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23.06.2015

Du saint Sacrement & de la dignité des prêtres par Catherine de Sienne

CXI

COMMENT LES SENS DU CORPS
SONT PRIS EN DEFAUT PAR CE SACREMENT,
MAIS NON LES SENS DE L’ÂME.
COMMENT C’EST DONC AVEC CEUX-CI QU’IL CONVIENT DE VOIR,
DE GOÛTER ET DE TOUCHER.
D’UNE BELLE VISON QUE CETTE ÂME EUT UNE FOIS À CE SUJET.
 

catherine de sienne,prêtre,foi,christianisme,eucharistie         O ma très chère enfant, ouvre bien l’œil de ton intelligence et contemple l’abîme de ma charité. Peut-il y avoir une seule créature dont le cœur pourrait ne point se briser d’amour en contemplant, parmi tant d’autres bienfaits que tu as reçus de moi, le bienfait de ce sacrement ? 

         Avec quel œil, ma chère enfant, dois-tu, toi et les autres, admirer ce mystère et le toucher ? Mais non pas seulement avec le toucher et la vue du corps : tous les sens y sont impuissants.

         L’œil ne voit que la blancheur de ce pain, la main ne sait que le toucher, le goût ne sait que le goûter. Ainsi les sens grossiers du corps sont-ils abusés mais non les sens de l’âme, si elle n’y consent, c’est-à-dire si elle ne veut pas elle-même se priver de la lumière de la très sainte foi par son infidélité.

         Qui goûte, qui voit, qui touche se sacrement ? Les sens de l’âme. Avec quel œil le voit-on ? Avec l’œil de l’intelligence, si dans cet œil il y a la pupille de la très sainte foi[i]. Cet œil voit dans cette blancheur tout-Dieu-et-tout-homme, la nature divine unie à la nature humaine. Le corps, l’âme et le sang du Christ : l’âme unie au corps. Le corps et l’âme unie avec ma nature divine et ne se séparant pas de moi. S’il t’en souvient bien, c’est presque dès le commencement de ta vie que je te l’ai montré. Non pas seulement à l’œil de ton intelligence mais aux yeux du corps, bien que ceux-ci, à cause de la trop grande lumière, eussent perdu l’usage de la vue, et alors il ne te resta plus que la vision de l’intelligence. C’était après un combat que tu avais eu à soutenir contre le démon à l’occasion de ce sacrement. Je voulais accroître ton amour et ta foi. Tu sais qu’un matin, à l’aurore, étant allée à l’église pour y entendre la messe, tu te plaçais debout devant l’autel du crucifié, car tu avais été auparavant tourmentée par le démon. Le prêtre était devant l’autel de Marie. Toi tu demeurais devant l’autre et tu considérais ta faute et tu craignais de m’avoir offensé durant cette attaque démoniaque. Tu considérais également ma volonté d’amour, qui t’avais rendue digne d’entendre la messe alors que tu te jugeais toi-même indigne d’entrer dans le saint temple. Au moment où le saint prêtre allait consacrer, au moment-même de la consécration, tu regardas mon ministre. Lorsqu’il prononça les paroles consécratoires, je me manifestai à toi. Alors tu vis jaillir de ma poitrine une lumière semblable à un rayon qui sort du soleil sans se séparer de lui.  Dans cette lumière, planait, unie à elle, une colombe et elle agitait ses ailes sur l’hostie par la vertu des paroles consécratoires prononcées par mon ministre. Les yeux de ton corps ne pouvant pas supporter davantage cette lumière, seul demeura ouvert en toi l’œil de l’intelligence et ce fut lui qui te fit voir et goûter l’abîme de la trinité, tout-Dieu-et-tout-homme, caché et voilé par cette blancheur. Ni la lumière ni la présence du verbe que tu vis intellectuellement dans cette blancheur n’enlevaient cependant la blancheur du pain : l’une n’empêchait pas l’autre : voir Dieu et homme dans ce pain et voir ce pain lui-même n’était pas empêché par moi, puisque je ne lui enlevais ni sa blancheur, ni son volume, ni sa saveur. 

         Voilà ce que ma bonté t’a montré. Qui continua de voir ? L’œil de l’intelligence avec la pupille de la sainte foi. C’est donc à l’œil de l’intelligence que doit revenir la primauté de la vue, car il ne peut être trompé. C’est avec lui que vous devez regarder ce sacrement. Qui le touche ? La main de l’amour. Avec cette main on touche ce que l’œil a vu et connu dans ce sacrement. On le touche avec la main de l’amour comme pour s’assurer de ce que la foi lui a fait voir et connaître intellectuellement[ii]. Qui le goûte ? Le goût du saint désir. Le goût corporel goûte la saveur du pain, mais le goût de l’âme, c’est-à-die le saint désir, goûte Dieu et homme. Tu vois ainsi que les sens du corps sont abusés mais non ceux de l’âme. Celle-ci, même, e, est tout éclairée et persuadée, parce que l’œil de l’intelligence a vu avec la pupille de la sainte foi. Parce qu’il a vu et connu il touche avec la main de l’amour, car ce qu’il a vu il veut le toucher par amour, avec foi.

         Avec le goût de l’âme, avec son ardent désir, il goûte en lui ma charité ardente, mon amour ineffable. C’est avec cet amour que j’ai fait l’âme digne de recevoir tout le mystère de ce sacrement. Tu vois donc que ce n’est pas seulement avec les sens du corps que vous devez recevoir ce sacrement mais avec les sens spirituels, en disposant ses sens avec l’amour de voir, de recevoir et de goûter ce sacrement comme je te l’ai dit.

CXII

DE L’EXCELLENCE DE L’ÂME
QUI REÇOIT CE SACREMENT
DANS LA GRÂCE.

catherine de sienne,prêtre,foi,christianisme,eucharistie         Admire, ma très chère enfant, l’excellence de l’âme qui reçoit comme il se doit, ce pain de vie, cette nourriture des anges. En recevant ce sacrement elle demeure en moi et moi en elle. Comme le poisson est dans la mer et la mer dans le poisson, moi je suis dans l’âme et l’âme est en moi, mer pacifique. Dans cette âme demeure la grâce parce que, ayant reçu ce pain de vie en état de grâce, la grâce y demeure après la consommation des espèces du pain. Je laisse en elle l’empreinte de ma grâce comme le sceau posé sur la cire chaude : enlève le sceau, son empreinte y demeure. De même la vertu de ce sacrement subsiste dans votre âme : la chaleur de la divine charité, la clémence du saint esprit.

         Il y subsiste aussi la lumière de la sagesse de mon fils unique qui, illuminant l’œil de votre intelligence, vous fait voir et connaître la doctrine de ma vérité et la sagesse même. L’âme alors demeure forte parce qu’elle participe à ma fermeté et à ma puissance. Forte et puissante contre sa propre passion, contre le démon et contre le monde. Tu vois donc que l’empreinte subsiste quand le sceau est enlevé : un fois les accidents du pain détruits, le vrai soleil revient à son disque. Non pas qu’il s’en soit jamais détaché, puisqu’il est toujours uni avec moi, mais l’abîme de ma charité vous l’a donné pour votre salut et pour votre nourriture en cette vie où vous êtes des pèlerins et des voyageurs, pour votre consolation et pour vous rappeler les bienfaits du sang, dispensé providentiellement afin de subvenir à vos besoins. 

         Juge maintenant combien vous êtes tenus et obligés de me rendre mon amour, puisque je vous aime tant et puisque je suis la suprême et éternelle bonté que vous devez aimer.        

 

CXIII

COMMENT TOUT CE QUI VIENT D’ÊTRE DIT
AU SUJET DE L’EXCELLENCE DU SACREMENT,
A ÉTÉ DIT POUR MIEUX FAIRE CONNAÎTRE
LA DIGNITÉ DES PRÊTRES.
COMMENT DIEU DÉSIRE VOIR EN EUX
UNE PURETÉ PLUS GRANDE
QU’EN TOUTE AUTRE CRÉATURE.

catherine de sienne,prêtre,foi,christianisme,eucharistie         O ma très chère enfant, si je te parle ainsi c’est pour que tu connaisses mieux la dignité à laquelle j’ai élevé mes ministres et pour que tu t’affliges davantage de leur ignominie. S’ils considéraient eux-mêmes cette dignité, ils ne se plongeraient pas dans les ténèbres du péché mortel, ils ne souilleraient pas le visage de leur âme. Non seulement ils ne m’offenseraient pas et ne porteraient nulle atteinte à leur propre dignité, mais l’offrande même de leur corps sur le bûcher ne pourrait acquitter cette grâce et cet immense bienfait qu’ils ont reçu, car, en cette vie, il n’est pas de plus haute dignité.

         Ils sont mes oints, je les appelle mes « christs » parce que je les ai chargés de me dispenser. Je les ai placés comme des fleurs odoriférantes dans le corps mystique de la sainte église. Cette dignité, l’ange lui-même ne la possède pas, alors que je l’ai donnée à ces hommes que j’ai élus comme ministres et que j’ai placés sur terre comme des anges et qui doivent être des anges sur la terre, puisqu’ils doivent être purs comme les anges.

         Si je demande à toute âme la pureté et la charité, l’amour envers moi et le prochain qu’on doit secourir autant qu’on peut en lui offrant ses prières et en demeurant dans l’amour de ma charité, c’est d’une manière bien plus pressant que je demande à mes ministres la pureté et l’amour pour moi et pour le prochain puisqu’ils doivent lui donner, avec une grande charité et un grand désir du salut des âmes, le corps et le sang de mon fils unique, pour la plus grande gloire et louange de mon nom.

         De même qu’ils exigent la pureté du calice où le sacrifice est consommé, de même j’exige la pureté, la transparence de leur cœur, de leur âme, de leur esprit. 

         Je veux que leur corps, en tant qu’instrument de l’âme soit maintenu dans une pureté parfaite. Je ne veux pas qu’ils se vautrent dans le fumier de l’impureté et qu’ils en fassent leur nourriture, qu’ils soient enflés de superbe et qu’ils recherchent les grandes prélatures qu’ils soient cruels envers eux-mêmes et envers leur prochain, car ils ne peuvent être cruels pour eux-mêmes sans l’être également pour leur prochain. En effet, s’ils sont cruels envers eux-mêmes, par leurs péchés, ils le seront également envers leur prochain puisqu’ils ne lui donneront pas l’exemple d’une bonne vie, puisqu’ils ne se soucieront  ni d’arracher son âme des mains du démon, ni de lui donner le corps et le sang de mon fils unique et moi-même, vrai lumière, dans les autres sacrements de l’église. Tu vois donc qu’ils ne peuvent être cruels envers eux-mêmes sans l’être envers les autres.

 

Catherine de Sienne

in Le Livre des dialogues
Éditions du Seuil, 1953
trad. Louis-Paul Guigues

 

Vitrail : Chapelle des Dominicaines, Carcassonne (11, France)

 



[i] Pensée augustinienne : Aie la foi pour mieux comprendre (Crede ut intelligas) « Si tu crois c’est parce que tu ne comprends pas, mais en croyant tu deviens capable de comprendre ; si tu ne crois pas tu ne comprendras jamais. » Sur saint Jean, Traité, XXXVI.

[ii] Ainsi la pierre de touche de la vérité est l’amour.