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22.03.2016

Le temps des attentats : Il est temps que cessent le mépris de la mémoire et le piétinement du sacré…

LPère Luc de Bellescize s'interroge sur la pertinence d'ériger Charlie Hebdo en icône de la liberté. « Celui qui piétine l’intimité des cœurs et blesse grossièrement les consciences participe aussi à la violence » a-t-il estimé dans son homélie du dimanche 11 janvier 2015.

 

2015-07-10 à 17.23ter.jpg         Nous revenons d’une semaine de sang et de larmes sur notre sol de France et dans sa capitale. La ville lumière s’est remplie de ténèbres, et Notre-Dame, la sentinelle de pierre dressée au cœur de la cité, a fait sonner son glas, comme une invitation au deuil, comme un appel à l’espérance. Les scènes de guerre n’étaient qu’un souvenir lointain, de vieilles histoires enfouies dans la mémoire des siècles, entrées déjà dans la légende. Nous étions sans doute trop habitués à danser sur un volcan, attachés à un confort sans grande question ni grand drame, entretenus dans l’illusion d’un « vivre ensemble » pétri de bons sentiments et de touchante naïveté, gavés des slogans d’un multiculturalisme infiniment ressassés, et d’une « tolérance » qui se voile la face devant l’urgence d’affronter les vraies questions. Nous avons bercé le fanatisme en notre propre sein, comme on accouche d’un enfant monstrueux qui finit par nous tuer.

         « Dieu se rit des hommes, écrivait déjà Bossuet, qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». Les effets, c’est la mort qui a frappé. Les causes, du moins pour une part, sont spirituelles, car c’est la mystique qui mène l’histoire, même si elle laisse à la politique l’illusion d’apparaître sur la scène du monde. C’est la vacuité spirituelle de l’Occident qui fait le lit du fanatisme, c’est la déconstruction des figures d’autorité, l’éclatement méthodique de la famille, la culpabilisation de la mémoire, le triomphe de la culture de mort, le nivellement du matérialisme et de la jouissance érigés en idoles du bonheur. Nourrir les enfants de pain et de jeux dans des banlieues sordides, les couper des racines de la mémoire et des ailes de l’espérance, ne peut qu’engendrer la violence. L’homme a soif d’idéal, il est assoiffé du sens.

         Si on écrase méthodiquement son âme et qu’il n’est pas trop abruti de paradis artificiels, il écoutera n’importe quel fanatique, il prendra les armes, il balaiera le joug d’une société qu’il méprise, il tentera d’arracher par la force un sens à sa vie, d’écrire en lettres de sang une gloire fugace qui le fera sortir de l’oubli.

         On dit que ces tueurs sont contre la civilisation, et on a raison sans doute. Mais ne sont-ils pas aussi engendrés par notre manque de civilisation, par la faiblesse de notre civilisation qui marque indéniablement des signes de décadence ? Ces hommes qui prennent les armes, dont je ne veux pas amoindrir la responsabilité, sont aussi le signe du désespoir de vivre, de notre incapacité à les intégrer, à les nourrir, à les faire vivre.

         J’entends la voix du grand pape, venu de Pologne : « France, fille aînée de l’Église, qu’as-tu fait de ton baptême ? Es-tu restée fidèle à l’alliance avec la sagesse éternelle ? ». Notre baptême est trop devenu une eau morte. Là où la sagesse est méprisée, la folie triomphe, là où il n’y a plus d’âme, la peur, le vide, la mort règnent.

         Faut-il parler, faut-il se taire devant le sang versé ? Certaines paroles doivent se tenir aux confins du silence. Commençons toutes choses par le silence habité de la prière. Que notre Dieu prenne en pitié ceux qui sont morts, particulièrement ceux qui proclamaient leur rejet de toute foi, et aussi ceux qui ont voulu tuer au nom de leur foi, et ont fini leurs jours dans une dernière charge d’orgueil et de désespoir, les mains couvertes de sang, ignorants que Dieu n’est pas celui qui tue, mais qui prend sur lui la mort.

         Que le Seigneur Jésus, unique Sauveur du monde, par son sang versé, leur accorde, s’il est possible, la grâce du Salut. Le cardinal, père de notre diocèse et de notre ville, a exprimé sa prière, signe de sa grandeur d’âme, de sa conscience qu’aucune provocation ne justifie un meurtre. Au moment des débats sur le mariage, il avait pourtant été ignoblement caricaturé par Charlie Hebdo, dans un dessin qui insultait la sainte Trinité, le mystère même de notre Dieu.

         Certains, même des catholiques, sont tellement habitués au relativisme qu’ils ne voient là rien de choquant. Ils pensent qu’ils doivent réagir en adultes, qu’ils sont capables de distance et de maturité. C’est qu’ils sont sans doute plus endurcis, et il est dramatique de confondre l’endurcissement et l’indifférence avec la maturité de l’adulte. Ils oublient aussi que nous sommes gardiens de la foi des plus fragiles et des plus humbles, et qu’il faut veiller à ne jamais scandaliser un seul de ces petits qui sont les frères du Christ (Mt 18, 6).

         Si on crachait sur leur propre mère, ils seraient, j’espère, blessés. Quand on le fait sur leur Dieu, ils trouvent que cela relève de la liberté d’expression… Je trouve cela magnifique qu’un homme comme le cardinal, pourtant évidemment blessé par des caricatures pitoyables, réagisse par la charité, la prudence et la prière. « Aimez vos ennemis, et faites du bien à ceux qui vous persécutent » (Mt 5, 44).

         Nous ne répondons pas à la provocation par la violence, mais en faisant sonner le glas. Le glas est la cloche de l’espérance, et l’espérance est un désespoir surmonté. Sa voix est sombre, elle semble jaillir des entrailles de la terre. Le glas est un appel ténébreux au retour de la lumière et de la vie, une voix du Christ jaillie d’outre tombe. Le glas est dans la nuit, mais il aperçoit l’aurore qui se lève. Il « espère contre tout espoir », selon la belle expression de l’apôtre Paul (Rm 4, 18). C’est la grandeur de notre foi chrétienne que de désirer le Salut de tous les hommes, et de « remettre notre épée au fourreau », car « celui qui vivra par l’épée périra par l’épée » (Mt 26, 52).

         C’est la splendeur du christianisme que de prier pour ceux qui nous ont régulièrement insultés, ou ceux qui nous donnent la mort. Je l’ai fait moi-même, cela me permet sans doute de dire une parole qui ne soit pas portée par la violence ou le ressentiment. La prière empêche de tomber dans la haine. Elle obtient la sagesse, elle donne de « pleurer avec ceux qui pleurent », comme le dit encore l’apôtre (Rm 12, 15). Elle donne aussi la liberté intérieure, qui fait que les hommes de prière n’ont pas peur de dire ce qui est vrai. Il n’y a pas de paix sans justice, et la justice, c’est l’amour d’une vérité qui rend libre, et qui donne à chacun ce qui lui est dû.

         Certains ne seront sans doute pas d’accord avec ce que je vais dire. Je le conçois très bien. La parole est toujours un risque. Qu’ils respectent alors ma « liberté d’expression », puisqu’ils s’en proclament les gardiens. Je crois que ce n’est pas rendre service à la France que de faire de ceux qui travaillaient dans un journal habitué à l’injure et à la provocation gratuite le signe de la liberté. Ils se moquaient régulièrement de la police comme de toute forme d’autorité. J’admire et respecte le policier, sans doute musulman d’ailleurs, qui a donné sa vie pour eux. Son sacrifice fait honneur à l’immense majorité des musulmans de France, qui prient avec droiture d’intention et déplorent le fanatisme. Parmi ceux qui sont morts, les caricaturistes prônaient le libertarisme absolu, le nihilisme éthique et le matérialisme athée. Issus d’une génération « sans Dieu ni maître », ils avaient décidé de repousser toute contrainte – même s’ils restaient en réalité dans les limites des conventions médiatiques, car ils savaient bien qu’on ne peut pas rire de tout en France – et de faire de l’outrage systématique envers la religion leur langage habituel de communication. Condamner ces épouvantables attentats est notre devoir, comme celui de nous unir dans une conscience citoyenne et de prier pour les victimes. Mais est-il permis de ne pas ériger ces hommes en « icônes de la liberté » ? Il n’y a pas de proportion entre l’assassinat d’un homme et son insulte ou son blasphème, mais celui qui piétine l’intimité des cœurs et blesse grossièrement les consciences participe aussi à la violence. C’est une triste liberté que celle de s’arroger le droit d’humilier ce qu’il y a de plus sacré chez les êtres. C’est un risque inconsidéré de fragiliser par son mépris un équilibre social déjà extrêmement perturbé. C’est un douloureux paradoxe pour la France que des provocateurs libertaires qui n’ont cessé de piétiner sa mémoire et ses institutions deviennent les symboles de sa liberté.

         Aujourd’hui est un jour de deuil, car le Christ descend au Jourdain et s’ensevelit dans les eaux, comme on descend dans la mort. Aujourd’hui est un jour d’espérance, car le Christ jaillit dans la lumière pour recevoir la vie. Il a voulu s’abaisser aux profondeurs du mal, pour libérer l’homme de tout ce qui l’avilit, l’enlaidit, le méprise, pour le sauver de l’esclavage du péché, pour que puisse sonner le glas, cet appel douloureux à l’espérance, ce désespoir surmonté. L’espérance chrétienne est profonde des profondeurs mêmes du tombeau, et c’est quand il n’y a plus d’espoir que peut advenir l’espérance. Pour qui sonne le glas ? Le poète anglais John Donne écrit ces belles paroles : « La mort de tout homme me diminue parce que je suis membre du genre humain. Aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi ».

         Qui sont les morts ? Dieu seul les connaît. Nous avons leur nom et leur visage, mais l’homme est toujours plus grand que le théâtre qu’il joue sur la scène du monde, et il est aussi toujours plus grand que son péché. « Mes pensées ne sont pas vos pensées, dit le Seigneur au livre d’Isaïe, et vos chemins ne sont pas mes chemins » (Is 55, 8). Nous remettons les âmes des défunts, et nous remettons notre pays blessé entre les mains du Rédempteur. Nous reprenons la prière que le Christ apprit à Marcel Van dans une apparition, cet enfant d’Indochine qui sera sans doute proclamé saint : « Seigneur Jésus, aie compassion de la France, daigne l’étreindre dans ton amour et lui en montrer toute la tendresse. Fais que, remplie d’amour pour toi, elle contribue à te faire aimer de toutes les nations de la terre ».

         « France, fille aînée de l’Église, qu’as-tu fait de ton baptême ? ».

         Il est temps d’en retrouver la source, comme on creuse l’espé-rance de nos propres mains, jusqu’à faire jaillir l’eau vive.

         Il est temps que cessent le mépris de la mémoire et le piétinement du sacré par ce qu’il y a de plus vulgaire, de plus vil et de plus meurtrier.

         Il est temps de retrouver notre âme.

         « Le monde moderne a bien besoin d’entendre quelques voix libératrices, écrivait Georges Bernanos. Les voix libératrices ne sont pas les voix apaisantes, les voix rassurantes. Elles ne se contentent pas de nous inviter à attendre l’avenir comme on attend le train. L’avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne subit pas l’avenir, on le fait ».

         Le général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre évoque le grand silence de l’hiver, quand tout s’endort et se tait, quand tout semble mort, et il écrit : « Le destin est-il donc scellé ? Est-ce pour toujours la victoire de la mort ? Non ! Déjà sous un sol inerte un sourd travail s’accomplit. Immobile au fond des ténèbres, je pressens le merveilleux retour de la lumière et de la vie […] Je suis le vieil homme, recru d’épreuves, détaché des entreprises, sentant venir le froid éternel, mais jamais las de guetter, dans l’ombre, la lueur de l’espérance ».

         Seigneur Jésus, aie compassion de la France, daigne l’étreindre dans ton amour, et lui en montrer toute la tendresse. Notre Dame de France, vous qui êtes si souvent apparue sur notre terre blessée, souvenez-vous, priez pour nous.

         Amen.

+ Luc de Bellescize.jpg

 

 

Père Luc de Bellescize

Originairement publié le 15 janvier 2015
dans Famille Chrétienne

 

 

17.03.2016

Laïcité et laïcisme. Société atomisée et perte de sens : Les gisements du fondamentalisme ultra moderne

Logo-ImageCollgBernardins.jpgLaïcité et sociabilité
aux Bernardins

 
         Dans une société divisée de croyance l’appel à la laïcité peut-elle fonder la sociabilité ? La laïcité peut-elle permettre de vivre ensemble en paix et nous protéger de la violence des fondamentalismes ?

         Après avoir recensé les relations et les domaines convoqués par la laïcité, je vous propose d’identifier certaines des causes de l’incompréhension et des ruptures susceptibles d’entretenir ou provoquer les réactions fondamentalistes. Dans un troisième temps nous considérerons ensemble des chemins pour fonder la sociabilité dans un pays divisé de croyance pour vous soumettre quelques propositions.

 

 

  1. 12628351_10208920138906896_5885893510531653878_o.jpgLes dimensions de la laïcité

         Dans notre civilisation occidentale, la laïcité – comprise comme distinction du temporel et du spirituel – a été, au fil de l’histoire, une revendication constante, portée tantôt par les clercs et tantôt par les laïcs.

         Il est bon de se rappeler, comme l’a montré Jean-François Chemain, que la laïcité fût d’abord une revendication de l’Église vis à vis de l’Empereur au nom de la distinction des pouvoirs spirituels et temporels. Les chrétiens furent persécutés pour leur refus de rendre à César le culte qu’ils réservaient à Dieu. Plusieurs siècles furent le théâtre de cette rivalité du pouvoir du prince et de celui de l’Église et de ses clercs. L’Église en tant que peuple de Dieu a toujours eu une organisation hiérarchique réservant aux clercs le magistère spirituel et moral pour dire la Foi et la vérité sur le bien. L’histoire de France a été profondément marquée par cette difficulté continue du politique pour s’affranchir au nom du bien du peuple (laos) du pouvoir de ses clercs (ceux qui ont le pouvoir spirituel, celui de la science, celui de la formation et de l’information) et donc autrefois de l’Église. L’État, qu’il soit monarchique où républicain, a toujours revendiqué au nom même de l’enseignement de l’Église « l’autonomie des réalités terrestres » telle qu’elle a été formulée par le Concile Vatican II.

         Mais en même temps, l’autorité politique n’ayant pu abolir le pouvoir des clercs, a toujours eu aussi la tentation de l’instrumentaliser en le choyant ou en en faisant son interlocuteur privilégié.

         L’anticléricalisme est une constante de notre histoire, inséparable de la volonté concomitante de mettre le pouvoir spirituel au service du pouvoir temporel. « Évêque, je meure par vous ! » dira Jeanne au moment d’être condamnée pour avoir refusé de dire à l’inquisition des clercs partisans du roi anglais, sa mission temporelle de laïc au service de la France. « Le cléricalisme voilà l’ennemi[1] » dira Gambetta et le Pape François ne sera pas en reste sur la formule : « Il y a un mal complice, parce que la tentation de cléricaliser les laïcs plaît aux prêtres, mais tant de laïcs, à genoux, demandent d’être cléricalisés, parce que c’est plus commode, c’est plus commode !… Nous devons vaincre cette tentation… Pour moi, le cléricalisme empêche la croissance du laïc[2] ».

         Nous voyons donc que dans l’Église catholique la relation clercs et laïcs n’est pas un sujet facile, même si le Concile Vatican II a reconnu la vocation de Prêtre, de Prophète et de Roi de tous les enfants de Dieu. La structure hiérarchique de l’Église permet-elle aux clercs de représenter les laïcs auprès de l’État ? La République depuis Napoléon en fait l’hypothèse par ce que cela serait plus facile mais la tentation de collusion peut être grande et les chantages toujours possibles. Les clercs catholiques sont-ils toujours libres de leur position vis à vis de l’État ? La réaction récente du Ministre de la Santé contre la déclaration d’un évêque n’illustre-t-elle pas la prétention de régenter la parole des clercs ? Le silence des clercs n’est-il pas parfois le fait d’une certaine soumission au pouvoir politique ou la volonté au contraire de ne pas se laisser instrumentaliser ?

         L’acception républicaine de la laïcité porte cet héritage, même si elle s’est exprimée, historiquement, sous le visage d’une rupture.

         Soyons réaliste, aujourd’hui le pouvoir des clercs, le pouvoir de dire la vérité sur le bien, appartient beaucoup moins aux prêtres et aux religieux de l’Église catholique, qu’à ceux qui font l’opinion. Il est intéressant de noter par ailleurs la collusion des pouvoirs économiques et politiques pour contrôler les médias, nouveaux faiseurs de rois.

         Quoi qu’il en soit, certains diront que les relations avec l’Église catholiques sont apaisées et souhaiteraient reproduire le modèle de relation établie avec sa hiérarchie pour avoir une relation équivalente avec l’Islam au travers du Conseil Français du Culte Musulman. N’est-ce pas sur ce modèle que l’État avait réussi en son temps à normaliser les relations avec le Consistoire central israélite de France en 1808 ou la Fédération protestante de France constituée en 1905 ?

         La laïcité peut ainsi être perçue comme un objet substantiellement chrétien, difficile à harmoniser avec la tradition de l’Oumma, où la religion tend à structurer la culture, les mœurs et l’ensemble de la dimension sociopolitique. Dans ce contexte, l’appel à la laïcité pour régler les relations avec l’islam est complexe. La laïcité protège et réglemente la liberté de religion, mais elle ne couvre pas les mœurs et les modes de sociabilité qui fondent la vie en communauté. La laïcité ne peut être l’arbitre des « visions de l’homme », de l’anthropologie, des interdits, des obligations et des valeurs inspirées par chaque religion. Par le passé, il est arrivé que l’État devienne, par nécessité, l’arbitre de la sociabilité entre les citoyens. Mais ceux-ci partageaient alors très majoritairement une même vision de l’homme et la même incarnation française d’une culture pétrie par le christianisme.

  1. 12698587_10208920135906821_4120861061231378408_o.jpgL’incompréhension et les ruptures

         La situation de la France pour reprendre le diagnostic de Pierre Manent a donc changé. La pratique d’une religion qui n’existait pas en France en 1905, se développe aujourd’hui très rapidement avec les vagues d’immigrations successives. L’année 2015 aura marqué un tournant dans la prise de conscience de cette réalité complexe.

         Notre manière de vivre ensemble se heurte aujourd’hui à des confrontations anthropologiques marquées par notre héritage culturel et religieux, avec des différences qui semblent parfois irréductibles, par exemple dans notre vision de l’amour humain comme don libre et réciproque de l’homme et de la femme à égalité. C’est bien cette « marque chrétienne » qui nous fait refuser la polygamie, que nous voyons comme soumission et instrumentalisation. Nous sommes également héritiers d’une certaine vision du travail et de l’activité humaine, comme participation à la création en vue du bien commun. Dans notre culture, ce n’est pas Dieu qui fait « tout » et qui soumet l’homme à l’obéissance à ce « tout ».

         Bien sûr la société utilitariste ou matérialiste génèrent aussi des pratiques qui instrumentalisent la femme, le corps, la nature, le travail et la vie. En démocratie, la liberté existe au moins théoriquement de faire valoir un autre regard et de s’insurger contre les logiques d’exploitation qui vont à l’encontre des droits de l’homme. Mais les musulmans fondent leur vision sur une obéissance à une révélation et des livres saints qui ne peuvent être discutés. Comment se rencontrer ?

         Nous sommes également confrontés à de nouvelles ruptures fabriquées par la loi et par nos pratiques postmodernes, qui construisent les arguments d’une incompréhension irréductible : le droit au blasphème sans limite ; le mépris irréligieux du repos dominical ; l’avortement sacralisé comme droit fondamental ; la dénaturation du mariage etc. Le fossé anthropologique et culturel se creuse.

         Pour le combler, la tentation existe d’aller plus loin que des lois de protection de la liberté religieuse, en définissant par la loi, le permis et l’interdit dans les domaines des mœurs et de la culture. Le surgissement d’une sorte de « Charia laïque » n’est pas à exclure.

         Or en multipliant le catalogue des permissions et surtout des interdictions, on exaspère les tensions entre les acteurs de transgressions toujours plus fortes et les fidèles d’une religion qui se sentent offensés. Ce fondamentalisme législatif, au nom de la laïcité, encourage la révolte du fondamentalisme au nom de la religion.

         Or, nous devons trouver la manière juste de fonder la sociabilité dans notre société divisée de croyances.

  1. 11412345_659753040823299_3629092463104494234_n.jpgComment fonder la sociabilité dans une société divisée de croyances ?

         Devant l’ampleur de la présence des musulmans en France, Pierre Manent, peu suspect de relativisme, déclare que notre régime politique doit céder et se résoudre à une politique possible, une politique défensive[3].

         Pour certains musulmans, il y a une charia islamique qui codifie la loi, les mœurs, les coutumes et la vie en société à partir d’une révélation intangible écrite et immuable. Mais il n’y a jamais eu de charia catholique qui définirait la loi à partir d’une révélation ou d’un sentiment religieux. Comme le disait Benoît XVI au Bundestag en septembre 2012 : « Contrairement aux autres grandes religions, le christianisme n’a jamais imposé à l’État et à la société un droit révélé, ni un règlement juridique découlant d’une révélation. Il a au contraire renvoyé à la nature et à la raison comme vraies sources du droit ».

         Concernant la loi, nous devons donc rester fidèles à notre héritage chrétien en la fondant sur la nature et la raison, sans opposer un arbitraire laïc à la loi islamique. Si le religieux vient à se montrer déraisonnable, l’État est fondé en effet à intervenir, mais la loi ne peut tout régenter. Nous devons définir, par la raison, un socle commun de sociabilité, compatible avec une laïcité protectrice de la liberté religieuse : « Sans ce socle commun, il ne pourrait s’établir dans une société pluraliste qu’une unité de façade prompte au désaccord », souligne Mgr Ravel[4].

         Tout doit être fait pour rendre possible une rencontre basée sur l’expérience et la raison critique. Ce n’est pas en sacralisant nos envies non régulées par la raison, et donc forcément diverses et concurrentes, que nous pourrons trouver les fondations d’une sociabilité française. Au contraire, il nous faut remonter à la source commune de la création, de la nature humaine et d’une culture centrée sur le bien de la communauté, elle-même au service de la personne. Pour Pierre Manent, le projet républicain a d’essentiel « la visée d’une chose commune, ou d’une amitié civique (…) à élaborer avec nos concitoyens musulmans, comme avec tous les autres, mais il nous faudra construire communauté et amitié sur d’autres bases que celles de la République laïque, ou au moins de l’interprétation dominante et pour ainsi dire scolaire de celle-ci[5] ».

La démarche ne peut-être qu’humble et modeste. Il s’agit de faire se rencontrer des expériences vécues et des contributions rationnelles à la vie commune. Pour que l’adhésion à la Nation que propose Pierre Manent soit opérante face à l’attraction de l’Oumma, il faut en faire aimer le patrimoine et les fruits.

Il y a un « socle commun » de la vie à la française à faire aimer. « De remède, disait Simone Weil[6], il n’y en a qu’un : donner aux français quelque chose à aimer. Et leur donner d’abord à aimer la France. Concevoir la réalité correspondant au nom de France de telle manière que, telle qu’elle est, dans sa vérité, elle puisse être aimée de toute son âme ». Vivre ensemble commence par le partage des objets aimés.

         Simone Weil incarne son propos en faisant une synthèse de notre histoire et de notre principe d’unité qui fait notre personnalité pour nous inspirer aujourd’hui.

         « Grâce à ce que Michelet appelle un « puissant travail de soi sur soi », dit-elle, se sont élaborés un certain accord sur de grands principes de l’existence, un compromis harmonieux et efficace entre l’autorité de l’État et la liberté du citoyen, entre l’affirmation des devoirs et l’expression des droits ; c’est à ce style de vie que participeront les nouveaux arrivants… ».

         C’est donc la France elle-même, son histoire et ce style de vie qu’il faut donner à aimer et faire aimer. Une heureuse sociabilité n’exige pas qu’on détruise ou qu’on taise ce qu’il y a de plus UN, ce qu’il y a de plus intimement vivant dans l’évocation, par exemple, de la catholique Jeanne d’Arc, du protestant Ambroise Paré, du juif Henri Bergson, de l’incroyant Jean Rostand.

         L’expérience des écoles Espérance banlieue aujourd’hui en témoigne. Connaître, aimer, respecter : de la connaissance vient la reconnaissance.

12646709_10208920132826744_8187243206975859802_o.jpgConclusions et propositions

         La sociabilité, l’amitié civique est plus large que la seule question de la pratique religieuse et de la laïcité.

         Dans les faits aujourd’hui, il n’y a pas de problème entre la cathédrale et la mosquée… Mais entre les personnes qui vivent dans le même immeuble, le même quartier, la même entreprise.

         À ne vouloir agir que par en haut, il y aurait une tentation à vouloir que l’État définisse avec le clergé des différentes religions, les modalités pratiques et le socle commun de la sociabilité dans l’entreprise, à l’école ou dans les quartiers… Est-ce crédible ?

         Dans le cadre de ce colloque, il est demandé de soumettre des propositions à votre critique pour trouver un chemin. Je me risque aux propositions suivantes : plutôt que de vouloir légiférer dans le détail et instrumentaliser les clergés pour contrôler leurs fidèles :

                  pourquoi ne pas constitutionaliser par en haut des principes fondamentaux de la sociabilité à la française comme « le droit au visage », la « liberté personnelle du mariage » et « la monogamie ».

                  et renvoyer en bas, au niveau des communautés de destin, la promotion d’une culture de la rencontre fondée sur l’amitié politique capable de transcender volontairement les différences. Une culture de liberté et de responsabilité.

         S’il faut résister à la tentation du « cléricalisme », il nous semble en définitive qu’il faut faire de l’amitié politique, non seulement le but de l’action mais aussi son chemin privilégié en faisant aimer une vie incarnée à la française, une vie dans la « douce France ». On se sert d’une montre sans aimer l’horloger, mais on ne peut pas écouter avec attention un chant parfaitement beau sans aimer l’auteur du chant. On ne peut pas aimer la beauté de la France sans aimer les Français.

         Pour cela comme le disait Gustave Thibon après Platon : « Il ne faut pas chercher à faire l’UN trop vite ». Nous croyons en effet avec Saint-Exupéry que : « Si le respect de l’homme est fondé dans le cœur des hommes, les hommes finiront bien par fonder, en retour, le système social, politique, économique qui consacrera ce respect[7] ».

 

Logo Ichtus.jpgBruno de Saint Chamas
président d’Ichtus
11 février 2016
Collège des Bernardins

 

 

[1] Gambetta, Chambre des députés, 4 mai 1877.

[2] Pape François, Message aux membres de l’association Corallo, Rome, le 22 mars 2014.

[3] Pierre Manent, Situation de la France, DDB 2015, pp. 68-71 : « Considérés en tant que groupe, ou partie de la société française, les musulmans tendent à se conduire comme des musulmans, à suivre la règle des mœurs de leur religion, en tout cas à prôner cette règle des mœurs ou à la considérer comme « devant être suivie »… Ce fait social est aussi le fait politique majeur que nous avons à prendre en compte… Je soutiens donc que notre régime doit céder, et accepter franchement leurs mœurs puisque les musulmans sont nos concitoyens. Nous n’avons pas posé de conditions à leur installation, ils ne les ont donc pas enfreintes. Étant acceptés dans l’égalité, ils avaient toute raison de penser qu’ils étaient acceptés comme ils étaient. Nous ne pouvons pas revenir sur cette acceptation sans rompre le contrat tacite qui a accompagné l’immigration durant les quarante années qui viennent de s’écouler… C’est pourquoi je soutiens que notre politique ne saurait être que défensive. Elle sera défensive parce que nous sommes forcés de faire des concessions que nous préférerions ne pas faire, ou d’accepter une transformation de notre pays que nous aurions préféré éviter, ou qui même parfois nous attriste profondément. Ce sera néanmoins une politique défensive parce que, avec toute notre faiblesse, nous avons encore de la force, que nous disposons encore de grandes ressources morales et spirituelles susceptibles d’être ranimées, activées et mobilisées pour que le changement inévitable soit contenu dans certaines limites, et que la physionomie de notre pays reste reconnaissable. C’est ici que nous entrons dans le domaine d’une politique possible également éloignée des rêveries de la « diversité heureuse » et des velléités mal refoulées d’un « retour » des immigrés chez eux. »

[4] Mgr Ravel, Lettre pastorale sur les rapports entre les religions et l’État, 2011.

[5] Pierre Manent, Situation de la France, DDB 2015, P58.

[6] L’enracinement, 1949

[7] Saint-Exupéry, Lettre à un otage, 1943.

 

Images : ©Collège des Bernardins