruction de notre héritage n’est pas un changement de civilisation, car il n’y a pas de civilisation dans la déconstruction de cet héritage, il n’y a que la dé-civilisation, la dé-culturation, la destruction de toute société.

         Nous le savons bien encore une fois, les civilisations sont mortelles. Il ne reste donc plus qu’une seule possibilité : prendre au sérieux pour aujourd’hui et pour demain l’actualité de l’héritage que nous avons reçu pour tous ceux qui nous entourent, prendre au sérieux la soif qu’ils ont, même lorsqu’elle n’est pas dite, même lorsqu’elle n’est pas pensée, même lorsqu’elle ne s’exprime que sous la forme de l’agressivité, prendre au sérieux la soif de notre monde et la nécessité de dire à ce monde qui vient le message que nous avons reçu, en mettant sur ce message des mots d’une actualité absolue. Ne plus tenter simplement de nous faire plaisir en répétant les mêmes mots parce que nous avons le sentiment qu’ils nous parlent à l’intérieur de notre petite communauté, mais tenter de réinventer un vocabulaire qui parle à chacun de ceux qui nous entourent pour rejoindre au plus profond de leur cœur leurs aspirations les plus essentielles. Voilà ce que veut dire croire à la vérité de la parole du Christ. Croire à la vérité de la parole du Christ, c’est croire que tout homme a soif de cette parole, parce qu’elle le rejoint dans la vérité de sa personne, parce qu’elle le rejoint dans la vérité de toute aventure humaine.

         Notre but donc n’est pas simplement de défendre nos convictions, notre but n’est pas de faire en sorte que nos chapelles ne s’écroulent pas trop vite, de les protéger en érigeant des lignes Maginot qui nous éviteront pour un temps de voir la destruction de ce que nos ancêtres ont construit. Notre but c’est de faire en sorte que nos chapelles parlent à nouveau à tous ceux qui nous entourent, notre but c’est de faire en sorte précisément de redonner à notre société la vie qu’elle attend en redonnant vie à l’héritage que nous avons reçu.

         Voilà peut-être simplement quelques pistes de réflexion très brèves pour ouvrir cette journée. J’espère que vous ne serez pas choqués par le caractère paradoxal ni de la question, ni de la réponse. Nous ne sommes pas là pour défendre nos convictions. Laissons cela aux autres, laissons cela à ceux qui ne défendent que leurs intérêts, laissons cela à Jean-Pierre Michel, à Christiane Taubira, à Vincent Peillon. Laissons-les défendre leurs convictions. Nous servons le bien de l’homme, nous servons le bien de tout homme, et aucun autre but n’est suffisamment grand pour nous.

Merci beaucoup.

 

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François-Xavier Bellamy
12 octobre 2014 - 
« Faut-il défendre ses convictions »  Introduction au Colloque Ichtus  « Catholiques en action 2014 »

 

 

 

 

* Voir aussi Que veut dire une église à l'intérieur de notre cité ? Saint-Martin de Sury-ès-Bois (18) avec François-Xavier Bellamy

 

05.02.2015

Nous devons stopper notre décomposition culturelle et redécouvrir ce que nous sommes vraiment : la France est d’abord un pays, pas une forme de gouvernement

Nicole Buron, Rédactrice en Chef de la revue Permanences interroge Guillaume de Prémare, Délégué général d'Ichtus, qui analyse la situation après les 7, 8 et 11 janvier 2015.

https://www.youtube.com/watch?v=iabrZfD2lTk

 

Capture d’écran 2015-02-05 à 14.33.28.pngQue pensez-vous de ce que nous vivons autour du choc « Charlie Hebdo » ?

G2 Prémare 3.jpgIl faut partir du fait générateur qui est le terrorisme. La France a déjà connu, dans un passé récent, des vagues de terrorisme. Mais elles n’étaient pas de la même nature. Je vois deux différences profondes.

La première différence est que les vagues de terrorisme des années 1980 et 1990 étaient principalement destinées à faire pression sur la politique internationale de la France, qu’il s’agisse du conflit israélo-palestinien ou de l’Algérie. Aujourd’hui, les terroristes cherchent aussi à faire pression sur la France par rapport à ses engagements militaires à travers le monde, mais ils poursuivent plus largement un objectif de conquête politico-religieuse à l’échelle mondiale, ce qui est nouveau, appuyé sur une idéologie politico-religieuse qui est ancienne.

La deuxième différence, c’est que les terroristes venaient jusqu’ici le plus souvent de l’extérieur. Aujourd’hui, l’islam radical s’appuie principalement sur des musulmans qui vivent en France, et sont même de nationalité française. Les jeunes sont radicalisés en France, font leurs armes à l’étranger puis reviennent en France pour combattre. C’est un élément-clé de la stratégie terroriste en France : mener une guerre de l’intérieur qui s’appuie sur des troupes déjà sur le sol français.

guillaume de prémare,nicole buron,ichtus,politique,conscience,la france,islam,camel bechikhSelon vous, quelle est la stratégie de ces terroristes ?

Leur stratégie est de semer le chaos, de provoquer un état de choc global de notre société, pour créer une fracture irrémédiable entre les musulmans français et le reste de la population. Ils commettent donc des attentats pour faire grimper à son paroxysme la peur de l’islam et l’hostilité envers l’islam, jusqu’à la psychose, à un point tel que les musulmans ressentent cette hostilité, y compris, si possible, en raison de représailles contre la communauté musulmane. Il nous faut donc impérativement éviter les délires identitaires agressifs.

Ils misent sur l’aspect très communautaire de la religion musulmane pour gagner l’opinion musulmane. Celle-ci, se sentant en terrain hostile, se communautariserait toujours davantage et serait mûre pour d’abord éprouver de la sympathie pour le djihadisme, ensuite leur apporter un soutien. Cela ne signifie pas qu’une majorité des millions de musulmans qui vivent en France deviendrait terroriste – dans une guerre les combattants sont toujours minoritaires -, mais les islamistes pourraient recruter de jeunes musulmans sur un terreau de plus en plus favorable et évoluer, dans les quartiers musulmans, en terrain ami. Je ne dis pas qu’ils vont réussir, mais je pense que c’est leur projet.

Pour accentuer ce processus de séparation des musulmans de la communauté nationale, il y a un autre aspect qui est la guerre culturelle. Il s’agit de séparer toujours davantage culturellement les musulmans de la culture française. Pour cela, ils s’appuient sur la décomposition de la culture française pour en faire un parfait repoussoir pour tout bon musulman. Plus la société française est athée, libertaire, permissive, consumériste, sans repères, vide de sens, et en faillite éducative, plus la fracture culturelle grandit avec les musulmans. Je crois que cet aspect des choses est majeur dans le défi auquel nous sommes confrontés. Ce n’est pas le « choc des cultures », mais le « choc des incultures » comme dit François-Xavier Bellamy.

guillaume de prémare,nicole buron,ichtus,politique,conscience,la france,islam,camel bechikhAlors, pourquoi Charlie Hebdo ?

C’est ce que l’on nomme la guerre psychologique. Il y deux choses : le choix de la cible et les moyens employés. Les moyens visent à provoquer l’état de choc : l’utilisation d’armes de guerre, l’exécution froide des journalistes de Charlie Hebdo, et celle bien sûr d’un policier achevé à terre. C’est le complément idéal de l’état de choc mondial volontairement créé par la diffusion de vidéos des horreurs commises au Proche-Orient par l’Etat islamique. Il faut que ça fasse barbare. Plus nous les voyons comme barbares, mieux ils se portent. La deuxième chose, c’est le choix de la cible, Charlie Hebdo. A mon avis, c’est un choix parfaitement pensé.

Charlie Hebdo est honni par l’opinion musulmane, les musulmans n’ont pas besoin d’être islamistes pour détester Charlie Hebdo. En attaquant Charlie Hebdo, les terroristes veulent désensibiliser les musulmans à la compassion pour les victimes. Cette action psychologique vise notamment les jeunes musulmans qui, comme beaucoup de jeunes de leur génération, sont de plus en plus désensibilisés à la violence par les films, les jeux vidéo et tout ce qu’ils voient à la télévision. Nous avons vu cette semaine, par exemple dans les écoles de Seine-Saint-Denis, que cette action psychologique fonctionne à merveille. Dans certaines écoles, il a été très difficile d’organiser ou de faire respecter la minute de silence.

Ensuite, en attaquant Charlie Hebdo, les islamistes provoquent une sympathie généralisée pour Charlie Hebdo dans l’opinion publique française. Charlie devient le symbole de la France et la décomposition culturelle s’accélère : la France c’est Charlie et Charlie c’est la France. Dimanche, la France de Saint Louis, de Napoléon, de de Gaulle, d’Aragon et Hugo est devenue « Charlie », ce qui est une régression culturelle. A partir de là, dans le meilleur des cas le jeune musulman est poussé à faire une quenelle à la France, geste de mépris et de défi très populaire dans la jeunesse des banlieues, dans le pire des cas on fabrique les futurs jeunes djihadistes.

N.Buron 3.jpgD’une certaine manière, nous n’avons pas affirmé ce que nous sommes vraiment…

G2 Prémare 2.jpgEn effet, nous avons affirmé l’inverse de ce que nous sommes. L’article 4 de la déclaration des droits de l’homme dit que « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». C’est un principe fondamental puisqu’il est dans notre document de référence fondamental. Il y a deux ans, le plus grand nombre était d’accord pour critiquer la parution des caricatures parce qu’elles étaient jugées insultantes, blessantes. L’insulte est une violence et la violence nuit à autrui, la violence nuit à celui qui la subit. Bien évidemment, la liberté d’expression est un bien précieux, mais il n’y a pas de liberté absolue dans une société. Nous piétinons donc nos propres principes dits « fondateurs » en disant qu’il y a, en quelque sorte, un droit à l’insulte. La déclaration des droits de l’homme dit l’inverse ! Comment voulez-vous faire respecter des principes que nous piétinons ?

Ensuite, devons-nous accepter, pour nous-mêmes, cette régression culturelle qui veut que « La France c’est Charlie », qui veut que le poids symbolique de nos valeurs, de notre identité et de notre unité repose sur Charlie ? Luz, un dessinateur de Charlie, a expliqué dans les Inrockuptibles que cette charge symbolique que l’on met sur Charlie Hebdo était à côté de la plaque.

N.Buron 2.jpgVous êtes en train de nous expliquer que nous avons fait exactement ce qui convient aux terroristes islamistes ?

G2 Prémare 3.jpgAbsolument. Au départ, il y a une excellente intention : dire sa compassion envers des victimes d’un assassinat terrible et inacceptable, dire son refus de la violence et du terrorisme. Mais le slogan « Je suis Charlie » est venu donner à ce bel élan un contenu hystérique à contre-emploi : la France c’est Charlie et Charlie c’est la France. Ensuite il y a eu la marche, ce bel élan populaire de citoyens qui ont besoin de se rassembler pour dire leur refus du terrorisme et rendre hommage à nos morts. Cet élan a été récupéré par une caste politico-médiatique décrédibilisée qui y a vu l’occasion de se refaire la cerise sur l’affaire Charlie Hebdo. En état de choc, on fait n’importe quoi, on est manipulable, le cerveau sur-sensibilisé jusqu’à l’hystérie est disponible à la manipulation. La broyeuse médiatique est passée par là et la France a défilé avec comme slogan « Je suis Charlie », comme image des caricatures insultantes et comme symbole suprême le crayon qui manie l’insulte. En gros, la caste politico-médiatique est parvenue à donner l’image d’un peuple réuni autour des valeurs, non pas de la France, mais des valeurs vides de sens de leur caste : ce que la propagande politique et télévisuelle a nommé « nos valeurs », « notre modèle », « notre mode de vie ». Le terme même de « marche républicaine » est insuffisant. La question n’est pas celle de la forme de gouvernement, acceptée par le plus grand nombre, mais celle de la France. La France est d’abord un pays, pas une forme de gouvernement.

La marche était donc une mauvaise idée selon vous ?

Non, c’était une bonne chose dans l’élan initial. Il aurait peut-être fallu faire une marche blanche, sans slogans ni pancartes, une marche citoyenne, de société civile. Une marche avec pour seul contenu le refus du terrorisme et l’hommage rendu aux victimes. Nous aurions alors gagné une bataille psychologique. Or, dimanche, nous avons perdu une bataille culturelle et psychologique. Ce qui s’est passé est grave et beaucoup de gens ne s’en rendent pas compte parce qu’une propagande sans précédent dans l’histoire de la France contemporaine a été diffusée par la télévision et démultipliée sur les réseaux sociaux comme un réflexe pavlovien. Nous sommes guidés et informés par des irresponsables, des aveugles qui guident des aveugles. Il est temps d’ouvrir les yeux.

Capture d’écran 2015-02-05 à 14.33.05.pngQue pouvons-nous faire ?

Tout d’abord mener la guerre sans faiblesse sur le sol même de France contre les terroristes, avec nos services spécialisés et nos moyens policiers. Ensuite, il faut contrer l’adversaire sur les points-clés de sa stratégie : éviter la psychose et garder calme et sang-froid, éviter autant que possible les attitudes agressives et hostiles envers les musulmans, les représailles. Il y en a eu, pour le moment légères. Nous devons ensuite entrer dans la lutte d’influence sur l’opinion musulmane, essayer de nous gagner l’opinion musulmane avant que les islamistes ne la gagnent. Nous devons stopper notre décomposition culturelle et redécouvrir ce que nous sommes vraiment, c’est-à-dire Hugo plutôt que Charlie. Et nous devons, sur cette base commune, nous battre sur le terrain éducatif et culturel. Nous avons tout investi dans le social dans les banlieues, à fonds perdus. Nous devons essayer de transmettre aux jeunes musulmans ce qu’est la France, faire aimer la France aux jeunes musulmans et à leurs parents. Demandez à Jean-François Chemain, Xavier Lemoine ou Camel Bechikh si c’est possible de réduire la fracture culturelle, ils vous diront que oui. C’est leur expérience concrète, pas une idée abstraite. A Montfermeil, ils ont proposé une offre éducative avec les cours Alexandre Dumas. C’est le prototype d’écoles qu’il faudrait étendre sur tout le territoire. Ce qui réussit aujourd’hui à petite échelle, il faut le faire à grande échelle.

Logo Ichtus.jpgEst-il encore temps ?

Je ne sais pas, mais partons du principe que oui, il est encore temps. Travaillons avec cœur, détermination et amour. Toute victoire commence par un premier pas, partons à la conquête des cœurs !

Propos recueillis par Nicole Buron.


 

Nous devons stopper notre décomposition culturelle et redécouvrir ce que nous sommes vraiment : la France est d’abord un pays, pas une forme de gouvernement

Nicole Buron, Rédactrice en Chef de la revue Permanences interroge Guillaume de Prémare, Délégué général d'Ichtus, qui analyse la situation après les 7, 8 et 11 janvier 2015.

https://www.youtube.com/watch?v=iabrZfD2lTk

 

Capture d’écran 2015-02-05 à 14.33.28.pngQue pensez-vous de ce que nous vivons autour du choc « Charlie Hebdo » ?

G2 Prémare 3.jpgIl faut partir du fait générateur qui est le terrorisme. La France a déjà connu, dans un passé récent, des vagues de terrorisme. Mais elles n’étaient pas de la même nature. Je vois deux différences profondes.

La première différence est que les vagues de terrorisme des années 1980 et 1990 étaient principalement destinées à faire pression sur la politique internationale de la France, qu’il s’agisse du conflit israélo-palestinien ou de l’Algérie. Aujourd’hui, les terroristes cherchent aussi à faire pression sur la France par rapport à ses engagements militaires à travers le monde, mais ils poursuivent plus largement un objectif de conquête politico-religieuse à l’échelle mondiale, ce qui est nouveau, appuyé sur une idéologie politico-religieuse qui est ancienne.

La deuxième différence, c’est que les terroristes venaient jusqu’ici le plus souvent de l’extérieur. Aujourd’hui, l’islam radical s’appuie principalement sur des musulmans qui vivent en France, et sont même de nationalité française. Les jeunes sont radicalisés en France, font leurs armes à l’étranger puis reviennent en France pour combattre. C’est un élément-clé de la stratégie terroriste en France : mener une guerre de l’intérieur qui s’appuie sur des troupes déjà sur le sol français.

guillaume de prémare,nicole buron,ichtus,politique,conscience,la france,islam,camel bechikhSelon vous, quelle est la stratégie de ces terroristes ?

Leur stratégie est de semer le chaos, de provoquer un état de choc global de notre société, pour créer une fracture irrémédiable entre les musulmans français et le reste de la population. Ils commettent donc des attentats pour faire grimper à son paroxysme la peur de l’islam et l’hostilité envers l’islam, jusqu’à la psychose, à un point tel que les musulmans ressentent cette hostilité, y compris, si possible, en raison de représailles contre la communauté musulmane. Il nous faut donc impérativement éviter les délires identitaires agressifs.

Ils misent sur l’aspect très communautaire de la religion musulmane pour gagner l’opinion musulmane. Celle-ci, se sentant en terrain hostile, se communautariserait toujours davantage et serait mûre pour d’abord éprouver de la sympathie pour le djihadisme, ensuite leur apporter un soutien. Cela ne signifie pas qu’une majorité des millions de musulmans qui vivent en France deviendrait terroriste – dans une guerre les combattants sont toujours minoritaires -, mais les islamistes pourraient recruter de jeunes musulmans sur un terreau de plus en plus favorable et évoluer, dans les quartiers musulmans, en terrain ami. Je ne dis pas qu’ils vont réussir, mais je pense que c’est leur projet.

Pour accentuer ce processus de séparation des musulmans de la communauté nationale, il y a un autre aspect qui est la guerre culturelle. Il s’agit de séparer toujours davantage culturellement les musulmans de la culture française. Pour cela, ils s’appuient sur la décomposition de la culture française pour en faire un parfait repoussoir pour tout bon musulman. Plus la société française est athée, libertaire, permissive, consumériste, sans repères, vide de sens, et en faillite éducative, plus la fracture culturelle grandit avec les musulmans. Je crois que cet aspect des choses est majeur dans le défi auquel nous sommes confrontés. Ce n’est pas le « choc des cultures », mais le « choc des incultures » comme dit François-Xavier Bellamy.

guillaume de prémare,nicole buron,ichtus,politique,conscience,la france,islam,camel bechikhAlors, pourquoi Charlie Hebdo ?

C’est ce que l’on nomme la guerre psychologique. Il y deux choses : le choix de la cible et les moyens employés. Les moyens visent à provoquer l’état de choc : l’utilisation d’armes de guerre, l’exécution froide des journalistes de Charlie Hebdo, et celle bien sûr d’un policier achevé à terre. C’est le complément idéal de l’état de choc mondial volontairement créé par la diffusion de vidéos des horreurs commises au Proche-Orient par l’Etat islamique. Il faut que ça fasse barbare. Plus nous les voyons comme barbares, mieux ils se portent. La deuxième chose, c’est le choix de la cible, Charlie Hebdo. A mon avis, c’est un choix parfaitement pensé.

Charlie Hebdo est honni par l’opinion musulmane, les musulmans n’ont pas besoin d’être islamistes pour détester Charlie Hebdo. En attaquant Charlie Hebdo, les terroristes veulent désensibiliser les musulmans à la compassion pour les victimes. Cette action psychologique vise notamment les jeunes musulmans qui, comme beaucoup de jeunes de leur génération, sont de plus en plus désensibilisés à la violence par les films, les jeux vidéo et tout ce qu’ils voient à la télévision. Nous avons vu cette semaine, par exemple dans les écoles de Seine-Saint-Denis, que cette action psychologique fonctionne à merveille. Dans certaines écoles, il a été très difficile d’organiser ou de faire respecter la minute de silence.

Ensuite, en attaquant Charlie Hebdo, les islamistes provoquent une sympathie généralisée pour Charlie Hebdo dans l’opinion publique française. Charlie devient le symbole de la France et la décomposition culturelle s’accélère : la France c’est Charlie et Charlie c’est la France. Dimanche, la France de Saint Louis, de Napoléon, de de Gaulle, d’Aragon et Hugo est devenue « Charlie », ce qui est une régression culturelle. A partir de là, dans le meilleur des cas le jeune musulman est poussé à faire une quenelle à la France, geste de mépris et de défi très populaire dans la jeunesse des banlieues, dans le pire des cas on fabrique les futurs jeunes djihadistes.

N.Buron 3.jpgD’une certaine manière, nous n’avons pas affirmé ce que nous sommes vraiment…

G2 Prémare 2.jpgEn effet, nous avons affirmé l’inverse de ce que nous sommes. L’article 4 de la déclaration des droits de l’homme dit que « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». C’est un principe fondamental puisqu’il est dans notre document de référence fondamental. Il y a deux ans, le plus grand nombre était d’accord pour critiquer la parution des caricatures parce qu’elles étaient jugées insultantes, blessantes. L’insulte est une violence et la violence nuit à autrui, la violence nuit à celui qui la subit. Bien évidemment, la liberté d’expression est un bien précieux, mais il n’y a pas de liberté absolue dans une société. Nous piétinons donc nos propres principes dits « fondateurs » en disant qu’il y a, en quelque sorte, un droit à l’insulte. La déclaration des droits de l’homme dit l’inverse ! Comment voulez-vous faire respecter des principes que nous piétinons ?

Ensuite, devons-nous accepter, pour nous-mêmes, cette régression culturelle qui veut que « La France c’est Charlie », qui veut que le poids symbolique de nos valeurs, de notre identité et de notre unité repose sur Charlie ? Luz, un dessinateur de Charlie, a expliqué dans les Inrockuptibles que cette charge symbolique que l’on met sur Charlie Hebdo était à côté de la plaque.

N.Buron 2.jpgVous êtes en train de nous expliquer que nous avons fait exactement ce qui convient aux terroristes islamistes ?

G2 Prémare 3.jpgAbsolument. Au départ, il y a une excellente intention : dire sa compassion envers des victimes d’un assassinat terrible et inacceptable, dire son refus de la violence et du terrorisme. Mais le slogan « Je suis Charlie » est venu donner à ce bel élan un contenu hystérique à contre-emploi : la France c’est Charlie et Charlie c’est la France. Ensuite il y a eu la marche, ce bel élan populaire de citoyens qui ont besoin de se rassembler pour dire leur refus du terrorisme et rendre hommage à nos morts. Cet élan a été récupéré par une caste politico-médiatique décrédibilisée qui y a vu l’occasion de se refaire la cerise sur l’affaire Charlie Hebdo. En état de choc, on fait n’importe quoi, on est manipulable, le cerveau sur-sensibilisé jusqu’à l’hystérie est disponible à la manipulation. La broyeuse médiatique est passée par là et la France a défilé avec comme slogan « Je suis Charlie », comme image des caricatures insultantes et comme symbole suprême le crayon qui manie l’insulte. En gros, la caste politico-médiatique est parvenue à donner l’image d’un peuple réuni autour des valeurs, non pas de la France, mais des valeurs vides de sens de leur caste : ce que la propagande politique et télévisuelle a nommé « nos valeurs », « notre modèle », « notre mode de vie ». Le terme même de « marche républicaine » est insuffisant. La question n’est pas celle de la forme de gouvernement, acceptée par le plus grand nombre, mais celle de la France. La France est d’abord un pays, pas une forme de gouvernement.

La marche était donc une mauvaise idée selon vous ?

Non, c’était une bonne chose dans l’élan initial. Il aurait peut-être fallu faire une marche blanche, sans slogans ni pancartes, une marche citoyenne, de société civile. Une marche avec pour seul contenu le refus du terrorisme et l’hommage rendu aux victimes. Nous aurions alors gagné une bataille psychologique. Or, dimanche, nous avons perdu une bataille culturelle et psychologique. Ce qui s’est passé est grave et beaucoup de gens ne s’en rendent pas compte parce qu’une propagande sans précédent dans l’histoire de la France contemporaine a été diffusée par la télévision et démultipliée sur les réseaux sociaux comme un réflexe pavlovien. Nous sommes guidés et informés par des irresponsables, des aveugles qui guident des aveugles. Il est temps d’ouvrir les yeux.

Capture d’écran 2015-02-05 à 14.33.05.pngQue pouvons-nous faire ?

Tout d’abord mener la guerre sans faiblesse sur le sol même de France contre les terroristes, avec nos services spécialisés et nos moyens policiers. Ensuite, il faut contrer l’adversaire sur les points-clés de sa stratégie : éviter la psychose et garder calme et sang-froid, éviter autant que possible les attitudes agressives et hostiles envers les musulmans, les représailles. Il y en a eu, pour le moment légères. Nous devons ensuite entrer dans la lutte d’influence sur l’opinion musulmane, essayer de nous gagner l’opinion musulmane avant que les islamistes ne la gagnent. Nous devons stopper notre décomposition culturelle et redécouvrir ce que nous sommes vraiment, c’est-à-dire Hugo plutôt que Charlie. Et nous devons, sur cette base commune, nous battre sur le terrain éducatif et culturel. Nous avons tout investi dans le social dans les banlieues, à fonds perdus. Nous devons essayer de transmettre aux jeunes musulmans ce qu’est la France, faire aimer la France aux jeunes musulmans et à leurs parents. Demandez à Jean-François Chemain, Xavier Lemoine ou Camel Bechikh si c’est possible de réduire la fracture culturelle, ils vous diront que oui. C’est leur expérience concrète, pas une idée abstraite. A Montfermeil, ils ont proposé une offre éducative avec les cours Alexandre Dumas. C’est le prototype d’écoles qu’il faudrait étendre sur tout le territoire. Ce qui réussit aujourd’hui à petite échelle, il faut le faire à grande échelle.

Logo Ichtus.jpgEst-il encore temps ?

Je ne sais pas, mais partons du principe que oui, il est encore temps. Travaillons avec cœur, détermination et amour. Toute victoire commence par un premier pas, partons à la conquête des cœurs !

Propos recueillis par Nicole Buron.