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13.05.2017

Le renoncement inacceptable du combat sociétal pour les valeurs anthropologiques : Camel Bechikh

camel bechikh,la france,laïcité,Écologie humaine,économie,politique,vulnérabilité,foi,christianisme,islam,conscienceL’actualité nous amène à parler du rassemblement annuel de l’UOIF auquel vous avez participé. Pouvez-vous nous dire quelques mots de votre participation ?

Camel Bechikh : Le rassemblement annuel de l’UOIF a lieu depuis 34 ans. J’y suis invité en tant que représentant de Fils de France depuis 2012. Cette année est particulière puisque nous sommes en pleine élection présidentielle. Et je me suis autorisé à, succinctement, exposer que le vote pour Emmanuel Macron était une ineptie pour l’avenir de notre pays. Et le paradoxe a voulu qu’entre les deux tours cette organisation appelle, elle, à voter pour Emmanuel Macron. Pas uniquement elle, d’ailleurs, le CFCM aussi et la Grande mosquée de Paris. Ce qui est pour moi extrêmement dérangeant puisque considérer l’intérêt supérieur de la France c’est évidemment ne pas voter pour Emmanuel Macron, qui plus est lorsque ce dernier appelle à la légalisation de la PMA (Procréation Médicalement Assistée), lorsqu’il appelle à plus de libéralisme, à plus d’immigration, ce qui signifie en fait plus d’esclavagisme moderne. Comment est-ce qu’on délocalise des capitaux, des marchandises et maintenant des êtres humains. Le rêve d’Adam Smith, en somme. Je pense que tout cela, éthiquement, n’est pas acceptable et j’aurais préféré que les associations religieuses restent dans le domaine religieux plutôt que de donner un avis sur une élection aussi politique.

 

On a vu lors des résultats du premier tour que la plupart des gens qui avaient participé à la Manif pour tous ont voté pour François Fillon. En tant qu’ancien porte-parole de la Manif pour tous, qu’en pensez-vous ?

camel bechikh,la france,laïcité,Écologie humaine,économie,politique,vulnérabilité,foi,christianisme,islam,conscienceCamel Bechikh : Alors… il faut faire un peu d’histoire. En 1999 lorsque le Pacs a été voté à l’Assemblée Nationale, même des socialistes et des députés de gauche se sont opposé au Pacs. En 2017, le candidat Fillon que l’on présentait comme un conservateur non seulement n’abroge pas le Mariage pour tous, dit Loi Taubira, mais en plus autorise l’adoption simple. Et je trouve un immense paradoxe du fait que des gens qui s’étaient autant engagés contre ce projet de loi se résignent à voter pour un candidat qui validait cette loi. Il faut être conscient de la dégringolade, quand on pense, et je le répète, qu’en 99 des députés de gauche s’étaient opposés au simple Pacs et qu’aujourd’hui le candidat de la droite dite conservatrice valide le mariage homosexuel et que ce dernier appelle à voter pour Emmanuel Macron qui prévoit la Procréation Médicalement Assistée (PMA) et prévoit aussi de reconnaître les enfants nés de GPA à l’étranger. En terme de renoncement du combat sociétal pour les valeurs anthropologiques, que l’on soit croyant ou pas, et là, en l’occurrence, il s’agit quand même majoritairement de public catholique, eh bien il y a un renoncement qui est inacceptable. Et aujourd’hui ce serait trahir l’engagement de ceux qui ont dit ”on ne lâche rien !” que de voter Emmanuel Macron.

 

En même temps il y a dans le socle de l’église catholique la notion de l’accueil de l’étranger qu’a défendu dernièrement le Pape. Comment pensez-vous que les gens se positionnent vis-à-vis de ces valeurs ?

Camel Bechikh : L’argument que l’on entend beaucoup parmi les gens qui ont milité à la Manif pour tous et qui sont prêts à voter Macron ou à s’abstenir, c’est l’accueil de l’étranger. Sauf qu’il ne s’agit pas dans le projet néo-libéral d’Emmanuel Macron de la générosité, de la charité à laquelle enjoint, engage l’Évangile. Il s’agit simplement de délocaliser des individus pour pouvoir mieux les exploiter et réhabiliter une forme d’esclavagisme moderne. On n’est pas du tout dans la charité, on est dans l’exploitation, dans l’humiliation même de ces populations que l’on fera venir ici pour faire les travaux les plus dégradants. Sachant que dans le même temps on vide les pays en question des forces vives qui peuvent assurer la prospérité de ces pays. Je pense au Maghreb, à l’Afrique subsaharienne où aujourd’hui la croissance est réelle, en terme de prospérité, en terme de richesse nationale. Il faut donc au contraire permettre à ces populations de pouvoir rester enracinées dans leurs cultures, dans leurs coutumes et participer à l’effort national pour accéder à la prospérité qui pointe son nez, aujourd’hui, dans ces pays-là.

Je reviens sur cette idée de charité : le néo-libéralisme de Macron, ce n’est pas la charité. C’est l’exploitation de l’homme par l’homme.

 

À quelle charité appellerait alors Fils de France ? Une charité tournée vers la communauté nationale ?

Camel Bechikh : Une charité déjà tournée vers la communauté nationale. Une charité de partage de l’identité, de la culture, de 2000 ans d’histoire. 2000 ans d’histoire qui d’ailleurs n’existent pas pour Emmanuel Macron puisque pour lui la France n’a pas de culture et la seule culture qu’il propose est mondialisée, en fait une culture américanisée, uniformisée dans laquelle les coutumes, les traditions, les religions sont ramenées uniquement à la logique d’un grand centre commercial. Il faut donc être extrêmement lucide sur un Emmanuel Macron qui prétend être au-delà des clivages gauche/droite — c’est ce qu’il est, en vérité, mais en prenant le pire de la gauche et le pire de la droite. Qu’est-ce que le pire de la droite ? C’est le néo-libéralisme sauvage. C’est la domination de la finance. Et qu’est-ce qui est le pire de la gauche ? C’est ce progressisme-égalitarisme aveugle qui détruit l’anthropologie humaine et qui rejoint, finalement, le libéralisme financier en permettant que l’on vende et que l’on achète la vie, donc les enfants par le biais de la PMA & de la GPA.

 

On vient de le dire : Fils de France appelle à ne pas voter Emmanuel Macron. Pourquoi n’appelez-vous pas, dans ce cas-là, à voter pour Marine Le Pen ?  

Camel Bechikh : Parce que nous nous tenons à l’écart de la vie politique, autant que faire ce peut, et nous tenons à notre indépendance. En revanche, aujourd’hui, si Emmanuel Macron passait, ce serait, quasiment, du fait de l’accélération de l’histoire, du fait de la mondialisation, du mondialisme, du fait du sans-frontièrisme, ce serait la mise à mort de 2000 ans d’histoire pour le quinquennat qui arrive. C’est toujours moins de frontières, toujours plus d’immigration, toujours plus de lois dites progressistes, et finalement le triomphe du marché.

 

Faisons un peu de prospective et plaçons-nous après le second tour. Quels sont vos espoirs pour les cinq années à venir, pour le peuple français ?

Camel Bechikh : Comme je le disais la dernière fois : l’espoir de retrouver des frontières géographiques ; le fait de retrouver une souveraineté nationale ; que notre pays ne trouve pas les rennes de son destin à Bruxelles qui est vassalisée à la logique américaine, via le néo-libéralisme ; que nous retrouvions des frontières morales ; que nous cessions d’obéir aux minorités constituées en lobbies. Je pense évidemment à la Loi Taubira, à la Procréation Médicalement Assistée, à la GPA. Que nous remettions plus d’humanité même dans notre agriculture, en étant moins poussés à la surproductivité par les pesticides mais que nous revenions à une consommation plus locale et plus saine. Puisque l’on sait aujourd’hui que le traitement abusif de notre agriculture produit un certain nombre de maladies graves qui doivent être traitées en terme de santé publique. Comme l’on combat aujourd’hui le tabac, on devrait aussi combattre l’utilisation abusive des pesticides. Que nous revenions à une mémoire historique qui ne soit pas uniquement culpabilisante et au contraire qui soit un objet de fierté pour l’ensemble des français quelques soient leurs origines, quelques soient leurs religions, mais que nous revenions à ce qu’a apporté la France au monde dans le passé et que nous puissions la projeter dans le futur. En résumé, si j’étais américain, je voterais pour Emmanuel Macron. Mais je suis français.

 

Une dernière question, toujours en terme de prospective, concernant Fils de France et plus globalement les musulmans de France. Quels espoirs pour eux ?

Camel Bechikh : L’espoir qu’ils retrouvent de manière très naturelle la communauté nationale. C’est déjà le cas pour beaucoup, évidemment. Et que les associations dites victimaires soient effacées du paysage associatif par uniquement le bon sens retrouvé par les français de confession musulmane. Et que nous ne soyons plus l’objet de l’instrumentalisation politique, soit par la détestation, soit par la flatterie, qui dans un cas ou dans l’autre ne sert que les bas intérêts de la politique immédiate au dépend du socle national.

 

Merci Camel Bechikh.

Camel Bechikh : Avec plaisir.  

 

Retrouvez cet entretien sur la page enrichie consacrée à Fils de France sur La Vaillante
Une raison d'espérance        

  

 

      

15.04.2017

Produire l’idée d’une France asséchée de transcendance, de spiritualité et de sacré, c’est présenter une sous-France

         Comment vivre ensemble entre personnes de culture ou de religion différentes ? Comment appréhender l’acculturation des populations issues de l’immigration ? La laïcité constitue-t-elle une réponse ? Maire de Montfermeil (Seine-Saint-Denis) depuis 2002, Xavier Lemoine a accepté, pour Permanences, de se livrer à un dialogue en profondeur et sans langue de bois avec Camel Bechikh, français musulman, président de Fils de France, mouvement patriotique qui s’adresse principalement aux musulmans.

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Permanences
- Xavier Lemoine, comment la population, notamment musulmane, de Montfermeil et vos élus ont-ils perçu les événements du 7 janvier puis du 11 janvier 2015 ?
 

 

Capture d’écran 2016-02-05 à 12.38.53.png         Xavier Lemoine : Vous faites bien de relier les événements du 7 et du 11 janvier parce qu’il y a une continuité entre eux, qui a consacré une forme de fracture.

         La tuerie de Charlie Hebdo, a été vécue de manière très différente par la communauté musulmane. Il y avait une réprobation envers les journalistes de Charlie Hebdo. Le sentiment était, qu’en gros, « ils l’ont un peu cherché ». Il fallait une discussion de personne à personne pour faire évoluer les choses, mais on sentait une réserve, une blessure.

         Ensuite, il y a eu cette montée en puissance - dramatique et dangereuse - du slogan ”Je suis Charlie”. Il y a eu une impossibilité - je l’ai vécue au sein de mon conseil municipal - de pouvoir communier avec les 4 millions de personnes qui ont marché le 11 janvier.

         Nous en avons parlé et mes élus de culture ou de confession musulmane ont été soulagés et m’ont dit : « Merci de nous comprendre et de nous donner la possibilité de pouvoir vous rejoindre dans cette indignation, sans être sur le front ”Je suis Charlie”, car nous ne pouvons pas être Charlie ». Dès lors que l’on fait bien la distinction entre l’esprit du journal et les hommes qui ont perdu la vie, il est possible de revenir à une indignation partagée par le plus grand nombre.

         C’est un travail à faire à l’échelle d’une commune, parce qu’il y a une relation de confiance avec des personnes. C’est à nous de reprendre tranquillement ces événements pour pouvoir rapprocher les points de vue.

 

P - Camel, vous sillonnez la France, vous parlez dans des mosquées. Qu’avez-vous observé à cet égard ?

 

Capture d’écran 2016-02-05 à 12.41.50.png         Camel Bechikh - Évidemment, quand Charlie publie un dessin où l’on voit la Vierge Marie copuler avec le Christ, je ne peux pas y souscrire, pas davantage que je ne souscris aux caricatures liées à l’islam.

         En revanche, face à la tuerie, à l’esprit de communion nationale et de deuil national, j’ai vu évidemment une solidarité, mais qui doit être, comme le disait très justement Xavier Lemoine, stratifiée. On ne peut pas adhérer à tout ”Je suis Charlie”, mais à une partie de ”Je suis Charlie”. C’est exactement ce que j’ai rencontré à la suite du 7 janvier.

         Par ailleurs, il y a une chose que l’on ne perçoit pas forcément sans être à l’intérieur de la communauté musulmane, c’est la grande peur d’être assimilé ou soupçonné de sympathie à l’endroit des tueurs. Il y a une tension. Par ailleurs, j’ai reçu beaucoup de messages de sympathie d’amis catholiques me disant de ne pas faire d’amalgame, au sens où tous les Français ne sont pas dupes de l'agressivité de Charlie Hebdo dans ses caricatures. Le ”pas d’amalgame” fonctionne donc dans les deux sens.

 

Capture d’écran 2016-02-05 à 12.39.48.png         X.L. - La question du ”pas d’amalgame” est très importante. Ce mot d’ordre est dangereux dans ce contexte de méfiance envers la communauté musulmane, notamment parce que l’on ne peut déconnecter l’épisode Charlie de ce qui se passe en Syrie, en Irak, ou encore au Nigéria.

         Là-bas il y a des chrétiens qui sont directement victimes de mouvements politiques qui se réclament, qu’on le veuille ou non, de l’islam. Vouloir dire à tout prix ”surtout pas d’amalgame” peut produire l’effet inverse de celui recherché, car le sentiment que l’on nous ment peut mener certains à se dire que tous les musulmans sont comme cela.

         Je pense donc qu’il est préférable, même si le débat n’est pas facile, de pouvoir dire que s’il s’agit de ne pas faire d’amalgame, il s’agit peut-être aussi de vouloir interroger l’islam sur son rapport avec la violence.

         Que l’on puisse accepter que dans la lecture du Coran et des hadiths, qui sont prescriptifs en terme de droit, on puisse reconnaître qu’il y a des lectures bellicistes, même si beaucoup de musulmans en font une lecture plus pacifique.  


Capture d’écran 2016-02-06 à 13.57.45.png         C.B.
- Au moment des persécutions des chrétiens d’Irak, 120 théologiens musulmans se sont réunis sur une déclaration commune pour affirmer, en s’appuyant sur les textes religieux, l’antinomie avec la violence. Mais on peut retrouver ce rapport aux textes dans l’ensemble des religions et des idéologies.

         Lorsque, au cours de l’Histoire, l’Église catholique, pour des raisons souvent très politiques, cautionne une certaine violence, par exemple vis-à-vis des protestants, il y a une lecture des textes qui n’est pas pacifique. Je crois donc que l’on peut resituer les violences commises au nom de l’islam dans une anthropologie politique plus globale.

 

Capture d’écran 2016-02-05 à 12.39.57.png         X.L. - À la différence que, pour la religion catholique, il y a un clergé, une doctrine et le cas échéant l’excommunication, qui n’est pas un vain mot. Il y a un rappel à l’ordre et une sortie de la communauté dès lors que les actes ne sont plus en conformité.

         Je ne conteste en rien la parfaite honnêteté intellectuelle des 120 théologiens qui se sont réunis, mais ils ne peuvent pas interdire à un musulman de faire la lecture qu’il souhaite, parce qu’il n’y a pas d’ordination ni d’agrément.

         C’est toute la difficulté : ces personnes n’engagent qu’elles et pas l’ensemble de la communauté.

         Il y a un autre facteur important, qui est le poids de la communauté sur l’ensemble des fidèles. Nous voyons bien, dans nos quartiers, comment certaines personnes, qui souhaitaient avoir des comportements personnels vestimentaires ou alimentaires qui leur convenaient, en sont venues à adopter d’autres comportements sous le poids de la communauté, pour retrouver une tranquillité.

 

Capture d’écran 2016-02-06 à 13.57.50.png         C.B. - Quand nous parlons de communauté, il faut peut-être cerner le mot. Souvent, cette communauté n’est pas déterminée uniquement par son appartenance à une spiritualité qui peut avoir plusieurs lectures.

         Il y a aussi une communauté, une forme de solidarité, par strates sociales, par quartiers où l’on est dans la même pauvreté, à l’écart du monde qui fonctionne, qui tourne, qui consomme, etc.

         La communauté musulmane est malheureusement souvent perçue à travers la strate sociale à laquelle appartiennent beaucoup de musulmans aujourd’hui en France.

         Mais entre un émir du Qatar et le jeune désœuvré du quartier de Montfermeil, tous deux accèdent à une spiritualité qui s’appelle en effet l’islam, mais avec des parcours sociologiques et une compréhension des textes religieux sensiblement différentes.

         Plus les zones sont paupérisées, plus l’islam devient un marqueur identitaire coupé d’une certaine spiritualité.

 

         X.L. - C’était vrai il y a peut-être cinq ou dix ans, mais ça l’est beaucoup moins maintenant…

 

Capture d’écran 2016-02-06 à 13.57.55.png         C.B. - J’observe que plus on se grime, plus on donne d’importance à l’aspect exotérique de la pratique religieuse par une grande barbe, une djellaba ou le fait de se voiler en noir pour les femmes, moins on a une construction, un capital de connaissance religieuse important.

         Comment une jeune fille qui a été socialisée dans l’école républicaine - avec Dorothée, avec Patrick Sabatier à la télévision - en arrive quasiment à se déguiser dans l’espace public ?

         L’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales a mené une étude sur les filles du salafisme qui montre, d’une part un refus catégorique de transiger sur la tenue vestimentaire, et d’autre part des actes de dévotion - par exemple les cinq prières par jour ou la lecture quotidienne du Coran – qui ne sont pas nécessairement accomplis.

         Les actes de spiritualité dans l’intimité, dans le secret, dans la relation à la transcendance, dans la verticalité, sont extrêmement faibles. En revanche, tout ce qui permet d’être un marqueur dans l’espace public en tant qu’identité est extrêmement rigide et fort. Les habits ne font pas forcément les moines. Vous avez des dealers qui vendent de l’héroïne, qui n’ont pas de pratique religieuse orthodoxe, mais qui se montrent d’un dogmatisme absolu sur la viande halal. C’est une inversion des valeurs. Le fait de manger halal devient un marqueur identitaire structurant pour des personnalités qui sont souvent extrêmement déstructurées.

 

P - Xavier Lemoine, comment appréhendez-vous cette complexité en termes de politiques publiques ?

Capture d’écran 2016-02-05 à 12.39.58 1.png         X.L. - Un maire fait quarante métiers différents, ce qui rend la chose passionnante. Nous avons des politiques sectorielles, par exemple le renouvellement urbain, qui consiste à redonner de la dignité et de la fierté aux habitants.

         C’est une condition nécessaire et indispensable avant de pouvoir parler de politique sociale. Mais la clé de voûte de toutes ces politiques sectorielles, c’est la politique culturelle.

         L’enjeu dans les banlieues n’est ni d’abord social, économique ou urbain, mais culturel. Il y a des dysfonctionnements sociaux, économiques et urbains, il faut des politiques de rattrapage sur ces domaines, mais si nous ne faisons que cela, en pensant que ces dysfonctionnements ne sont que des causes et non des conséquences, nous nous trompons.

         Pour moi, la cause réelle, ultime, est culturelle. Ma première priorité est la maîtrise de la langue française. À ce jour, sur 27 000 habitants de Montfermeil, 90 mamans apprennent le français. Il s’agit de remettre une certaine exigence et de susciter une certaine curiosité. L’apprentissage de la langue, c’est aussi l’apprentissage des us, coutumes et codes de fonctionnements de notre société, qui permettent de se mouvoir dans la société française et de comprendre comment elle fonctionne. Il faut aussi aborder la dimension historique et culturelle.

         Ces programmes recueillent un taux d’assiduité de quasiment 100 %. Et là, je vois des familles, des femmes qui s’éveillent, qui entrent dans un parcours de relation avec leur entourage, d’autonomie professionnelle, d’autonomie dans la culture.

         L’aide à la parentalité constitue la seconde priorité. Des systèmes éducatifs qui ont toute leur pertinence dans les pays d’origine produisent de parfaites catastrophes lorsqu’ils sont transposés en l’état dans notre pays. Par exemple, en Afrique subsaharienne, tout adulte se sent dépositaire de l’autorité parentale. Imaginer qu’en France, au 8ème étage d’une tour, c’est le voisin d’à côté qui va prendre pour partie en charge l’éducation de votre gamin, relève de l’utopie. D’autant que c’est plus vraisemblablement le dealer du rez-de-chaussée qui va récupérer la mise… Il faut expliquer aux parents qu’ils ont une relation quasi-exclusive de responsabilité vis-à-vis de leurs enfants et que le voisin de palier ne va pas forcément se préoccuper de l’éducation de leur gamin. Il est très important de redonner aux pères et aux mères la conscience de leurs rôles respectifs.

         Ma troisième priorité est culturelle. Profitant du fait que Montfermeil est à 15 kilomètres de Paris, nous avons pour objectif la connaissance et la fréquentation des grandes œuvres culturelles françaises, qui s’adressent à toutes les générations et subventionnons, des sorties culturelles comme Versailles, le Louvre, ou d’autres musées, monuments ou lieux de culture forts. C’est autre chose que du tourisme ou de la consommation. Il y a une préparation avec des personnes qui ont fait de l’histoire de l’art et qui apprennent aux autres à lire un vitrail, un tableau, une statue, etc. Pour aimer, il faut connaître, pour respecter il faut aimer. Tout est là : connaître - aimer - respecter. Cela vient tout simplement et ce n’est en rien agressif vis-à-vis de la culture d’origine.

 

P - Camel, vous êtes français, de confession musulmane, vous êtes berrichon, vous aimez la France, son histoire et sa culture. Pour vous, ce que vient de décrire Xavier Lemoine représente-t-il un processus d’acculturation ?

 

Capture d’écran 2016-02-06 à 13.57.58.png         C.B. - Oui, tout à fait, Xavier Lemoine évoque des choses qui sont absolument centrales dans la démarche de Fils de France. Le thème de notre dernière université de Printemps était Connaître et aimer son pays, basé sur un livre de Bernard Peyrous [1]. On peut difficilement aimer la France sans la connaître.

         Xavier Lemoine met la culture avant le social. Personnellement, je pense que la mixité sociale est la principale matrice du processus d’acculturation, qui fait que l’on passe de la culture des parents à la culture française.

         Lorsque l’on a une commune relativement homogène, géographiquement très proche de Paris, mais sociologiquement extrêmement éloignée, où s’ajoutent chaque année des populations arrivées de l’étranger, le processus d’acculturation, d’appropriation des codes culturels, des us et coutumes est quasiment impossible.

         La mixité sociale suppose que les primo-migrants minoritaires puissent se retrouver dans des ensembles où les anciens français sont majoritaires.

         Une école où le Français devient quasiment une langue étrangère, où les enfants ne parlent que le Turc, l’Arabe ou le Berbère, dispense un capital linguistique extrêmement affaibli.

         Faire sa scolarité dans une école aux capitaux culturels et linguistiques faibles débouche sur un diplôme faible, lequel aboutira à un travail faible et à un logement qui vous resituera dans une zone paupérisée, séparée des territoires de la grande France.

         À mon sens l’amorce de l’acculturation, c’est l’intégration ou l’assimilation sociale car elle permet de sortir du cycle infernal de la ghettoïsation. Si vous êtes minoritaire parmi une majorité, vous êtes irrigué par les codes de la majorité et votre processus d’identification via l’islam – lié à l’appartenance à des quartiers, des cités - s’en retrouve complètement arrêté.

         Vous passez dans un cycle vertueux, vos enfants iront dans une école où ils seront ethniquement ou religieusement minoritaires, mais dans un ensemble majoritaire partageant les us, les codes, les coutumes du pays.

         Depuis trente ans, l’identité française, dont le socle est le catholicisme, est bafouée. Le catholicisme a façonné ce pays. Il y a 40 000 lieux de culte dans notre pays et les crucifix ornent nos villes et nos campagnes.

         Le déni d’identité, qui fait naître la France en 1789, coupe les populations nouvellement venues - qui ont besoin de culture et de culture sacrée -, de la grande Histoire de France. Si vous produisez des éléments identitaires liés uniquement à la laïcisation, si vous parlez de réformes sociétales comme le mariage pour tous, si vous faites des traditions françaises la ringardise absolue, vous empêchez ces populations fraîchement françaises de s’approprier l’habitus historique né du baptême de Clovis. Je le dis dans les mosquées : ”Liberté, égalité, fraternité” n’est rien d’autre que la version sécularisé de la doctrine sociale de l’Église.

         Les immigrés s’installent dans un pays qui s’est construit sur une identité religieuse forte, sur des identités régionales fortes. Malgré la mondialisation, nous devrions permettre à ces personnes fraîchement françaises d’envisager la France au-delà du Mac Donald, du kebab, de H&M et de Nike…

 

P - Xavier Lemoine, aimeriez-vous qu’un musulman vienne à Montfermeil dire de telles choses à ses coreligionnaires ?

 

Capture d’écran 2016-02-05 à 12.40.00.png         X.L. - Moi, je suis preneur, mais je ne peux pas me substituer à l’accueil ou à l’invitation que pourrait faire telle ou telle association ou lieu de culte, mais sur le principe je souscris pleinement. Je voudrais revenir sur la mixité sociale. Ce que Camel Bechikh souhaite n’a pas été fait. Et je crains aujourd’hui, au regard des logiques démographiques qui sont en place, que ce ne soit trop tard. Quand bien même ces personnes primo-arrivantes pourraient vivre dans un endroit où elles seraient minoritaires, les structures associatives et communautaires sont suffisamment fortes pour les ”récupérer” de suite. Sans compter que les pays d’origine ne veulent pas perdre la main sur leurs ressortissants.

         D’autant plus que ces primo-arrivants se trouvent en face d’un État qui défigure l’identité de la France au travers d’une laïcité qui est un laïcisme, un athéisme déguisé. Ce rejet de la transcendance arme la violence dont nous sommes collectivement victimes aujourd’hui.

         Montfermeil fait aujourd’hui l’expérience d’une école hors contrat qui se définit comme non-confessionnelle. Elle considère cependant que l’enfant n’est pas obligé de laisser au portail de l’école sa transcendance et sa religion. Mais il lui est demandé, s’il peut venir avec, d’accepter que l’autre vienne avec la sienne, et de l’écouter, d’échanger avec lui. C’est une tout autre attitude que celle de l’école laïque, car l’enfant est respecté dans son identité profonde, dont le fait religieux et le rapport à la transcendance font partie. L’école a un grand respect de l’enfant et des familles. Nous nous adressons ainsi à des identités qui ne sont pas amputées dans le cadre scolaire. Alors que les enfants de l’école dite laïque ont beaucoup de mal à appréhender les matières qu’on leur enseigne puisqu’ils savent qu’une partie d’eux-mêmes est restée dehors.

 

- Vous parlez ici des cours Alexandre Dumas à Montfermeil. C’est une expérience qui dure depuis trois ans. Il y a là une piste intéressante, un prototype…

Capture d’écran 2016-02-06 à 13.58.18.png         C.B. - Le cours Alexandre Dumas est l’idéal en termes d’accélération ou d’accompagnement du processus d’acculturation. Si l’école est le lieu de capitalisation de la langue, des savoirs, de l’identité du pays, on a d’un seul coup une machine qui propulse le fils ou petit-fils de migrant vers l’identité française sans renier une part de son identité, qui est son identité religieuse.

         Parce que l’individu est composé de plusieurs identités. Il y a évidemment l’identité sexuelle, même si on tente de la nier aujourd’hui avec la théorie du genre ; une identité ethnique, qui fait que si je suis d’origine algérienne, il y a aussi des basques, des bretons… On doit pouvoir accepter cela. Il y a l’identité spirituelle et l’identité sociale. Le fait d’être notaire dans le centre de Chartres, ce n’est pas comme être agriculteur dans le sud de la France…

         L’ensemble de ces caractéristiques produit des individus originaux. L’altérité dans l’ethnicité est envisageable sans la nier parce que la France s’est construite sur une hétérogénéité ethnique.

         Au Ve siècle, des peuples se rencontrent sur le territoire français - Celtes, Latins, Germains, etc. - qui produisent une hétérogénéité ethnique, à l’échelle européenne. Dans la postmodernité, dans un monde qui devient village, il reste envisageable pour la France d’être fidèle à ses valeurs d’altérité ethnique, mais dans des proportions gardées.

         C’est pour cela que je pense qu’il est extrêmement important de stopper l’immigration.

         Elle pénalise l’ensemble des français, et doublement les français issus de l’immigration. La venue de nouveaux migrants dans les quartiers empêche le processus d’acculturation. Or il y a des limites si l’on veut éviter en France une déliquescence de l’identité qui produise un ressentiment globalisé.

         Vous avez des rues qui ont complètement changé parce que les charcutiers ont déménagé et ont été remplacés par des boucheries hallal avec des écritures en Arabe ! Et les habitants de ces communes sont exaspérés. Mais ils n’ont pas le droit de dire leur exaspération ; et de ce fait deviennent potentiellement ceux qui demain, en cas de paupérisation avancée de notre pays, pourraient passer à autre chose que du discours. Il faut avoir le courage de dire que si l’on veut retrouver un peuple solidaire, un peuple français dans la liberté, dans l’égalité, la fraternité, l’arrivée de 250.000 personnes supplémentaire chaque année en France rend ce désir irréalisable.

 

P - Xavier Lemoine, faut-il revoir la politique migratoire au niveau français, européen ?

 

Capture d’écran 2016-02-06 à 14.35.24.png         X.L. - Oui, cela fait des années que je le dis. D’autant qu’au regard des déséquilibres Nord/Sud, je ne suis pas sûr que les 250 000 personnes accueillies annuellement résolvent beaucoup la problématique en question. Elle se situe à un autre niveau bien évidemment, sur des bascules démographiques et donc culturelles sans précédent dans notre histoire, sauf si on revient au Ve siècle, période de grande instabilité et de violence.

 

P - En guise de conclusion, Camel, pouvez-vous nous dire ce qui, dans la culture française, dans l’Histoire de France, est le plus aimable pour quelqu’un qui vient d’une autre culture ?

 

Capture d’écran 2016-02-06 à 13.57.47 1.png         C.B. - Je crois que c’est l’ambition naturelle de la France d’exportation de ses principes. La France, née du baptême de Clovis, a donné à l’Église son plus grand nombre de saints ; elle a participé à exporter l’idée d’une foi universelle qui est le catholicisme.

         Si l’on arrive à faire émerger l’idée que la France s’est construite sur du sacré et que ce sacré n’a été que ré-habillé d’un champ lexical au moment de la République, si l’on parvient à faire ressentir que la France n’est pas un ensemble matériel ou une construction de la philosophie des Lumières, mais qu’elle est dans la transcendance qui s’imbrique parfaitement avec les valeurs fondamentales de la religion musulmane, nous avons un trait d’union extrêmement fort.

         Produire l’idée d’une France asséchée de transcendance, de spiritualité et de sacré, c’est présenter une sous-France - une souffrance - en un mot et en deux mots.

 

Capture d’écran 2016-02-06 à 14.35.25.png         X.L. - Dans ce qui vient d’être dit, le mot identité a été souvent prononcé. Et je commence à m’en méfier. L’expérience qui avait été menée sous la présidence de Nicolas Sarkozy m’a convaincu que c’était un mot dangereux. Le général de Gaulle disait : « Comment voulez-vous gouverner un pays avec 365 fromages différents ? ». J’ai peur que nous ayons aujourd’hui 65 millions d’identités différentes.

         C’est pourquoi je préfère le mot ”vocation” pour la France. Et je pense que c’est dans la continuité de ce que vient de dire Camel : une vocation se reçoit et on se met au service de la vocation. On ne renonce à rien de ce que l’on est, de son originalité. Et au regard de nos talents, qui peuvent aider justement à la réalisation de cette vocation, cela rassemble tout le monde.

         Et si, en reprenant la vigoureuse interpellation de Jean-Paul II – « France, fille aînée de l’Eglise, éducatrice des peuples » -, on se mettait, chacun avec ses talents, au service de cette vocation, de cette mission universelle de la France ? C’est dans les gènes et la nature de la France de faire converger les énergies plutôt que les faire se combattre comme elles se combattent aujourd’hui.

 

         C.B. - Absolument !

 

 
Logo Ichtus.jpgPropos recueillis par Guillaume de Prémare (@g2premare)

Entretien initialement publié dans la revue Permanences 528-529 (Le défi de l'unité française) de janvier-février 2015 sous le titre 65 millions d’identités différentes

 

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[1] Connaître et aimer son pays, Père Bernard Peyrous,
Ed. de L’Emmanuel, 22 €. En vente sur le site : www.ichtus.fr

 

 

Retrouvez cet entretien sur la page enrichie consacrée à Fils de France :
Une raison d'espérance

 


03.03.2017

L'Eucharistie comme politique

Introduction

W.CavanaughFINAL.jpg         Dans la banlieue de Manille aux Philippines, il y a une communauté de gens qui vivent à côté d’une décharge et qui gagnent leur vie en récupérant tout ce qui peut être vendu parmi les choses dont d’autres personnes se sont débarrassé. Quand le Père Danny Pilario célèbre la messe pour les gens de cette communauté, il dit que le signe de la croix qu’il fait au-dessus des Saintes Espèces a deux objectifs : consacrer le pain et le vin, et chasser les mouches du calice…

         Comme il existe ici un lien étroit entre le sacré et le profane, le Père Pilario voit un lien étroit entre l’Eucharistie qu’il célèbre avec la communauté et le travail politique qu’ils font ensemble pour améliorer la vie des personnes qui vivent là.

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         Pour parler de l’Eucharistie et de la politique nous devons rapprocher deux choses qui sont généralement maintenues bien séparées dans l’imaginaire social de l’état moderne. Dans un état à la laïcité militante comme celui de la France contemporaine, ces deux termes se retrouvent de part et d’autre du mur infranchissable qui sépare une série de notions binaires : l’église et l’état, le public et le privé, la religion et la politique, et ainsi de suite. Le mur semble infranchissable, comme s’il était fait de brique et de mortier, un endroit qu’on peut venir voir, devant lequel on peut faire un selfie, et en poster la photo sur Facebook. Mais le mur entre l’église et l’état, la religion et la politique n’existe pas en soi ; il existe dans l’imaginaire social, c’est-à-dire dans la manière dont nous percevons les choses. Le mur, bien sûr, a des effets réels, tangibles dans la vie sociale de la nation ; il est enchâssé dans des lois de toutes sortes, par exemple. Mais nous avons tendance à considérer que ces éléments binaires sont tout simplement dans la nature des choses, comme si religion et politique, par exemple, étaient deux substances comparables au potassium et à l’eau, qui sont non seulement bien distinctes, mais qui explosent quand on les mélange. En réalité, cependant, les catégories de religion et de politique sont imaginées, et la frontière qui les sépare, le fruit de l’imagination humaine. Ce soir, je veux parler d’une autre sorte d’imagination, l’imagination de Dieu, telle qu’elle s’exprime dans l’Eucharistie. L’Eucharistie est une manière de construire un monde différent, un monde sauvé. L’Eucharistie n’est pas foncièrement différente de la politique ; c’est plutôt une sorte de politique, une manière d’ordonner le monde, qui introduit le monde dans la vie même de la Trinité par le corps du Christ.

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         L’imagination liée à ces éléments binaires produit toute une série de défis pour l’Église Catholique dans une société laïque. Le plus évident est que les catholiques sont censés garder leurs convictions pour eux et s’interdire de les manifester dans leur vie publique, que ce soit au travail ou dans la vie politique. L’origine de cette exigence, que la foi reste une affaire privée, c’est l’idée laïque que la religion est une source fondamentale de division et de violence. Au-delà des inquiétudes récentes liées à la violence de certaines formes islamistes militantes, il y a une conviction laïque plus fondamentale que tous les types de religion sont par essence enclins à la violence parce qu’il est impossible que la raison puisse arbitrer entre des croyances essentiellement irrationnelles. Encore plus essentielle est la crainte laïque que l’on ne peut pas être en désaccord, sur des points fondamentaux, sans s’entretuer.

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         On raconte que les gens étaient autrefois d’accord sur les points fondamentaux, avant que la Réforme Protestante n’introduise des désaccords et la violence dans la société européenne. La solution pour empêcher les catholiques et les protestants de s’entretuer était de privatiser la religion et d’unir les gens dans la sphère publique autour de leur dévotion envers l’état-nation. J’ai fait une critique de ce mythe en me fondant sur des raisons historiques dans mon livre Le mythe de la violence religieuse, soulignant, par exemple, le fait que de nombreux catholiques ont tué des catholiques et que des protestants ont tué des protestants au cours des prétendues "guerres de religion", et que l’essor de la dévotion envers l’état-nation était une cause – et non la solution – des guerres en question. Le problème, cependant, n’est pas seulement dans la manière dont nous racontons l’histoire, mais la manière dont nous imaginons l’état de la société actuelle. Nous pensons ne pas pouvoir être fondamentalement en désaccord sur les questions religieuses en public sans violence, si bien que nous faisons de l’état-nation notre nouvelle religion. Nous considérons que notre nationalité est notre identité première et notre catholicisme passe au second plan, quelque chose qui est relégué au domaine privé, comme un passe-temps. Nous sommes prêts à tuer et à mourir pour notre pays, mais souffrir pour sa foi est considéré comme fanatique. Les objecteurs de conscience sur le lieu de travail sont considérés comme de mauvais citoyens. On nous incite à laisser notre foi au vestiaire quand nous entrons dans le domaine public du travail ou de la politique. Il n’y a apparemment aucun lien entre l’Eucharistie et la politique, par exemple, et ceci produit une fracture supplémentaire entre différents types de catholiques : il y a ces catholiques qui sont engagés pour la justice sociale et ces catholiques qui s’investissent dans l’adoration eucharistique et d’autres formes de vie dévotionnelle, mais il est trop rare de trouver des catholiques qui sont engagés dans les deux actions simultanément. Certains catholiques voient le Christ dans l’hostie au cours de l’Eucharistie, d’autres voient le Christ dans le réfugié du Moyen Orient, mais les deux semblent parfois vivre dans des églises parallèles.


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         Est-il possible de faire Eucharistie et faire de la politique en même temps ? Est-il possible d’imaginer un monde dans lequel les gens peuvent être différents et en désaccord sans violence ? Est-il possible de faire sortir des églises l’imagination de Dieu, l’Eucharistie, pour qu’elle accède au domaine public ? Je commencerai par analyser le mot ”politique”, et ensuite, j’examinerai l’Eucharistie comme source de la présence salvatrice de Dieu dans le monde.


Qu’est-ce que la politique ?

         Quand nous utilisons le terme ”politique” aujourd’hui, nous avons tendance à faire référence aux élections et à la possibilité d’influencer ceux qui ont déjà été élus. Max Weber en a donné une définition moderne dans son célèbre discours La Politique comme Vocation quand il dit « Nous entendrons par politique uniquement la direction, ou la possibilité d’influencer la direction, d’un ensemble politique, c’est-à-dire aujourd’hui, d’un état ». Il a défini l’état, ensuite, comme « une communauté humaine qui revendique (et obtient) le monopole de l’utilisation légitime de la force physique dans un territoire donné. » Ce n’est cependant pas la seule manière de définir la politique. Aristote définit la politique en fonction de ses fins ou de son but : « La préoccupation principale de la politique est d’engendrer un certain état d’esprit chez les citoyens et de les rendre bons et disposés à accomplir de nobles actions. » (Ethique, 1099b30) Livre I ch 9. La politique est ici définie, non comme un monopole de la force utilisée pour protéger les individus les uns des autres, mais comme une pratique qui rend les gens meilleurs. La politique, de plus, n’envisage pas l’individu comme son unité de base ; Aristote parle d’un « corps politique ». La relation d’un individu à la cité ou polis, origine de notre mot ”politique”, est comme la relation d’une main au corps entier. Le membre individuel reçoit la vie en participant au corps entier : » Si le tout [du corps] est détruit il n’y aura ni pied ni main ». (Politique 1253a20).

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         Si ceci paraît familier, c’est peut-être parce que vous pensez à la première lettre de St Paul au Corinthiens, dans laquelle Paul utilise l’image grecque du corps politique pour décrire l’Église comme étant le corps du Christ. « Le corps ne fait qu’un, il a pourtant plusieurs membres. L’œil ne peut pas dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi » ; la tête ne peut pas dire aux pieds : « Je n’ai pas besoin de vous » (I Cor. 12:20-1). Pour Paul, l’Église est une sorte de politique au sens aristotélicien d’une communauté ayant un but commun et des biens communs et qui donne vie aux membres individuels. Pour Aristote, cependant, l’analogie du corps exigeait – comme la tête gouverne le corps – qu’une classe restreinte de gens gouverne. Le statut de citoyen était limité à la classe des hommes possédants ; les femmes, les enfants, les esclaves, les étrangers résidents (métèques), et de nombreux travailleurs manuels étaient exclus. Paul, d’autre part, imagine un nouveau type de corps dans lequel tous sont appelés à participer. « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec, il n’y a plus d’esclave ou d’homme libre, il n’y a plus d’homme et de femme ; car tous vous êtes Un en Jésus Christ » (Gal. 3:28). Non seulement les membres les plus faibles ne sont pas exclus de la citoyenneté ou d’appartenance au corps, mais il y a une option préférentielle pour les plus faibles dans le corps : « Les membres du corps qui paraissent plus faibles sont indispensables, et ces membres du corps que nous estimons les moins honorables, nous les entourons de plus d’honneur » (I Cor. 12:22-23). Paul pousse l’analogie du corps encore plus loin en impliquant qu’une sorte de système nerveux relie tous les membres, car « Si un membre souffre, tous souffrent ensemble ; si un membre est à l’honneur, tous se réjouissent avec lui » (I Cor 12:16). Le but commun qui maintient l’unité du corps est l’amour de Dieu.

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         S’il vous paraît excessif d’appeler cela un corps politique, considérez le terme que Paul et l’Église primitive plus généralement ont choisi pour nommer l’Église : ekklesia en grec. Le mot est emprunté au discours politique grec, dans lequel l’ekklesia était le rassemblement de tous ceux qui jouissaient des droits de citoyens dans la cité-état. L’Église n’a pas utilisé le terme koinon, qui faisait référence à une association ou un club privés. Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait ? Parce que l’Église affirmait être un rassemblement totalement ”public” qui concernait tous les aspects de la vie. En même temps, elle était plus large qu’une polis terrestre ; elle était une anticipation du rassemblement eschatologique du peuple de Dieu. Comme le dit N.T. Wright, spécialiste des Écritures, le travail missionnaire de Paul, « implique une ecclésiologie haute et forte dans laquelle les cellules dispersées et souvent confuses formées par les femmes, les hommes et les enfants loyaux envers Jésus comme Seigneur forment des avant-postes coloniaux de l’empire à venir : des petits groupes subversifs du point de vue de César, mais vus de manière juive, un avant-goût du temps où la terre sera remplie de la gloire du Dieu d’Abraham et où les nations se joindront à Israël pour chanter la louange de Dieu (cf Rom. 15:7-13). De ce point de vue, par conséquent, ce contre-empire ne peut jamais se contenter d’être seulement critique, ni se contenter d’être seulement subversif. Il prétend être la réalité dont l’empire de César est une parodie ; il prétend modeler l’authentique humanité, au premier rang de laquelle sont la justice et la paix, et l’unité qui transcende les barrières culturelles et raciales traditionnelles, dont l’empire de César se vantait. »

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         L’essentiel est que les premiers Chrétiens considéraient l’Église comme une sorte de corps politique, différent de la polis ou cité grecque, mais comme une anticipation d’une cité d’un genre différent, la Cité de Dieu, comme allait l’écrire St Augustin. L’Église était censée être une anticipation de la cité céleste qui descend sur terre au dernier chapitre de l’Apocalypse. La préoccupation première de l’Église n’est pas de donner aux gens un billet pour l’au-delà mais de transformer ce monde, un ciel nouveau et une terre nouvelle, dont l’anticipation est un corps formé de gens qui ordonnent la vie matérielle d’une manière nouvelle.


L’Eucharistie comme politique      

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         Si politique peut se comprendre ainsi plus largement, alors nous pouvons commencer à voir comment l’Eucharistie peut se comprendre comme politique. L’Eucharistie, c’est l’incorporation d’une personne dans un nouveau genre de corps politique par un acte de consommation par le corps. Dans un mouvement qui a dû paraître aux Grecs excessivement étrange et pervers, le corps du Christ était identifié à la fois à la personne globale de l’église et à la nourriture dont se nourrissaient les membres de l’église. « La coupe d’actions de grâce que nous bénissons, n’est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons n’est-il pas communion au corps du Christ ? Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps car nous avons tous part à un seul pain » (I Cor 10:16-17). En mangeant le corps du Seigneur, nous sommes assimilés au corps du Seigneur, consommé par ce que nous consommons.

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         Pour Paul, cette assimilation a des effets sociaux directs. Dans le chapitre suivant de la Première lettre aux Corinthiens, il réprimande la communauté chrétienne pour la manière dont les riches mangent bien mais les pauvres sont affamés quand ils viennent ensemble pour célébrer l’Eucharistie. Paul appelle cela un échec à « discerner le corps », faisant référence au corps du Christ à la fois dans le pain consacré et dans la communauté ecclésiale. Il dit que dans leurs célébrations eucharistiques, il se peut qu’« ils mangent et boivent leur propre condamnation », il suggère même que l’Eucharistie peut tuer certains d’entre eux ! (I Cor. 11:27-34). Pour Paul, le type de personne collective que le corps du Christ a appelé à l’existence était clairement un défi lancé à la stratification politique, économique et sociale existante.

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         Le grand théologien catholique français Henri de Lubac a écrit que, pour l’Église primitive, l’Eucharistie était « plus de l’ordre de l’action qu’une chose ». Par ceci, il ne voulait certainement pas dire que l’Église primitive niait la présence réelle du Christ dans le pain et le vin. Mais la présence du Christ était vue comme quelque chose de dynamique plutôt que statique, essentiellement exprimée dans l’action de rassembler les corps dans le corps du Christ. Pour cette raison, l’Église était connue comme le ”corpus verum”, le ”corps véritable” du Christ, dans l’Église primitive. Le corps véritable était le résultat de l’action sacramentelle : « L’Eucharistie fait l’Église » selon la formule célèbre de de Lubac. L’Eucharistie est le signe efficace de l’union de la paix et de la charité à laquelle vise l’humanité. Mais selon de Lubac, cette réalité s’est obscurcie à partir du Bas Moyen Age, lorsque l’Eucharistie a commencé à être perçue plus comme une chose qu’une action. Les Saintes Espèces furent alors vues comme le ”corpus verum”, et la piété eucharistique se focalisa sur le miracle qui se produisait à l’autel. L’Église se cléricalisa de plus en plus, et les laïcs évitèrent de communier fréquemment, en partie parce qu’ils se sentaient indignes d’un tel miracle.

         Tout ceci est démontré très en détail dans le livre de de Lubac Corpus Mysticum, publié en 1944 au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Il peut paraître frivole que de Lubac ait travaillé sur l’histoire de certains concepts théologiques médiévaux tandis que le monde était en proie aux flammes autour de lui. Mais les preuves abondent qu’il avait l’intention de faire de ce livre une contribution à l’effort de résistance à l’occupation nazie. De Lubac refusa de rejoindre les FFI contre le régime de Vichy parce qu’il redoutait l’implication directe de l’Église dans la politique de l’état-nation. En revanche, il a bien aidé à la publication d’un journal clandestin qui montrait l’incompatibilité de l’idéologie nazie avec la pensée chrétienne. « Il est clair maintenant » écrit David Grumett, « que le contexte, la motivation et les implications de la théologie de de Lubac sont profondément politiques. » Ceci est vrai si l’on entend ”politique” dans un sens plus large que la poursuite du pouvoir dans l’appareil d’état.

         De Lubac menait un combat sur deux fronts. D’une part, il voulait résister à la cooptation de l’Église Catholique qui soutiendrait une politique nationaliste, comme ce fut le cas de l’Action Française, qui reçut le soutien de nombreux catholiques avant sa condamnation par le Pape Pie XI en 1926. Il ne voulait pas « abaisser [l’Église]… au rang des puissances de ce monde. » D’autre part, il voulait résister à la privatisation du catholicisme, la réduction de l’Eucharistie à une piété individualiste, qui, pensait-il, permettait aux catholiques de collaborer avec le régime de Vichy parce qu’ils séparaient leur foi de leur politique. Il a écrit que « en réalité, le catholicisme est essentiellement social, » et il rejetait la privatisation de la foi dans les termes suivants : « Puisque le surnaturel n’est pas séparé de la nature, et le spirituel est toujours mêlé au temporel, l’Église a éminemment autorité – toujours en proportion de l’élément spirituel qui est présent – sur tout, sans être obligée de sortir de son rôle. » L’œuvre de de Lubac sur l’Eucharistie au cœur de la guerre était une tentative de trouver une troisième voie entre la poursuite du pouvoir et l’influence sur la politique de l’état-nation, d’une part, et la privatisation et l’absence de pertinence politique de la foi catholique d’autre part.

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         Je pense que l’œuvre de de Lubac est utile pour nous aider à envisager de faire sortir l’Eucharistie des églises, et manifester le corps du Christ dans le monde, sous la forme de communautés qui anticipent le Royaume de Dieu. Comme le pape Jean-Paul II l’a écrit dans son encyclique Ecclesia de Eucharistia, l’Eucharistie  « est d’une certaine manière toujours célébrée sur l’autel du monde. Elle unit le ciel et la terre. Elle embrasse et imprègne toute création. » Ainsi l’Eucharistie, « augmente, plutôt qu’elle ne diminue, notre sens des responsabilités pour le monde d’aujourd’hui. » Ici Jean-Paul II se fait l’écho d’un thème majeur du mouvement liturgique du vingtième siècle : l’adoration devrait continuer dans la rue et sur la place publique, au travail et à la maison. La vie chrétienne a pour vocation d’être un acte d’adoration. Plus récemment, le Pape François a dit à aux participants des JMJ à Rio « Je veux que l’ Église sorte dans la rue, je veux que nous résistions à tout ce qui est mondanité, immobilisme, confort, tout ce qui est lié au cléricalisme, tout ce qui pourrait nous refermer sur nous-mêmes. » Mais le Pape François a clairement précisé en même temps que l’Église a quelque chose d’unique à apporter quand elle sort ; ce n’est pas un service social ou un parti politique de plus. « Les paroisses, les écoles, les institutions sont faites pour sortir… Si elles ne sortent pas, elles deviennent une ONG, et l’Église n’est pas une ONG. » Ce que l’Église a à offrir au monde, c’est le corps du Christ.

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         En pratique, à quoi ressemble cette vision de l’Eucharistie dans la rue ? Je donnerai deux exemples tirés de contextes différents. Comme je l’ai décrit dans mon livre Torture et Eucharistie, le régime militaire du Chili – où j’ai vécu dans un bidonville dans les années 80 –, était décidé à réprimer tous les corps sociaux qui se dressaient entre l’individu et l’état : partis politiques, syndicats, coopératives de paysans et, enfin et surtout, les mouvements d’église. Ils utilisaient la torture comme moyen pour disperser les gens, et pour qu’ils aient trop peur pour se rassembler. L’Église a répondu en excommuniant les tortionnaires et toute personne coupable de torture, les excluant de l’Eucharistie parce qu’ils attaquaient le corps du Christ, à la fois les corps individuels et les corps sociaux. Le Vicariat de la Solidarité, organe de l’Église, parrainait des corps sociaux, des associations placées sous la protection de l’Église: des dispensaires, des centres d’aide juridique, des soupes populaires, des coopératives d’achat, des projets immobiliers, des groupes pour les femmes, des ateliers indépendants, des ateliers de confection, et de nombreux espaces permettant de se réunir. Un groupe appelé le Mouvement Sebastian Acevedo a également commencé à célébrer des liturgies de rue. Au signal convenu à l’avance, des membres du groupe – essentiellement des prêtres, des religieuses, et des laïcs catholiques, mais qui incluaient aussi des non croyants – se rassemblaient, distribuaient des brochures, déroulaient des bannières, chantaient, et psalmodiaient des litanies dénonçant la torture à l’endroit même où elle se pratiquait. Ces liturgies avaient pour but de célébrer le corps du Christ dans des espaces publics d’où le corps du Christ avait disparu. Des membres du groupe ont souffert dans leur corps la violence du régime, car ils étaient généralement battus et arrêtés. Comme l’a dit un observateur, « leurs corps sont transformés en une puissante chair pour le sacrifice par lequel ils reçoivent avec amour l’Eucharistie avec ceux qui souffrent. » En un sens, ils devenaient Eucharistie en unissant leur corps en sacrifice avec le corps du Christ.

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         Un deuxième exemple vient d’Afrique, où Maggy Barankitse a rassemblé des enfants devenus orphelins suite au génocide rwandais – des Hutu aussi bien que des Tutsi – et elle les élève pour qu’ils n’attachent pas d’importance à leur origine ethnique et qu’ils considèrent que leur identité, c’est de faire partie d’une seule famille, celle de Dieu. Voilà un acte profondément politique. La Maison Shalom de Barankitse se préoccupe de monter des entreprises et de fournir une éducation, mais elle est centrée sur l’Eucharistie, que Barankitse appelle « une spiritualité qui englobe tout ». En 2008, Barankitse s’est adressée au 49ème Congrès Eucharistique au Québec et a invité les évêques et d’autres délégués présents à « avoir le courage de perdre la tête dans l’Eucharistie, » ce qui signifie retrouver notre véritable identité de réconciliés. Comme l’a écrit le théologien ougandais Emmanuel Katongole, « le sang de l’Eucharistie est plus épais que le sang du tribalisme… » Peut-il y avoir une illustration plus claire de l’affirmation de de Lubac que l’Eucharistie est action et que l’Eucharistie est politique, que celle de la Maison Shalom de Maggy ?

Politique eucharistique en France

         Ces exemples sont sources d’inspiration, mais ils soulèvent la question de savoir comment l’affirmation de de Lubac sur l’Eucharistie pourrait être illustrée ici en France, son pays natal. Je ne suis pas un expert du contexte français, mais j’offre ici les pensées d’un observateur extérieur.

         Les catholiques ont, bien sûr, un rôle important à jouer dans la vie politique de l’état-nation. Des catholiques qui se présentent à des postes publics ou soutiennent divers candidats dans le but d’influencer les politiques de l’état peuvent avoir un rôle de levain et même un rôle prophétique à jouer dans la politique nationale. La situation est peut être difficile en France à cause d’une sorte de laïcité militante qui pousse la foi religieuse traditionnelle à rester en marge. Mais la France n’est pas seule à cet égard. Comme le Pape Benoit XVI l’a écrit dans son encyclique Caritas in Veritate, ni l’état moderne ni le marché ne répondent aux principes de gratuité et d’amour qui devraient caractériser non seulement les « micro-relations » en famille et entre amis mais les « macro-relations » au niveau plus large, tant économique, politique que social. Benoît suggère que nous réagissions en pensant à la politique en termes plus larges que l’état-nation. Il recommande ce qu’il appelle une « autorité politique dispersée », « le développement d’autres acteurs politiques, d’une nature religieuse territoriale, sociale ou culturelle, parallèlement à l’État, » et l'« articulation de l’autorité politique au niveau international, national et local. » Nous pouvons créer des espaces communs alternatifs où l’imagination de Dieu peut créer un nouveau genre de politique, une politique Eucharistique.

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         Les papes récents nous ont demandé de penser à des niveaux qui soient au-dessus et en-dessous de l’état-nation. Penser au-dessus de l’état, c’est à dire au niveau international, c’est voir que le corps du Christ dépasse les frontières nationales, et reconnaître que l’Église est appelée à être véritablement catholique, embrassant tous les peuples. L’appel du Pape François demandant à chaque paroisse d’Europe d’accueillir une famille de réfugiés du Moyen Orient est un des exemples de la manière dont une imagination véritablement catholique du corps du Christ peut mettre en pratique la charité qui dépasse l’intérêt national. Penser en-dessous de l’état, c’est à dire au niveau local, c’est de voir que le corps du Christ consiste à rencontrer en face à face des personnes en qui nous voyons le visage de Jésus Christ. Nous ne pouvons pas nous contenter de déléguer l’attention portée à nos voisins dans le besoin à un état providence bureaucratique. Quelque nécessaire qu’un filet de sécurité puisse être, ce n’est pas le Royaume de Dieu. Nous devons nous occuper les uns des autres directement, et ne pas laisser les autres à la merci de ce que le pape Benoit appelle le modèle exclusivement binaire de l’État et du marché » dans lequel il n’est question que « de donner afin d’acquérir (logique de l’échange) et de donner par devoir (logique de l’obligation publique, imposée par la loi de l’État). » Benoit recommande une participation au niveau local, de s’occuper des pauvres directement, par la microfinance et d’autres modèles économiques – tels que Commerce Équitable, la Coopérative de Mondragon, l’Économie de Communion des Focolari, (et le café Simone !) et d’autres – qui placent l’être humain au-dessus du profit. Benoît dit clairement qu’il ne veut pas simplement créer des créneaux de charité, mais imprégner le système économique, politique et social tout entier, de l’amour de Dieu. La cité terrestre, écrit-il, peut être « dans une certaine mesure une anticipation et une préfiguration de la cité de Dieu indivise. »

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         La vision globale, donc, est une vision dans laquelle la définition de ”politique” est élargie pour inclure toutes sortes d’espaces collectifs alternatifs où une imagination Eucharistique du monde peut devenir une réalité concrète. Si l’on ne sort pas de la contrainte des binaires comme public/privé, religion/politique, religieux/laïc, et Église/État, cependant, cette vision peut facilement faire l’objet d’un malentendu : nous pensons que, soit nous devons imposer cette vision au reste de la nation par les mécanismes de l’état, soit nous pensons que créer des espaces collectifs alternatifs signifie se désengager de la société. L’un est une forme dépassée de théocratie, l’autre un acte de désespoir. Aux États-Unis aujourd’hui, beaucoup de chrétiens discutent de ce que l’on appelle ”l’Option de Benoît”, en référence à St Benoît de Nursie. Le philosophe catholique Alasdair MacIntyre conclut son célèbre livre Après la vertu en appelant de ses vœux « un nouveau St Benoît, nouveau et indubitablement différent. » Certains catholiques ont conclu qu’il voulait dire que nous étions dans un nouvel Age Sombre et que nous devons nous retirer de la société, comme l’ont fait les moines du Moyen Age, pour former des enclaves de gens ayant les mêmes idées, afin de préserver ce qui reste de culture catholique. Ils oublient cependant que les monastères devinrent les nouveaux centres de civilisation dans ce prétendu Age Sombre du Moyen Age. Et, comme le théologien catholique Gerald Schlabach l’a récemment affirmé, le vœu de stabilité que St Benoît exigeait de tout moine va à l’encontre du besoin actuel de fuir la compagnie de ceux avec lesquels nous sommes en désaccord.

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         Aujourd’hui, le besoin de se mettre en retrait de la société pour former des enclaves de gens ayant les mêmes idées, n’est pas une contreculture mais c’est en fait une tendance dominante dans la culture occidentale. Avec tant de sources d’informations à notre disposition maintenant, nous avons tendance à n’écouter que les informations et les commentaires avec lesquels nous sommes déjà d’accord. Nous recherchons la compagnie de ceux qui sont d’accord avec nos opinions politiques ou ceux qui partagent déjà nos engagements dans la foi, et nous diabolisons ceux avec lesquels nous sommes en désaccord partiel ou total ; nous restons à distance en nous contentant de leur crier des slogans. Nous évitons le vrai dialogue et le désaccord respectueux, parce que nous craignons l’autre, et parce que nous craignons de ne pas pouvoir véritablement et fondamentalement être en désaccord sans violence. Une autre sorte d'”Option de Benoît” prendrait au sérieux le vœu de stabilité, et refuserait de fuir devant ceux qui sont différents et susceptibles de ne pas être d’accord avec nous. Maintenir sa position, écouter, apprendre des autres tout en témoignant de notre foi – c’est cela qui est requis maintenant. Et ceci nécessite de briser ces termes binaires que sont : public/privé, religieux/laïc, religion/politique, parce qu’il faut que nous soyons prêts à parler de notre foi en Jésus Christ en public, même si nous savons que d’autres ne partagent pas nos convictions. Plutôt que de réserver l’Évangile et l’Eucharistie pour les dimanches et de n’utiliser qu’un langage laïc du lundi au samedi, nous sommes invités à faire sortir notre foi de son isolement et à la faire dialoguer avec ceux qui ne sont pas d’accord. C’est en partie ce que le Pape François veut dire par faire sortir l’Église dans les rues.

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         Cependant, afin d’être des témoins fidèles, nous devons être attirants pour les autres. Nous ne serons pas le levain du Royaume de Dieu simplement en nous plaignant des contraintes de la société laïque, ou en condamnant la culture de mort, ou en exigeant que l’état mette en place notre vision de l’amour, ou en essayant d’être de meilleurs débatteurs que nos adversaires. Il nous faut créer des communautés de gens qui vivent des vies joyeuses, comme si Dieu, en fait, avait déjà sauvé le monde, parce que nous sommes convaincus que Dieu a déjà sauvé le monde. Il nous faut créer des communautés qui vivent la réconciliation et la miséricorde, où la souffrance matérielle est soulagée et les péchés pardonnés. Il nous faut créer des espaces économiques où ce sont les gens, et non le profit, qui sont prioritaires. Il faut qu’il soit évident que nous faisons ce que nous faisons dans le monde parce que nous avons été incorporés par l’Eucharistie au corps du Christ, où tous souffrent ensemble et où tous se réjouissent ensemble. Nous mettons parfois tellement l’accent sur la vérité et la bonté que nous en oublions le troisième élément transcendantal, la beauté. Il nous faut créer des vies qui sont belles pour attirer les autres. Gerhard Lohfink, spécialiste des Écritures, dit que c’est en attirant à la beauté que Dieu change le monde sans violence. Les révolutionnaires humains sont pressés par le temps et veulent changer le monde en renversant les puissants par de spectaculaires actes de violence. Dieu, quant à lui, change le monde par la patience et la non-violence, en établissant une communauté de gens qui vivent des vies réconciliées. Dieu invite alors les gens à venir voir et rejoindre ce beau mouvement. L’Église catholique en France est à certains égards idéalement placée en équilibre, entre un athéisme militant d’une part et un fondamentalisme islamiste militant d’autre part, pour manifester une belle manière de vivre qui dit « oui » aux dons de Dieu sans fonder notre identité en disant « non » aux autres.

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         Créer des communautés eucharistiques ne consiste pas à créer des enclaves par des Catholiques et pour des Catholiques uniquement. Tous les humains, comme Dorothy Day aimait le rappeler au Mouvement Catholique des Travailleurs, font déjà partie ou font potentiellement partie du corps du Christ, ce qui a une véritable dimension cosmique. En vérité, le corps du Christ n’a pas son pareil pour brouiller notre notion préconçue de l’identité, car le Christ dans l’Eucharistie est à la fois le don, celui qui donne et celui qui reçoit. Nous mangeons le corps du Christ, et nous sommes alors transformés en corps du Christ ; l’acte de consommer est complètement renversé, de telle manière que, comme St Augustin entend le Christ le dire, « je suis la nourriture des forts ; grandis et tu te nourriras de moi. Et tu ne me transmueras pas en toi, comme la nourriture que mange ta chair, mais c’est toi qui seras transmué en moi. » Mais cela signifie aussi qu’à notre tour, nous devenons nourriture pour les autres ; nous nous offrons comme nourriture pour un monde affamé. Ainsi nous imitons l’acte de kénose de Dieu, c’est-à-dire se dépouiller de soi-même, accompli en Jésus-Christ qui, comme Paul le dit aux Philippiens, n’a pas jugé bon de revendiquer l’égalité avec Dieu comme un dû, mais a pris la condition de l’esclave (Phil. 2:6-7).

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         Mais le tableau que Jésus brosse du jugement dernier dans Matthieu 25 rend les contours du Corps du Christ encore plus paradoxaux. Jésus offre le salut à ceux qui, quand il avait faim, lui ont donné à manger, quand il avait soif, lui ont donné à boire, et quand il était en prison, l’ont visité et ainsi de suite. Nous avons tendance à lire ce passage en reconnaissant que nous devons servir les pauvres afin de devenir semblables au Christ. Mais ici le Christ ne s’identifie pas à ceux qui servent mais plutôt à ceux qui ont faim, qui sont malades, nus et en prison. Ici le corps du Christ est identifié à tous ceux qui souffrent. L’essentiel c’est que les contours du corps du Christ ne sont pas fixes et immuables, et ne s’identifient pas simplement aux contours de l’Église visible. L’Eucharistie est le cœur battant de l’Église, mais plutôt que de nous inciter à dessiner des frontières autour de l’Église et à nous replier sur nous-mêmes, elle devrait nous encourager à nous ouvrir aux autres, comme le Pape François nous invite à le faire. Dans l’Eucharistie, nous devenons le Christ qui devient à la fois nourriture pour les pauvres et devient le pauvre. Nous ne sommes le corps du Christ que dans la mesure où nous nous faisons mendiants pour obtenir le pain quotidien que le Christ donne.

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         La vision de l’imagination de Dieu signifie que nous n’avons pas besoin de dessiner des frontières hermétiques autour de l’Église ; nous devons nous ouvrir aux autres et collaborer avec les gens de toute confession ou ceux qui n’en ont aucune, afin de témoigner d’un monde sauvé. Mais ceci ne signifie pas que, ce faisant, nous devions réduire l’importance de notre foi, ou cesser de rendre raison de la foi qui est en nous. Dorothy Day a bien compris cela il y a des années quand elle écrivait « si nous perdons la vision, nous devenons de simple philanthropes qui distribuent des palliatifs. » Elle était convaincue qu’on ne pourrait éradiquer les maux de la société moderne que lorsque les gens croiraient qu’ils sont vraiment membres du même corps. Elle a travaillé inlassablement contre la guerre, pour la dignité des travailleurs, contre le racisme, et en faveur des coopératives, des banques coopératives, des communautés de fermiers et des foyers d’accueil pour les sans-abri. Et pour elle, tout ceci découlait de la vision du corps du Christ. Elle a écrit « notre travail en vue d’un ciel nouveau et d’une terre nouvelle montre la corrélation entre le matériel et le spirituel, et bien sûr, reconnaît la primauté du spirituel. La nourriture pour le corps, ce n’est pas suffisant. Il faut de la nourriture pour l’âme. À partir de là, ceux qui ont la responsabilité du travail, et tous ceux que nous pouvons inciter à se joindre à nous, doivent aller chaque jour à la Messe, pour recevoir la nourriture de l’âme. Et au fur et à mesure que notre perception est avivée, et que nous prions pour que notre foi augmente, nous verrons le Christ en chacun de nous, et nous ne perdrons pas confiance en ceux qui nous entourent, quelque chancelant que soit leur cheminement. » Dorothy Day savait que l’activisme des catholiques doit se nourrir de l’Eucharistie sinon il s’épuise rapidement, lorsque les gens s’usent au travail et se découragent à cause des énormes injustices dans le monde.

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         Dorothy Day savait également que si Dieu ne change pas le monde, le monde ne changera pas. Notre espoir est en Dieu, non dans nos efforts. « Ce que nous faisons est peu de choses. Mais c’est comme le petit garçon qui avait quelques pains et quelques poissons. Le Christ a pris ce peu et l’a augmenté. Il fera le reste… Notre travail, c’est semer. Une autre génération moissonnera. » La violence vient de l’effrayante illusion qu’il n’y a pas de Dieu, et que nous devons prendre l’histoire en charge et faire en sorte qu’elle finisse bien. Mais pour ceux d’entre nous qui croient au Dieu de Jésus-Christ, nous pouvons prendre les choses tranquillement, pour accéder, pleins d’espoir, à l’amour que Dieu nous a promis. Dieu s’occupe de l’histoire. Nous ne sommes pas invités à sauver le monde, mais à être fidèles à la manière dont Dieu sauve le monde. Dans l’Eucharistie, Dieu prend « le fruit de la vigne et du travail des hommes » et le transforme en lui-même, le corps même du Christ. C’est suffisant. Dans l’Eucharistie, Dieu imagine une terre nouvelle sur laquelle tous en viennent à voir qu’ils sont membres du corps même du Christ, et partagent les joies et les peines des uns des autres. Nous sommes invités à vivre dans l’imagination de Dieu, à en être nourris, et à offrir cette nourriture à un monde affamé.

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PortraitCavanaugh.jpgWilliam T. Cavanaugh

LesGrandesConférences.jpgBasilique Notre-Dame de Fourvière, Lyon, le 9 Novembre 2016
Théologien, directeur d’un centre de recherche à DePaul University, Chicago, USA
Traduction de l’anglais par Henri Brenders

Ce texte est initialement paru sur le site Les Grandes Conférences de Fourvière

 

 

The Eucharist as Politics - William Cavanaugh

 

 

12.10.2016

Avant d’être ailleurs, les solutions sont en nous

La liberté des enfants de Dieu

basilique-sainte-clotilde.jpgDans notre appréciation de la place des religions au cœur de notre vie sociale, nous sommes souvent sensibles aux signes extérieurs et à leur conformité avec les mœurs communes que nous érigeons facilement en loi impérative et sans exception possible. C’est dire combien la conversation entre Jésus et son hôte pharisien peut nous dérouter. Elle oblige à chercher d’autres repères que les obligations formelles de la loi.

151464365_08ee92e9ae_m.jpgEn effet, ce que le Christ est venu annoncer, c’est plus qu’une obéissance formelle à des prescriptions qui se sont accumulées avec le temps, c’est une vigilance sur ce qui habite nos cœurs et qui exprime notre vérité personnelle. Le déplacement proposé est important pour ce pharisien qui est tout entier concentré sur l’observance des préceptes matériels de la loi, au détriment de la droiture morale personnelle.

Comme Paul l’explique aux Galates, leur rencontre avec le Christ a radicalement changé l’exercice de leur religion. Par cette rencontre, ils ont accédé à une religion de liberté et non de soumission. Le pur et l’impur, le bien et le mal, ne peuvent plus être définis par un extérieur de nous-mêmes. C’est en nous que se mène le combat et c’est sur nous-mêmes que nous devons travailler. C’est un réflexe de païen que de juger les hommes d’après l’extérieur et les apparences.

294px-Basilica_of_Saint_Clotilde_Sanctuary,_Paris,_France_-_Diliff.jpgNotre culture, de plus en plus médiatique et instantanée nous conduit à privilégier ce qui se voit au mépris de ce qui ne se voit pas. Et qu’en dire en période électorale où le souci de l’image et de la formule peut dépasser la préoccupation de l’expression d’un projet collectif dont tous disent qu’il serait nécessaire ! La captation médiatique de la campagne électorale s’accompagne de sa réduction à un « combat des chefs » où les facteurs personnels priment sur la présentation des programmes. Les candidats éventuels sont réduits dans leurs prestations publiques à prendre position sur telle ou telle affirmation des autres candidats, comme si leur seul apport spécifique était de se démarquer des autres. Comment toucher l’intelligence et la raison des électeurs ? Il est de la responsabilité de tous les électeurs de ne pas se contenter de l’effervescence médiatique mais d’encourager et de répondre à l’effort de pédagogie des candidats.

 

Un moment de vérité ?

70733131.jpgMais, finalement, les réactions nombreuses de nos concitoyens nous alertent sur le soupçon qui guette tout le discours politique. À force de se laisser séduire par le buzz, on pourrait ne plus accepter l’écart entre l’apparence et les convictions et nourrir une réaction de rejet des discours politiques et, surtout, de celles et de ceux qui les proposent.

Cette aversion pour les hommes et les femmes qui se donnent au service de la société est injuste et suicidaire pour le gouvernement du pays. Mieux que moi, vous savez combien les engagements politiques expriment des convictions personnelles fortes. Notre liberté démocratique doit rester protégée d’une tutelle médiatique. Quels combats faudra-t-il mener pour faire échapper les convictions les meilleures au sortilège de la médiatisation artificielle ?

Beaucoup de nos contemporains se révèlent atteints par le scepticisme ou le cynisme : à quoi bon proposer et choisir des solutions, s’il n’y a rien à faire… Á quoi bon choisir des hommes et des femmes pour conduire les affaires du pays, puisque, en tout état de cause, cela ne changera rien… Dans ce contexte, c’est la grandeur et le mérite de celles et de ceux qui se proposent à nos suffrages que de relever les défis du temps présent et de s’employer à proposer des remèdes.

Comment vont-ils briguer les suffrages pour convaincre ? Vont-ils promettre à chaque catégorie de Français une assistance plus généreuse qu’auront à payer les générations suivantes ? Ou vont-ils s’efforcer d’exprimer une vision du bien commun qui mobilise les énergies ? Où vont-ils puiser l’inspiration nécessaire pour avoir le courage de dire les choses telles qu’elles sont et non pas telles qu’on les rêve ? Comment rendre confiance en l’avenir sans exprimer une certaine vision de notre vivre ensemble et des tâches auxquelles notre pays doit faire face ?

338px-Paris_-_Basilique_Sainte-Clotilde_-_003.jpgIl me semble que ce courage de la vérité qui seule peut rendre l’espérance demande une lucidité et un désintéressement particuliers. Seul ce courage permet d’échapper à la démagogie et d’affronter les problèmes réels sans les contourner. Beaucoup des élus de la nation sont convaincus de la nécessité de ce courage. Beaucoup s’efforcent de le vivre. Beaucoup s’y réfèrent dans les dialogues particuliers. Je vous invite à prier pour que cette lucidité et cette vigueur ne s’effritent pas dans la chaleur des campagnes électorales.

Ce serait mépriser la raison des électeurs que croire qu’ils se déterminent principalement sur des critères de publicité médiatique ou en fonction de leurs seuls intérêts particuliers. Ce serait mépriser les électeurs que de les juger inaccessibles aux intérêts généraux du pays et incapables de comprendre et d’accepter les réformes nécessaires. Ce serait mépriser les électeurs que croire que la masse d’informations dont ils disposent ne peut pas faire évoluer leur perception du monde et des enjeux internationaux.

4136100370_0503a5b238.jpgAu contraire, une période électorale intensive peut être une occasion de développer chez beaucoup le sens du bien commun et de l’intérêt général. Est-il permis, en outre, de suggérer que les candidats qui assument cette dimension pédagogique de l’élection font un bon calcul car ils développent déjà les moyens préalables à l’exécution d’une politique responsable et courageuse ?

Nous ne le savons que trop, notre pays vit une période difficile. Les effets de la crise économique s’ajoutent aux menaces d’attentat pour rendre plus incertain l’avenir. Dans une telle situation, il est toujours tentant de chercher des explications dans les facteurs extérieurs. Mais les facteurs extérieurs n’expliquent pas tout et, en tout cas, ne fournissent pas des solutions durables. Nous devons aussi prendre en compte des causes internes. Croire que la cause du mal vient toujours d’ailleurs est aussi une façon de reculer devant les questions que nous devons collectivement nous poser sur l’équilibre de notre société. On peut compter sur la solidarité européenne, mais elle ne nous épargnera pas les sacrifices économiques que nous devons consentir. Nous pouvons espérer vaincre militairement Daesh, mais cela ne nous évitera pas de nous poser des questions sur la dérive de jeunes qui sont nés chez nous et y ont été éduqués. Avant d’être ailleurs, les solutions sont en nous. C’est au prix de cette confrontation à la vérité que nous pouvons retrouver une véritable solidarité qui soit le ciment de notre société.


clotilde1.jpgAyons le courage de reconnaître et d’avouer que la situation du monde ne devient meilleure que si l’homme lui-même devient meilleur. Cette œuvre de sanctification est celle de l’Esprit-Saint. C’est la mission de l’Église que de l’invoquer pour chacun de vous. Qu’il nous donne à tous le courage d’affronter les réalités et de servir l’unité de notre nation.

Notre société résoudra donc la question de la place des religions à condition qu’elles témoignent de leur capacité de contribuer au bien commun, à ouvrir un chemin vers un monde meilleur, un chemin qui passe par la réforme de chaque personne. Ce chemin est aussi pour nous un appel personnel à devenir meilleur, un appel auquel chacun répond librement et par amour de ses frères et de ses sœurs. Amen.

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+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris

Mardi 11 octobre 2016 - Basilique Sainte-Clotilde (Paris VIIe)
Homélie - Messe pour les responsables politiques
et les parlementaires

Lectures : Ga 5,1-6 ; Ps 118, 41.43-45.47-48 ; Lc 11, 37-41

 

 

 

13.04.2016

L’héritage de la libre-pensée et de l’athéisme a profondément marqué l’évolution de la société vers la sécularisation, éloignant Dieu et la religion de l’espace socio-politique et socio-culturel

Logo-ImageCollgBernardins.jpgLaïcité et sociabilité
aux Bernardins

Le retour du religieux invalide la thèse de la ”mort de Dieu” et bouscule l’héritage de la libre-pensée. Il appelle des dialogues à frais nouveaux, fondés sur la raison.  

         L’héritage de la libre-pensée et de l’athéisme a profondément marqué l’évolution de la société vers la sécularisation, éloignant Dieu et la religion de l’espace socio-politique et socio-culturel. C’est un fait marquant qui a changé en profondeur la société, laquelle était jadis structurée par une métaphysique politique et une forte imprégnation socioreligieuse. Lors de la précédente session de ce séminaire, Dominique Reynié a cependant dressé le constat de la « fin de la politique matérialiste ». C’est un fait que Dieu et la religion reviennent par la grande porte de l’Histoire, invalidant en quelque sorte le déterminisme historique qui voulait que Dieu et la religion ne soient définitivement plus des données pertinentes. La situation présente crée un choc inattendu : d’une part, elle est porteuse de convulsions dont la violence religieuse n’est pas absente ; d’autre part, elle plonge dans le désarroi les ”croyants” de la ”mort de Dieu” et de la ”sortie de la religion”. Chacun sent qu’une nouvelle ère est en gestation, nul ne sait ce qu’elle pourrait être. Au plan prospectif, l’idée que le système ancien soit prêt à reprendre ses droits, dans une forme de revanche de l’Histoire, semble exclu. Si les héritiers de la libre-pensée et de l’athéisme sont aujourd’hui en perte de vitesse vertigineuse, cela ne signifie pas pour autant que l’héritage soit perdu en tous points.

Fragilités et limites de l’héritage de la libre-pensée


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         Il semble que la libre-pensée et l’athéisme ne soient pas parvenu à être opératoires comme métaphysique de substitution, comme ciment de la société, même s’ils marquent les mentalités. La libre-pensée n’est pas une religion de substitution capable de structurer la société comme jadis la religion la structurait, probablement parce que la nature religieuse de l’homme ne peut être abolie.

         Que reste-t-il de l’héritage de la libre-pensée et de l’athéisme ?

         En premier lieu, je dirais qu’il demeure une culture politique et philosophique qui se divise principalement en deux branches : la culture politique anarchiste libertaire – revendiquée par exemple par Charlie Hebdo – et la culture politique laïciste, celle des hussards noirs de la 3ème République, attachés – au contraire des anarchistes – à la rigueur de la loi, à une morale portée par la loi et les institutions, adossée à une forme d’athéisme d’État.

         L’athéisme, comme croyance dans la non-existence de Dieu, demeure une réalité marginale, au contraire de l’irréligion. Le philosophe Augustin Del Noce explique ainsi ce qui est arrivé :

         « La révolution athée (…) a servi de médiation pour le passage du monde christiano-laïque au monde de l’irréligion naturelle, caractérisée par la perte de la faculté du sacré. (…) L’irréligion naturelle se caractérise par le refus même de poser le problème en termes de théisme et d’athéisme, car cela ne l’intéresse pas ; par un relativisme absolu qui fait que toutes les idées sont rapportées à la situation psychologique et sociale de qui les affirme » [1].

         La culture anarchiste libertaire athée a connu ses heures de gloire en menant le combat de la désacralisation, en effet. Et elle a été absorbée par la culture laïciste de « l’irréligion naturelle », qui est un relativisme, au contraire de l’athéisme. Cet athéisme libertaire est aujourd’hui marginal et ne porte pas de projet de société, de vision du monde partageable. Par ailleurs, « la perte de la faculté du sacré » atteint aujourd’hui ses propres limites, notamment parce que des sacralités de substitution sont nées de la perte des sacralités traditionnelles. Ce qui était sacré hier ne l’est certes plus aujourd’hui ; mais d’autres sacralités sont apparues, comme nous l’avons vu dans le phénomène « Je suis Charlie ». En touchant à la liberté d’expression, les terroristes ont touché une sacralité. D’une certaine manière, ils ont non seulement tué, mais encore blasphémé.

         Le journal Charlie Hebdo s’est retrouvé face à un paradoxe : héritier de la culture de la désacralisation, il s’est vu investi – à son corps défendant – d’une hyper-symbolisation sacrée. D’une certaine manière, Charlie devenait ce que nous avions de plus sacré en commun. Le dessinateur Luz a souligné ce paradoxe la veille des rassemblements monstres du 11 janvier 2015, dans une interview donnée aux Inrocks :

         « On fait porter sur nos épaules une charge symbolique qui n’existe pas dans nos dessins et qui nous dépasse un peu. Je fais partie des gens qui ont du mal avec ça. (…) La charge symbolique actuelle est tout ce contre quoi Charlie a toujours travaillé : détruire les symboles, faire tomber les tabous, mettre à plat les fantasmes. C’est formidable que les gens nous soutiennent mais on est dans un contre-sens de ce que sont les dessins de Charlie. »

         Ceux qui ont opéré cette hyper-symbolisation de Charlie sont principalement les héritiers de la seconde branche de l’héritage de la libre-pensée, les ”hussards noirs”. Désorientés par la « fin de la politique matérialiste », ils ont été fortement bousculés par le succès de Houellebecq. L’écrivain prophétisait la mort de Voltaire, des Lumières, de l’athéisme, et même de la République. La ”prophétie Houellebecquienne” est simple : il n’y a pas de société sans religion ; une religion va donc s’imposer ; cette religion peut être l’islam.

         Certains ont vu dans ”l’esprit Charlie” une invalidation de cette prophétie : non, Voltaire et les Lumières ne sont pas morts ; au contraire nous venons de démontrer qu’ils constituent notre ciment commun. Las, cet ”esprit Charlie” s’est vite montré fragile et provisoire, notamment parce que la culture politique et philosophique qui le sous-tend n’a pas d’ancrage populaire.

         Par ailleurs, cet ”esprit Charlie” – qui essentialise le droit au blasphème et la liberté d’expression absolue comme symbole suprême de la France, au sommet de sa hiérarchie des valeurs – a fonctionné à contre-emploi. Alors même qu’il était supposé constituer un ”commun”, il n’était pas recevable pour le plus grand nombre des Français musulmans, ceux avec qui, précisément, il est urgent de dialoguer sur les ”communs”. D’une certaine manière, cet ”esprit Charlie” a contribué à accentuer la fracture culturelle, fournissant aux islamistes un moyen d’accélérer cette séparation des communautés qu’ils recherchent ardemment.

         Il faut également compter avec le fait que nous sommes, selon le mot de Pierre Manent, dans le contexte d’une « nation faible » face à un « islam fort » : « Comment imaginer une rencontre heureuse entre un islam fort et une nation faible ? », questionne-t-il [2]. Ce contexte met en difficulté le laïcisme traditionnel. Nous voyons que ses tenants se divisent aujourd’hui entre ceux qui veulent négocier avec les mœurs de l’islam et ceux qui s’y refusent. Nous voyons également la force d’une tentation : celle de tout régler par la loi, quand il s’agirait plus avantageusement de chercher des médiations par la culture.

         Le double héritage de la libre-pensée et de l’athéisme se trouve donc aujourd’hui dans une situation de crise majeure, sans que l’on puisse voir clairement la manière de la régler, sauf à consentir un renoncement cruel, voire un reniement.

Les acquis de la libre-pensée

11412345_659753040823299_3629092463104494234_n.jpg         Cependant, il ne faut pas croire que cette crise signifie que l’héritage de la libre-pensée et de l’athéisme puisse être compté pour rien. La crise des cultures politiques ne signifie pas que cet héritage n’ait pas ancré dans l’histoire des acquis solides. Il semble en effet que le retour à l’état antérieur de l’Histoire soit inenvisageable. Certains aspects fondamentaux de la libre pensée ne sont pas près de s’effondrer, particulièrement le postulat que la raison soit affranchie des dogmes religieux et des révélations divines. La libre-pensée a consacré la fin de l’argument d’autorité fondé sur le religieux : ne sera peut-être plus jamais considérée comme raisonnable et crédible une raison assujettie à des dogmes et/ou à une révélation. C’est l’hypothèse que je formule.

         Bien évidemment, cette donnée est une difficulté apparente pour les religions, qui avaient jadis pris l’habitude d’asseoir un ordre social sur une autorité elle-même fondée sur une mystique. Il y une occasion de choc entre la raison affranchie du religieux et le retour du religieux : la société moderne va devoir se faire à l’idée que les religions sont dans l’espace public, que le fait religieux produit un fait culturel ; les religions vont devoir accepter qu’étant dans l’espace public, elles sont dans l’espace critique, dans le cadre de sociétés pluralistes voire éclatées.

         Cet espace critique du religieux est aujourd’hui très centré sur la question de la violence religieuse et de la liberté de conscience. Il ne suffit pas aux religions de dire que toute violence religieuse n’a rien à voir avec la religion. C’est faux, hier et aujourd’hui. L’islamisme djihadiste est bien une violence religieuse, certes à forte connotation politico-religieuse. Aujourd’hui, le fait religieux produit dans certaines parties du monde une négation de la liberté de conscience, pénalisant par exemple le changement de religion. Nul ne peut sérieusement prétendre que cela n’ait rien de religieux.

         Il ne suffit pas non plus de dire que la religion est par nature facteur de progrès humain. Une fois encore, c’est faux. Par exemple, quand l’hindouisme structure une société sur la base de castes étanches, avec des basses castes intouchables qui se voient dénier une quelconque dignité, s’agit-il d’un progrès humain ?

         Toutes ces questions sont dans l’espace critique et nul religieux ne saurait, de manière crédible, les appréhender en prétendant s’affranchir de la raison, ou en subordonnant la raison à une révélation, un livre, des dogmes. Cela n’est plus possible. Dans les catégories de la raison, il y a aujourd’hui des dialogues à nouveaux frais à mener. C’est le moment favorable.

Quels dialogues à nouveaux frais ? Premier exemple de dialogue : la question de la vérité

12646709_10208920132826744_8187243206975859802_o.jpg         L’un des arguments de la philosophie relativiste est de dire que si une vérité est affirmée, les hommes se font la guerre en son nom. A contrario, s’il y a multitudes de vérités, relatives aux individus, aux conditions sociales et psychologiques, ou encore aux époques historiques, les hommes n’ont pas de raison de se battre au nom d’un absolu. Il est possible de rétorquer que les hommes se battent aussi pour bien autre chose qu’une vérité absolue et universelle : appétit de puissance, de pouvoir, de domination, captation des ressources, etc. Cependant, l’absence de vérité absolue constitue, à tout prendre, une occasion de moins de se faire la guerre. Au nom de cela, le relativisme tend à interdire l’affirmation d’une vérité objective et devient ainsi lui-même un impératif catégorique.

         Joseph Ratzinger dénonce cet impératif sous le nom de « dictature du relativisme :
         « L’on est en train de mettre sur pied une dictature du relativisme qui ne reconnaît rien comme définitif et qui donne comme mesure ultime uniquement son propre ego et ses désirs » [3].

         Nous voyons ici que l’impératif catégorique du relativisme sort lui-même du champ de la raison pour se réfugier dans celui du sentiment et du désir.

         Un autre aspect du relativisme doit être objet de dialogue : son lien avec le phénomène de « dissociété ». Pierre Manent explique, dans Situation de la France, que nous avons construit notre société sur « la souveraineté illimitée de l’individu particulier » [4], ce qui n’est pas sans conséquences sur la cohésion de la société. Il avait expliqué, vingt ans plus tôt dans La Cité de l’Homme, que la notion de libre-arbitre avait fait l’objet d’une doctrine qui induit une vision faussée de la liberté, la doctrine du libre-arbitre devenant alors un libre-arbitraire contre la nature de l’homme :
         « La doctrine du libre-arbitre affirme bien la liberté humaine, mais jusqu’à un certain point seulement. L’homme est libre dans le cadre et par le moyen de sa nature ; il n’a pas le choix de ses fins, qui sont inscrites dans cette nature. C’est dire, en sens inverse, que sa nature s’interpose entre lui et sa liberté. Le propos de libérer la liberté conduit à exténuer la nature, à démanteler la substance, à abolir l’essence. » [5]

         N’est-il pas vrai que cette vision faussée du libre-arbitre mène aujourd’hui à la nature humaine – y compris comme nature sociale – une guerre de déconstruction qui n’est pas sans conséquences sur les principes mêmes de vie en société ?

         La philosophie relativiste doit accepter le dialogue de raison sur ses propres conséquences. Parce que lorsque survient la dissociété, survient un jour ou l’autre la violence, sous la forme de la guerre de tous contre tous. Et dans ce dialogue, les religions et traditions spirituelles ont des éléments à faire valoir, des choses à apporter, sans pour autant s’affranchir de la raison. Il faut préciser ici que la vision de la raison à laquelle je me réfère n’est pas celle de la ”déesse raison”, mais une raison ouverte à la transcendance, tant il est vrai que la question de Dieu se situe dans le champ de la raison.

Deuxième exemple de dialogue : la raison des religions

12698587_10208920135906821_4120861061231378408_o.jpg         L’articulation entre foi et raison est aujourd’hui un élément de dialogue incontournable : entre les religions elles-mêmes ; entre les croyants et ceux qui ne croient pas. Cependant, pouvons-nous penser ce dialogue d’une manière indifférenciée comme réflexion sur l’articulation entre le fait religieux en général et la raison ? Cela semble difficilement tenable. L’analyse raisonnable du fait religieux conduit à distinguer les religions et à identifier leurs dynamiques propres, ce qui n’interdit pas d’identifier certaines tendances générales.

         Par exemple, où en est le catholicisme par rapport à la libre-pensée, laquelle fut jadis son ennemi mortel ? Comment le catholicisme envisage-t-il aujourd’hui le fait que la raison soit affranchie des dogmes et des révélations, que l’argument d’autorité ne soit plus recevable ?

         Il n’y a pas si longtemps, l’Église s’appuyait beaucoup sur l’argument d’autorité, comme maîtresse de vérité chargée d’enseigner les hommes. Cela pouvait se résumer ainsi : « C’est vrai parce que l’Église le dit ». Quand Pie IX publie le Syllabus, il publie un catalogue de propositions condamnées. Il fut un temps où l’Église pensait l’anathème et l’Index nécessaires voire suffisants pour préserver les âmes de l’erreur. Les choses ont bien changé. Que s’est-il passé ? L’Église a-t-elle épousé la philosophie de la Modernité, s’est-elle avouée vaincue par la libre-pensée ? Il semble que non puisqu’elle n’a pas relativisé – et encore moins jeté aux orties – ses dogmes, sa révélation, son Livre, sa tradition. Elle est entrée en dialogue sans céder aucune de ses bases. Elle a renversé la proposition « C’est vrai parce que l’Église le dit », qui est devenue « L’Église le dit parce que c’est vrai », proposant ainsi un dialogue entre la raison des lumières et la raison articulée avec la foi. Et l’Église montre ainsi sa capacité à proposer une référence commune de dialogue, qui est la nature et la raison.

         S’agit-il d’une révolution ? Non, il s’agit d’une réforme. Réformer, c’est former à nouveau en repartant de ses propres fondations. Ce n’est pas en adoptant les catégories des Lumières – qui comportent bien des insuffisances – que l’Église a fait cela, c’est en puisant dans sa propre tradition. C’est, à mon avis, le sens profond de la réforme de Vatican II, notamment de cette fameuse déclaration sur la liberté religieuse. Bien avant les Lumières, c’est Thomas d’Aquin lui-même qui affirmait que l’argument d’autorité était bien le dernier des arguments. Bien avant les Lumières, c’est l’enseignement le plus traditionnel de l’Église qui disait qu’il ne peut y avoir de contrainte en matière religieuse, même si l’Église n’a pas toujours respecté cela. L’Église n’a pas eu besoin de catégories exogènes pour accomplir sa réforme contemporaine, elle s’est référée à des catégories endogènes, présentes de longue date dans sa propre tradition et ses fondements.

         Et en faisant cela, l’Église s’est donnée les moyens de traverser les temps modernes et de leur proposer sa propre lumière. Et la « fin de la politique matérialiste » trouve aujourd’hui un catholicisme prêt à proposer un éclairage, y compris au plan de la mystique politique ou du théologico-politique, précisément parce qu’il possède les clés pour distinguer le temporel et le spirituel, précisément parce qu’il n’y a pas de « Charia catholique », mais la reconnaissance d’une loi pour les hommes fondée sur la nature et la raison.

         Qu’en est-il maintenant de l’islam ?

         Il y a deux ans, le quotidien algérien El Watan a publié plusieurs articles sur un mouvement de jeunes algériens, appelés les ”non-jeûneurs”, qui refusaient de respecter le Ramadan et revendiquaient le droit de manger en pleine rue pendant le Ramadan, au nom de la liberté de conscience. Ils se sont attirés des ennuis avec la police et la justice, au motif qu’ils mettaient en danger l’ordre social. Ce qui était frappant dans cette affaire, c’était que ces non-jeûneurs se justifiaient en se référant à des catégories et à un vocabulaire manifestement empruntés à la libre-pensée occidentale et non fondés sur la tradition même de l’islam.

         Par ailleurs, la lecture de Lettre ouverte au monde musulman [6] d’Abdennour Bidar m’a conduit également à m’interroger sur les velléités de réforme de l’islam. L’auteur propose en quelque sorte un islam réformé par nos Lumières, donc sur le fondement extérieur à l’islam. Et il appelle de ses vœux un islam principalement spirituel qui puisse opérer une « sortie de la religion », idée née dans le contexte intellectuel occidental. Une question se pose : un tel islam ainsi réformé n’entraînerait-il pas la ruine de l’islam ?

         Plusieurs questions cruciales se posent donc aujourd’hui à l’islam : contient-il dans sa propre tradition les fondements et catégories d’une réforme qui lui permette de traverser les temps modernes et de leur apporter sa propre lumière ? Est-il prêt à donner, dans une perspective de dialogue, ses raisons en se fondant sur la raison ? Est-il prêt à examiner le fond de la violence religieuse qui s’accomplit en son nom ?

         Ces questions rejoignent celles qu’avaient posé Benoît XVI à Ratisbonne en 2006, lui valant alors un flot de critiques et la rupture des relations de l’université Al-Azhar avec le Vatican. Peut-être son unique tort fut-il d’avoir osé les poser trop tôt ? Nous avons besoin, sur toutes ces questions, de beaucoup de liberté de penser pour entrer de plain-pied dans ces dialogues à frais nouveaux.

 

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Guillaume de Prémare

Délégué général d’Ichtus

 

Conférence donnée au Collège des Bernardins le jeudi 10 mars 2016 dans le cadre du séminaire « Laïcités et fondamentalismes » organisé par le département Recherche (Société, liberté, paix) des Bernardins, en partenariat avec Ichtus, Les poissons roses, l’Institut catholique de Paris et Fondapol.
Titre initial : La libre-pensée face au retour de Dieu

 

 

[1] Augustin Del Noce, Le dialogue entre l’Église et la culture moderne, 1964

[2] Pierre Manent, Situation de la France, Editions DDB, p. 123

[3] Cardinal Joseph Ratzinger, homélie lors de la missa pro eligendo romano pontefice, 18 avril 2005

[4] Page 128

[5] Pierre Manent, La cité des hommes, 1994

[6] Éditions Les liens qui libèrent, 2015

 

22.03.2016

Le temps des attentats : Il est temps que cessent le mépris de la mémoire et le piétinement du sacré…

LPère Luc de Bellescize s'interroge sur la pertinence d'ériger Charlie Hebdo en icône de la liberté. « Celui qui piétine l’intimité des cœurs et blesse grossièrement les consciences participe aussi à la violence » a-t-il estimé dans son homélie du dimanche 11 janvier 2015.

 

2015-07-10 à 17.23ter.jpg         Nous revenons d’une semaine de sang et de larmes sur notre sol de France et dans sa capitale. La ville lumière s’est remplie de ténèbres, et Notre-Dame, la sentinelle de pierre dressée au cœur de la cité, a fait sonner son glas, comme une invitation au deuil, comme un appel à l’espérance. Les scènes de guerre n’étaient qu’un souvenir lointain, de vieilles histoires enfouies dans la mémoire des siècles, entrées déjà dans la légende. Nous étions sans doute trop habitués à danser sur un volcan, attachés à un confort sans grande question ni grand drame, entretenus dans l’illusion d’un « vivre ensemble » pétri de bons sentiments et de touchante naïveté, gavés des slogans d’un multiculturalisme infiniment ressassés, et d’une « tolérance » qui se voile la face devant l’urgence d’affronter les vraies questions. Nous avons bercé le fanatisme en notre propre sein, comme on accouche d’un enfant monstrueux qui finit par nous tuer.

         « Dieu se rit des hommes, écrivait déjà Bossuet, qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». Les effets, c’est la mort qui a frappé. Les causes, du moins pour une part, sont spirituelles, car c’est la mystique qui mène l’histoire, même si elle laisse à la politique l’illusion d’apparaître sur la scène du monde. C’est la vacuité spirituelle de l’Occident qui fait le lit du fanatisme, c’est la déconstruction des figures d’autorité, l’éclatement méthodique de la famille, la culpabilisation de la mémoire, le triomphe de la culture de mort, le nivellement du matérialisme et de la jouissance érigés en idoles du bonheur. Nourrir les enfants de pain et de jeux dans des banlieues sordides, les couper des racines de la mémoire et des ailes de l’espérance, ne peut qu’engendrer la violence. L’homme a soif d’idéal, il est assoiffé du sens.

         Si on écrase méthodiquement son âme et qu’il n’est pas trop abruti de paradis artificiels, il écoutera n’importe quel fanatique, il prendra les armes, il balaiera le joug d’une société qu’il méprise, il tentera d’arracher par la force un sens à sa vie, d’écrire en lettres de sang une gloire fugace qui le fera sortir de l’oubli.

         On dit que ces tueurs sont contre la civilisation, et on a raison sans doute. Mais ne sont-ils pas aussi engendrés par notre manque de civilisation, par la faiblesse de notre civilisation qui marque indéniablement des signes de décadence ? Ces hommes qui prennent les armes, dont je ne veux pas amoindrir la responsabilité, sont aussi le signe du désespoir de vivre, de notre incapacité à les intégrer, à les nourrir, à les faire vivre.

         J’entends la voix du grand pape, venu de Pologne : « France, fille aînée de l’Église, qu’as-tu fait de ton baptême ? Es-tu restée fidèle à l’alliance avec la sagesse éternelle ? ». Notre baptême est trop devenu une eau morte. Là où la sagesse est méprisée, la folie triomphe, là où il n’y a plus d’âme, la peur, le vide, la mort règnent.

         Faut-il parler, faut-il se taire devant le sang versé ? Certaines paroles doivent se tenir aux confins du silence. Commençons toutes choses par le silence habité de la prière. Que notre Dieu prenne en pitié ceux qui sont morts, particulièrement ceux qui proclamaient leur rejet de toute foi, et aussi ceux qui ont voulu tuer au nom de leur foi, et ont fini leurs jours dans une dernière charge d’orgueil et de désespoir, les mains couvertes de sang, ignorants que Dieu n’est pas celui qui tue, mais qui prend sur lui la mort.

         Que le Seigneur Jésus, unique Sauveur du monde, par son sang versé, leur accorde, s’il est possible, la grâce du Salut. Le cardinal, père de notre diocèse et de notre ville, a exprimé sa prière, signe de sa grandeur d’âme, de sa conscience qu’aucune provocation ne justifie un meurtre. Au moment des débats sur le mariage, il avait pourtant été ignoblement caricaturé par Charlie Hebdo, dans un dessin qui insultait la sainte Trinité, le mystère même de notre Dieu.

         Certains, même des catholiques, sont tellement habitués au relativisme qu’ils ne voient là rien de choquant. Ils pensent qu’ils doivent réagir en adultes, qu’ils sont capables de distance et de maturité. C’est qu’ils sont sans doute plus endurcis, et il est dramatique de confondre l’endurcissement et l’indifférence avec la maturité de l’adulte. Ils oublient aussi que nous sommes gardiens de la foi des plus fragiles et des plus humbles, et qu’il faut veiller à ne jamais scandaliser un seul de ces petits qui sont les frères du Christ (Mt 18, 6).

         Si on crachait sur leur propre mère, ils seraient, j’espère, blessés. Quand on le fait sur leur Dieu, ils trouvent que cela relève de la liberté d’expression… Je trouve cela magnifique qu’un homme comme le cardinal, pourtant évidemment blessé par des caricatures pitoyables, réagisse par la charité, la prudence et la prière. « Aimez vos ennemis, et faites du bien à ceux qui vous persécutent » (Mt 5, 44).

         Nous ne répondons pas à la provocation par la violence, mais en faisant sonner le glas. Le glas est la cloche de l’espérance, et l’espérance est un désespoir surmonté. Sa voix est sombre, elle semble jaillir des entrailles de la terre. Le glas est un appel ténébreux au retour de la lumière et de la vie, une voix du Christ jaillie d’outre tombe. Le glas est dans la nuit, mais il aperçoit l’aurore qui se lève. Il « espère contre tout espoir », selon la belle expression de l’apôtre Paul (Rm 4, 18). C’est la grandeur de notre foi chrétienne que de désirer le Salut de tous les hommes, et de « remettre notre épée au fourreau », car « celui qui vivra par l’épée périra par l’épée » (Mt 26, 52).

         C’est la splendeur du christianisme que de prier pour ceux qui nous ont régulièrement insultés, ou ceux qui nous donnent la mort. Je l’ai fait moi-même, cela me permet sans doute de dire une parole qui ne soit pas portée par la violence ou le ressentiment. La prière empêche de tomber dans la haine. Elle obtient la sagesse, elle donne de « pleurer avec ceux qui pleurent », comme le dit encore l’apôtre (Rm 12, 15). Elle donne aussi la liberté intérieure, qui fait que les hommes de prière n’ont pas peur de dire ce qui est vrai. Il n’y a pas de paix sans justice, et la justice, c’est l’amour d’une vérité qui rend libre, et qui donne à chacun ce qui lui est dû.

         Certains ne seront sans doute pas d’accord avec ce que je vais dire. Je le conçois très bien. La parole est toujours un risque. Qu’ils respectent alors ma « liberté d’expression », puisqu’ils s’en proclament les gardiens. Je crois que ce n’est pas rendre service à la France que de faire de ceux qui travaillaient dans un journal habitué à l’injure et à la provocation gratuite le signe de la liberté. Ils se moquaient régulièrement de la police comme de toute forme d’autorité. J’admire et respecte le policier, sans doute musulman d’ailleurs, qui a donné sa vie pour eux. Son sacrifice fait honneur à l’immense majorité des musulmans de France, qui prient avec droiture d’intention et déplorent le fanatisme. Parmi ceux qui sont morts, les caricaturistes prônaient le libertarisme absolu, le nihilisme éthique et le matérialisme athée. Issus d’une génération « sans Dieu ni maître », ils avaient décidé de repousser toute contrainte – même s’ils restaient en réalité dans les limites des conventions médiatiques, car ils savaient bien qu’on ne peut pas rire de tout en France – et de faire de l’outrage systématique envers la religion leur langage habituel de communication. Condamner ces épouvantables attentats est notre devoir, comme celui de nous unir dans une conscience citoyenne et de prier pour les victimes. Mais est-il permis de ne pas ériger ces hommes en « icônes de la liberté » ? Il n’y a pas de proportion entre l’assassinat d’un homme et son insulte ou son blasphème, mais celui qui piétine l’intimité des cœurs et blesse grossièrement les consciences participe aussi à la violence. C’est une triste liberté que celle de s’arroger le droit d’humilier ce qu’il y a de plus sacré chez les êtres. C’est un risque inconsidéré de fragiliser par son mépris un équilibre social déjà extrêmement perturbé. C’est un douloureux paradoxe pour la France que des provocateurs libertaires qui n’ont cessé de piétiner sa mémoire et ses institutions deviennent les symboles de sa liberté.

         Aujourd’hui est un jour de deuil, car le Christ descend au Jourdain et s’ensevelit dans les eaux, comme on descend dans la mort. Aujourd’hui est un jour d’espérance, car le Christ jaillit dans la lumière pour recevoir la vie. Il a voulu s’abaisser aux profondeurs du mal, pour libérer l’homme de tout ce qui l’avilit, l’enlaidit, le méprise, pour le sauver de l’esclavage du péché, pour que puisse sonner le glas, cet appel douloureux à l’espérance, ce désespoir surmonté. L’espérance chrétienne est profonde des profondeurs mêmes du tombeau, et c’est quand il n’y a plus d’espoir que peut advenir l’espérance. Pour qui sonne le glas ? Le poète anglais John Donne écrit ces belles paroles : « La mort de tout homme me diminue parce que je suis membre du genre humain. Aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi ».

         Qui sont les morts ? Dieu seul les connaît. Nous avons leur nom et leur visage, mais l’homme est toujours plus grand que le théâtre qu’il joue sur la scène du monde, et il est aussi toujours plus grand que son péché. « Mes pensées ne sont pas vos pensées, dit le Seigneur au livre d’Isaïe, et vos chemins ne sont pas mes chemins » (Is 55, 8). Nous remettons les âmes des défunts, et nous remettons notre pays blessé entre les mains du Rédempteur. Nous reprenons la prière que le Christ apprit à Marcel Van dans une apparition, cet enfant d’Indochine qui sera sans doute proclamé saint : « Seigneur Jésus, aie compassion de la France, daigne l’étreindre dans ton amour et lui en montrer toute la tendresse. Fais que, remplie d’amour pour toi, elle contribue à te faire aimer de toutes les nations de la terre ».

         « France, fille aînée de l’Église, qu’as-tu fait de ton baptême ? ».

         Il est temps d’en retrouver la source, comme on creuse l’espé-rance de nos propres mains, jusqu’à faire jaillir l’eau vive.

         Il est temps que cessent le mépris de la mémoire et le piétinement du sacré par ce qu’il y a de plus vulgaire, de plus vil et de plus meurtrier.

         Il est temps de retrouver notre âme.

         « Le monde moderne a bien besoin d’entendre quelques voix libératrices, écrivait Georges Bernanos. Les voix libératrices ne sont pas les voix apaisantes, les voix rassurantes. Elles ne se contentent pas de nous inviter à attendre l’avenir comme on attend le train. L’avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne subit pas l’avenir, on le fait ».

         Le général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre évoque le grand silence de l’hiver, quand tout s’endort et se tait, quand tout semble mort, et il écrit : « Le destin est-il donc scellé ? Est-ce pour toujours la victoire de la mort ? Non ! Déjà sous un sol inerte un sourd travail s’accomplit. Immobile au fond des ténèbres, je pressens le merveilleux retour de la lumière et de la vie […] Je suis le vieil homme, recru d’épreuves, détaché des entreprises, sentant venir le froid éternel, mais jamais las de guetter, dans l’ombre, la lueur de l’espérance ».

         Seigneur Jésus, aie compassion de la France, daigne l’étreindre dans ton amour, et lui en montrer toute la tendresse. Notre Dame de France, vous qui êtes si souvent apparue sur notre terre blessée, souvenez-vous, priez pour nous.

         Amen.

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Père Luc de Bellescize

Originairement publié le 15 janvier 2015
dans Famille Chrétienne

 

 

17.03.2016

Laïcité et laïcisme. Société atomisée et perte de sens : Les gisements du fondamentalisme ultra moderne

Logo-ImageCollgBernardins.jpgLaïcité et sociabilité
aux Bernardins

 
         Dans une société divisée de croyance l’appel à la laïcité peut-elle fonder la sociabilité ? La laïcité peut-elle permettre de vivre ensemble en paix et nous protéger de la violence des fondamentalismes ?

         Après avoir recensé les relations et les domaines convoqués par la laïcité, je vous propose d’identifier certaines des causes de l’incompréhension et des ruptures susceptibles d’entretenir ou provoquer les réactions fondamentalistes. Dans un troisième temps nous considérerons ensemble des chemins pour fonder la sociabilité dans un pays divisé de croyance pour vous soumettre quelques propositions.

 

 

  1. 12628351_10208920138906896_5885893510531653878_o.jpgLes dimensions de la laïcité

         Dans notre civilisation occidentale, la laïcité – comprise comme distinction du temporel et du spirituel – a été, au fil de l’histoire, une revendication constante, portée tantôt par les clercs et tantôt par les laïcs.

         Il est bon de se rappeler, comme l’a montré Jean-François Chemain, que la laïcité fût d’abord une revendication de l’Église vis à vis de l’Empereur au nom de la distinction des pouvoirs spirituels et temporels. Les chrétiens furent persécutés pour leur refus de rendre à César le culte qu’ils réservaient à Dieu. Plusieurs siècles furent le théâtre de cette rivalité du pouvoir du prince et de celui de l’Église et de ses clercs. L’Église en tant que peuple de Dieu a toujours eu une organisation hiérarchique réservant aux clercs le magistère spirituel et moral pour dire la Foi et la vérité sur le bien. L’histoire de France a été profondément marquée par cette difficulté continue du politique pour s’affranchir au nom du bien du peuple (laos) du pouvoir de ses clercs (ceux qui ont le pouvoir spirituel, celui de la science, celui de la formation et de l’information) et donc autrefois de l’Église. L’État, qu’il soit monarchique où républicain, a toujours revendiqué au nom même de l’enseignement de l’Église « l’autonomie des réalités terrestres » telle qu’elle a été formulée par le Concile Vatican II.

         Mais en même temps, l’autorité politique n’ayant pu abolir le pouvoir des clercs, a toujours eu aussi la tentation de l’instrumentaliser en le choyant ou en en faisant son interlocuteur privilégié.

         L’anticléricalisme est une constante de notre histoire, inséparable de la volonté concomitante de mettre le pouvoir spirituel au service du pouvoir temporel. « Évêque, je meure par vous ! » dira Jeanne au moment d’être condamnée pour avoir refusé de dire à l’inquisition des clercs partisans du roi anglais, sa mission temporelle de laïc au service de la France. « Le cléricalisme voilà l’ennemi[1] » dira Gambetta et le Pape François ne sera pas en reste sur la formule : « Il y a un mal complice, parce que la tentation de cléricaliser les laïcs plaît aux prêtres, mais tant de laïcs, à genoux, demandent d’être cléricalisés, parce que c’est plus commode, c’est plus commode !… Nous devons vaincre cette tentation… Pour moi, le cléricalisme empêche la croissance du laïc[2] ».

         Nous voyons donc que dans l’Église catholique la relation clercs et laïcs n’est pas un sujet facile, même si le Concile Vatican II a reconnu la vocation de Prêtre, de Prophète et de Roi de tous les enfants de Dieu. La structure hiérarchique de l’Église permet-elle aux clercs de représenter les laïcs auprès de l’État ? La République depuis Napoléon en fait l’hypothèse par ce que cela serait plus facile mais la tentation de collusion peut être grande et les chantages toujours possibles. Les clercs catholiques sont-ils toujours libres de leur position vis à vis de l’État ? La réaction récente du Ministre de la Santé contre la déclaration d’un évêque n’illustre-t-elle pas la prétention de régenter la parole des clercs ? Le silence des clercs n’est-il pas parfois le fait d’une certaine soumission au pouvoir politique ou la volonté au contraire de ne pas se laisser instrumentaliser ?

         L’acception républicaine de la laïcité porte cet héritage, même si elle s’est exprimée, historiquement, sous le visage d’une rupture.

         Soyons réaliste, aujourd’hui le pouvoir des clercs, le pouvoir de dire la vérité sur le bien, appartient beaucoup moins aux prêtres et aux religieux de l’Église catholique, qu’à ceux qui font l’opinion. Il est intéressant de noter par ailleurs la collusion des pouvoirs économiques et politiques pour contrôler les médias, nouveaux faiseurs de rois.

         Quoi qu’il en soit, certains diront que les relations avec l’Église catholiques sont apaisées et souhaiteraient reproduire le modèle de relation établie avec sa hiérarchie pour avoir une relation équivalente avec l’Islam au travers du Conseil Français du Culte Musulman. N’est-ce pas sur ce modèle que l’État avait réussi en son temps à normaliser les relations avec le Consistoire central israélite de France en 1808 ou la Fédération protestante de France constituée en 1905 ?

         La laïcité peut ainsi être perçue comme un objet substantiellement chrétien, difficile à harmoniser avec la tradition de l’Oumma, où la religion tend à structurer la culture, les mœurs et l’ensemble de la dimension sociopolitique. Dans ce contexte, l’appel à la laïcité pour régler les relations avec l’islam est complexe. La laïcité protège et réglemente la liberté de religion, mais elle ne couvre pas les mœurs et les modes de sociabilité qui fondent la vie en communauté. La laïcité ne peut être l’arbitre des « visions de l’homme », de l’anthropologie, des interdits, des obligations et des valeurs inspirées par chaque religion. Par le passé, il est arrivé que l’État devienne, par nécessité, l’arbitre de la sociabilité entre les citoyens. Mais ceux-ci partageaient alors très majoritairement une même vision de l’homme et la même incarnation française d’une culture pétrie par le christianisme.

  1. 12698587_10208920135906821_4120861061231378408_o.jpgL’incompréhension et les ruptures

         La situation de la France pour reprendre le diagnostic de Pierre Manent a donc changé. La pratique d’une religion qui n’existait pas en France en 1905, se développe aujourd’hui très rapidement avec les vagues d’immigrations successives. L’année 2015 aura marqué un tournant dans la prise de conscience de cette réalité complexe.

         Notre manière de vivre ensemble se heurte aujourd’hui à des confrontations anthropologiques marquées par notre héritage culturel et religieux, avec des différences qui semblent parfois irréductibles, par exemple dans notre vision de l’amour humain comme don libre et réciproque de l’homme et de la femme à égalité. C’est bien cette « marque chrétienne » qui nous fait refuser la polygamie, que nous voyons comme soumission et instrumentalisation. Nous sommes également héritiers d’une certaine vision du travail et de l’activité humaine, comme participation à la création en vue du bien commun. Dans notre culture, ce n’est pas Dieu qui fait « tout » et qui soumet l’homme à l’obéissance à ce « tout ».

         Bien sûr la société utilitariste ou matérialiste génèrent aussi des pratiques qui instrumentalisent la femme, le corps, la nature, le travail et la vie. En démocratie, la liberté existe au moins théoriquement de faire valoir un autre regard et de s’insurger contre les logiques d’exploitation qui vont à l’encontre des droits de l’homme. Mais les musulmans fondent leur vision sur une obéissance à une révélation et des livres saints qui ne peuvent être discutés. Comment se rencontrer ?

         Nous sommes également confrontés à de nouvelles ruptures fabriquées par la loi et par nos pratiques postmodernes, qui construisent les arguments d’une incompréhension irréductible : le droit au blasphème sans limite ; le mépris irréligieux du repos dominical ; l’avortement sacralisé comme droit fondamental ; la dénaturation du mariage etc. Le fossé anthropologique et culturel se creuse.

         Pour le combler, la tentation existe d’aller plus loin que des lois de protection de la liberté religieuse, en définissant par la loi, le permis et l’interdit dans les domaines des mœurs et de la culture. Le surgissement d’une sorte de « Charia laïque » n’est pas à exclure.

         Or en multipliant le catalogue des permissions et surtout des interdictions, on exaspère les tensions entre les acteurs de transgressions toujours plus fortes et les fidèles d’une religion qui se sentent offensés. Ce fondamentalisme législatif, au nom de la laïcité, encourage la révolte du fondamentalisme au nom de la religion.

         Or, nous devons trouver la manière juste de fonder la sociabilité dans notre société divisée de croyances.

  1. 11412345_659753040823299_3629092463104494234_n.jpgComment fonder la sociabilité dans une société divisée de croyances ?

         Devant l’ampleur de la présence des musulmans en France, Pierre Manent, peu suspect de relativisme, déclare que notre régime politique doit céder et se résoudre à une politique possible, une politique défensive[3].

         Pour certains musulmans, il y a une charia islamique qui codifie la loi, les mœurs, les coutumes et la vie en société à partir d’une révélation intangible écrite et immuable. Mais il n’y a jamais eu de charia catholique qui définirait la loi à partir d’une révélation ou d’un sentiment religieux. Comme le disait Benoît XVI au Bundestag en septembre 2012 : « Contrairement aux autres grandes religions, le christianisme n’a jamais imposé à l’État et à la société un droit révélé, ni un règlement juridique découlant d’une révélation. Il a au contraire renvoyé à la nature et à la raison comme vraies sources du droit ».

         Concernant la loi, nous devons donc rester fidèles à notre héritage chrétien en la fondant sur la nature et la raison, sans opposer un arbitraire laïc à la loi islamique. Si le religieux vient à se montrer déraisonnable, l’État est fondé en effet à intervenir, mais la loi ne peut tout régenter. Nous devons définir, par la raison, un socle commun de sociabilité, compatible avec une laïcité protectrice de la liberté religieuse : « Sans ce socle commun, il ne pourrait s’établir dans une société pluraliste qu’une unité de façade prompte au désaccord », souligne Mgr Ravel[4].

         Tout doit être fait pour rendre possible une rencontre basée sur l’expérience et la raison critique. Ce n’est pas en sacralisant nos envies non régulées par la raison, et donc forcément diverses et concurrentes, que nous pourrons trouver les fondations d’une sociabilité française. Au contraire, il nous faut remonter à la source commune de la création, de la nature humaine et d’une culture centrée sur le bien de la communauté, elle-même au service de la personne. Pour Pierre Manent, le projet républicain a d’essentiel « la visée d’une chose commune, ou d’une amitié civique (…) à élaborer avec nos concitoyens musulmans, comme avec tous les autres, mais il nous faudra construire communauté et amitié sur d’autres bases que celles de la République laïque, ou au moins de l’interprétation dominante et pour ainsi dire scolaire de celle-ci[5] ».

La démarche ne peut-être qu’humble et modeste. Il s’agit de faire se rencontrer des expériences vécues et des contributions rationnelles à la vie commune. Pour que l’adhésion à la Nation que propose Pierre Manent soit opérante face à l’attraction de l’Oumma, il faut en faire aimer le patrimoine et les fruits.

Il y a un « socle commun » de la vie à la française à faire aimer. « De remède, disait Simone Weil[6], il n’y en a qu’un : donner aux français quelque chose à aimer. Et leur donner d’abord à aimer la France. Concevoir la réalité correspondant au nom de France de telle manière que, telle qu’elle est, dans sa vérité, elle puisse être aimée de toute son âme ». Vivre ensemble commence par le partage des objets aimés.

         Simone Weil incarne son propos en faisant une synthèse de notre histoire et de notre principe d’unité qui fait notre personnalité pour nous inspirer aujourd’hui.

         « Grâce à ce que Michelet appelle un « puissant travail de soi sur soi », dit-elle, se sont élaborés un certain accord sur de grands principes de l’existence, un compromis harmonieux et efficace entre l’autorité de l’État et la liberté du citoyen, entre l’affirmation des devoirs et l’expression des droits ; c’est à ce style de vie que participeront les nouveaux arrivants… ».

         C’est donc la France elle-même, son histoire et ce style de vie qu’il faut donner à aimer et faire aimer. Une heureuse sociabilité n’exige pas qu’on détruise ou qu’on taise ce qu’il y a de plus UN, ce qu’il y a de plus intimement vivant dans l’évocation, par exemple, de la catholique Jeanne d’Arc, du protestant Ambroise Paré, du juif Henri Bergson, de l’incroyant Jean Rostand.

         L’expérience des écoles Espérance banlieue aujourd’hui en témoigne. Connaître, aimer, respecter : de la connaissance vient la reconnaissance.

12646709_10208920132826744_8187243206975859802_o.jpgConclusions et propositions

         La sociabilité, l’amitié civique est plus large que la seule question de la pratique religieuse et de la laïcité.

         Dans les faits aujourd’hui, il n’y a pas de problème entre la cathédrale et la mosquée… Mais entre les personnes qui vivent dans le même immeuble, le même quartier, la même entreprise.

         À ne vouloir agir que par en haut, il y aurait une tentation à vouloir que l’État définisse avec le clergé des différentes religions, les modalités pratiques et le socle commun de la sociabilité dans l’entreprise, à l’école ou dans les quartiers… Est-ce crédible ?

         Dans le cadre de ce colloque, il est demandé de soumettre des propositions à votre critique pour trouver un chemin. Je me risque aux propositions suivantes : plutôt que de vouloir légiférer dans le détail et instrumentaliser les clergés pour contrôler leurs fidèles :

                  pourquoi ne pas constitutionaliser par en haut des principes fondamentaux de la sociabilité à la française comme « le droit au visage », la « liberté personnelle du mariage » et « la monogamie ».

                  et renvoyer en bas, au niveau des communautés de destin, la promotion d’une culture de la rencontre fondée sur l’amitié politique capable de transcender volontairement les différences. Une culture de liberté et de responsabilité.

         S’il faut résister à la tentation du « cléricalisme », il nous semble en définitive qu’il faut faire de l’amitié politique, non seulement le but de l’action mais aussi son chemin privilégié en faisant aimer une vie incarnée à la française, une vie dans la « douce France ». On se sert d’une montre sans aimer l’horloger, mais on ne peut pas écouter avec attention un chant parfaitement beau sans aimer l’auteur du chant. On ne peut pas aimer la beauté de la France sans aimer les Français.

         Pour cela comme le disait Gustave Thibon après Platon : « Il ne faut pas chercher à faire l’UN trop vite ». Nous croyons en effet avec Saint-Exupéry que : « Si le respect de l’homme est fondé dans le cœur des hommes, les hommes finiront bien par fonder, en retour, le système social, politique, économique qui consacrera ce respect[7] ».

 

Logo Ichtus.jpgBruno de Saint Chamas
président d’Ichtus
11 février 2016
Collège des Bernardins

 

 

[1] Gambetta, Chambre des députés, 4 mai 1877.

[2] Pape François, Message aux membres de l’association Corallo, Rome, le 22 mars 2014.

[3] Pierre Manent, Situation de la France, DDB 2015, pp. 68-71 : « Considérés en tant que groupe, ou partie de la société française, les musulmans tendent à se conduire comme des musulmans, à suivre la règle des mœurs de leur religion, en tout cas à prôner cette règle des mœurs ou à la considérer comme « devant être suivie »… Ce fait social est aussi le fait politique majeur que nous avons à prendre en compte… Je soutiens donc que notre régime doit céder, et accepter franchement leurs mœurs puisque les musulmans sont nos concitoyens. Nous n’avons pas posé de conditions à leur installation, ils ne les ont donc pas enfreintes. Étant acceptés dans l’égalité, ils avaient toute raison de penser qu’ils étaient acceptés comme ils étaient. Nous ne pouvons pas revenir sur cette acceptation sans rompre le contrat tacite qui a accompagné l’immigration durant les quarante années qui viennent de s’écouler… C’est pourquoi je soutiens que notre politique ne saurait être que défensive. Elle sera défensive parce que nous sommes forcés de faire des concessions que nous préférerions ne pas faire, ou d’accepter une transformation de notre pays que nous aurions préféré éviter, ou qui même parfois nous attriste profondément. Ce sera néanmoins une politique défensive parce que, avec toute notre faiblesse, nous avons encore de la force, que nous disposons encore de grandes ressources morales et spirituelles susceptibles d’être ranimées, activées et mobilisées pour que le changement inévitable soit contenu dans certaines limites, et que la physionomie de notre pays reste reconnaissable. C’est ici que nous entrons dans le domaine d’une politique possible également éloignée des rêveries de la « diversité heureuse » et des velléités mal refoulées d’un « retour » des immigrés chez eux. »

[4] Mgr Ravel, Lettre pastorale sur les rapports entre les religions et l’État, 2011.

[5] Pierre Manent, Situation de la France, DDB 2015, P58.

[6] L’enracinement, 1949

[7] Saint-Exupéry, Lettre à un otage, 1943.

 

Images : ©Collège des Bernardins