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05.12.2014

Certains êtres reçoivent des grâces qui, à vue d’homme, peuvent nous paraître scandaleuses

À propos de la vidéographie « Enciellement Édith Etty »
Par Sandrine Treuillard

sandrine treuillard,Édith stein,etty hillesum,charlotte delbo,foi,christianisme,art & culture,artiste,la france,politique            Certains êtres reçoivent des grâces qui, à vue d’homme, peuvent nous paraître scandaleuses. Comme percevoir, sentir la présence divine à travers la vermine. Voir Dieu dans un corps décharné, un visage gris et des yeux globuleux, hagards de faim, ou glacés de mort. Certainement, Édith Stein et Etty Hillesum ont posé ce regard sur les humains, leurs frères, leurs sœurs, avec lesquels elles ont partagé les derniers mois et jours de leur vie. Etty en a témoigné dans ses lettres de Westerbork[i]. Quand à Édith, elle était préparée depuis longtemps au sacrifice, à l’acquiescement à la mort pour le salut de ses frères Juifs[ii].

sandrine treuillard,Édith stein,etty hillesum,charlotte delbo,foi,christianisme,art & culture,artiste,la france,politique            Leur humanité s’est trouvée décuplée dans le camp de la mort d’Auschwitz parce que Dieu était en elles, elles le recevaient par leur cœur de compassion. Leur cœur, un miroir de Dieu. Les autres, dans la souffrance extrême, physique, morale, existentielle, des parcelles de Dieu. En leur centre à elles, l’amour solaire rayonnait dans cette ténèbre de mort qui rôde, frôle, nargue. 

            À la lecture de Chalotte Delbo, revenue du camp de Auschwitz Birkenau, déportée politique, je perçois la présence de Dieu au sein du style, très épuré, de son écriture. Ce souffle de vie qui décrit la mort dont elle a été rescapée, la souffrance, l’horreur physique et psychologique dans le réel vécu et perçu des paysages, de la saison, la description des corps, de gestes, de mouvements, de détails sur lesquels elle « zoome », tout manifeste la vie en résistance à la mort qui rôde. C’est la vie qui gagne dans son style. Parce qu’écrire est vivre et participer de la vie, même s’il s’agit de témoigner de choses extrêmement morbides et mortelles. Décrire le lieu, l’atmosphère météorique, s’appliquer à rendre compte sensiblement d’un détail, une brindille prise dans la glace que frappe un rai de lumière, même la bouche ouverte noire d’un cri muet, nous parle de la vie. De la présence victorieuse de Dieu. 

sandrine treuillard,Édith stein,etty hillesum,charlotte delbo,foi,christianisme,art & culture,artiste,la france,politique            Le style d’Édith et d’Etty, avant de se refléter dans leur écriture (pour Édith Stein, l’écriture date d’avant son extermination, alors que pour Etty, au sein même du camp de transit de Westerbork, elle put témoigner par lettres), c’était l’amour exprimé dans les gestes envers l’autre, l’aide fraternelle, bien que réduite, de donner un peu d’eau rare, et sans doute sale, à un vieillard au bord du mourir, toucher de cet amour une épaule maigre dans la force restante. Amour en elles tout aussi éprouvé par la souffrance mais comme protégé et décuplé par la grâce divine. Cet amour enveloppe les corps des hommes dans lesquels elles virent toujours une âme, et calme les cœurs, alors, non plus cernés par la seule angoisse de mort. 

            Charlotte Delbo a pu bénéficier aussi de cet esprit de vie au sein du camp. Comme par exemple le passage intitulé ”Boire”, d’ « UNE CONNAISSANCE INUTILE », nous le relate. Pas si inutile que cela, finalement… puisque nous bénéficions de son regard sur ces expériences extrêmes qui nous enseigne à la fois sur les gestes de solidarité dans le camp de la mort et sur le processus même de la perception. La rareté de cette expérience des camps (puisque peu en sont revenus indemnes et on pu en rendre compte, par l’écriture, comme ici) nous apprend le trésor que Dieu a mis en chaque homme, « la merveille que je suis ».

            BOIRE

            (…)

            J’avais soif depuis des jours, soif à en perdre la raison, soif à ne plus pouvoir manger parce que je n’avais pas de salive dans la bouche, soif à ne plus pouvoir parler, parce qu’on ne peut pas parler quand on n’a pas de salive dans la bouche. Mes lèvres étaient déchirées, mes gencives gonflées, ma langue un bout de bois. Mes gencives gonflées et ma langue gonflée m’empêchaient de fermer la bouche, et je gardais la bouche ouverte comme une égarée, avec, comme une égarée, les pupilles dilatées, les yeux hagards. Du moins, c’est ce que m’ont dit les autres, après. Elles croyaient que j’étais devenue folle. Je n’entendais rien, je ne voyais rien. Elles croyaient même que j’étais devenue aveugle. J’ai mis longtemps à leur expliquer plus tard que je n’étais pas aveugle mais que je ne voyais rien. Tous mes sens étaient abolis par la soif.

            Carmen, dans l’espoir de voir revenir à mon regard une lueur d’intelligence, a dû me répéter plusieurs fois : « Il y a de l’eau. Demain, tu boiras. »

            La nuit a été interminable. C’étais atroce, ce que j’avais soif, la nuit, et je me demande encore comment j’ai vécu jusqu’au bout de cette nuit-là.

            Le matin, accrochée à mes camarades, toujours muette, hagarde, perdue, je me suis laissé guider – c’était surtout elles qui veillaient à ne pas me perdre, car pour moi, je n’avais plus le moindre réflexe et sans elles j’aurais aussi bien buté dans un SS que dans un tas de briques, ou bien je ne me serais pas mise en rang, je me serais fait tuer. Seule l’idée de l’eau me tenait en éveil. J’en cherchais partout. La vue d’une flaque, d’une coulée de boue un peu liquide, me faisait perdre la tête et elles me retenaient parce que je voulais me jeter sur cette flaque ou sur cette boue. Je l’aurais fait à la gueule de chiens.

            Le chemin était long. Il me semblait que nous n’y arriverions jamais. Je ne demandais rien, puisque je ne pouvais pas parler. Il y a longtemps que je n’essayais même plus de former des mots avec mes lèvres. Sans doute mes yeux questionnaient-ils anxieusement ; elles me rassuraient sans cesse. « N’aie pas peur. C’est bien le bon commando. Il y a de l’eau, c’est vrai. Tu peux le croire. »

            (…)

            Carmen est revenue. Elle et Viva, après s’être assurée que le champ était libre, m’ont prise chacune par un bras et m’ont emmenée dans une encoignure formée par un pan de mur et de tas des arbustes que nous devions transporter. « Voilà ! » a dit Carmen en me montrant le seau d’eau. C’était un seau de zinc, de ceux dont on se sert à la campagne pour tirer l’eau d’un puits. Un grand sceau. Il était plein. J’ai lâché Carmen et Viva et je me suis jetée sur le seau d’eau. Jetée, pour de bon. Je me suis agenouillée près du seau et j’ai bu comme boit un cheval, en mettant le nez dans l’eau, en y mettant toute la figure. Je ne saurais pas dire si l’eau était froide – elle devait l’être, fraîche tirée, et c’était eu début de mars – et je ne sentais ni le froid ni le mouillé sur mon visage. Je buvais, je buvais à en perdre la respiration et j’étais obligée de sortir mes narines de l’eau de temps en temps pour prendre de l’air. Je le faisais sans cesser de boire. Je buvais sans penser à rien, sans penser au risque de devoir m’arrêter, d’être battue, si une kapo survenait. Je buvais. Carmen, qui faisait le guet, a dit : « Assez, maintenant. » J’avais bu la moitié du seau. J’ai fait une petite pause, sans lâcher le seau que je tenais embrassé. « Viens, a dit Carmen, c’est assez. » Sans répondre – j’aurais pu faire un geste, un mouvement – sans bouger, j’ai replongé la tête dans le seau. J’ai bu et bu encore. Comme un cheval, non comme un chien. Un chien lape d’une langue agile. Il creuse sa langue en cuillère pour transporter le liquide. Un cheval boit. L’eau diminuait. J’ai incliné le seau pour boire le fond. Presque couchée par terre, j’ai aspiré jusqu’à la dernière goutte, sans en répandre une seule. J’aurais encore voulu lécher le bord du seau. Ma langue était trop raide. Trop raide aussi pour lécher mes lèvres. Avec ma main, j’ai essuyé mon visage et j’ai essuyé ma main sur mes lèvres. « cette fois, viens », a dit Carmen, « le Polonais réclame le seau », et elle faisait signe à quelqu’un derrière elle. Je ne voulais pas lâcher mon seau. Je ne pouvais pas bouger tant mon ventre était lourd. Il était comme quelque chose d’indépendant, un poids ou un paquet, qui aurait été accroché à mon squelette. J’étais très maigre. Il y avait des jours et des jours que je ne mangeais pas mon pain, parce que je ne pouvais rien avaler, sans salive dans la bouche, des jours et des jours que je ne pouvais pas manger ma soupe, même quand elle était assez liquide, parce que la soupe était salée et c’était comme du feu sur les aphtes qui saignaient dans ma bouche. J’avais bu. Je n’avais plus soif, sans en être encore sûre. J’avais tout bu, tout le seau d’eau. Oui, comme un cheval.

            Carme, a appelé Viva. Elles m’ont aidées à me relever. Mon ventre était énorme. C’était comme si je reprenais conscience de mon sang qui circulait, de mes poumons qui respiraient, de mon cœur qui battait. J’étais en vie. La salive revenait dans ma bouche. La brûlure à mes paupières se calmait. On a les yeux qui brûlent quand les glandes lacrymales sont asséchées. Mes oreilles entendaient de nouveau. Je vivais.

            Viva m’a reconduite auprès des autres pendant que Carmen rapportait le seau. À mesure que ma bouche se réhumectait, je recouvrais la vue. Ma tête redevenait légère. Je pouvais la tenir droite. Je voyais Lulu qui me regardait avec inquiétude, qui regardait mon énorme ventre et je l’entendais dire à Viva : « Vous n’auriez peut-être pas dû lui en laisser boire tant. » Je sentais de la salive se former dans ma bouche. Je sentais que la parole me revenait. Mouvoir mes lèvres restait difficile. Enfin, j’ai pu dire, d’une voix qui était étrange parce que ma langue m’embarrassait encore, qu’elle reprenait à peine sa souplesse, enfin j’ai pu dire : « Je n’ai plus soif. »

- « Elle était bonne, au moins, cette eau ? » a demandé quelqu’un. Je n’ai pas répondu. Je n’avais pas senti le goût de l’eau. J’avais bu.  

 

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Oranienburg_Sachsenhausen
Une perception : Sachsenhausenlager Complet.pdf

 


[i] Publiées à la suite du journal « UNE VIE BOULEVERSÉE », éditions Points Seuil.

[ii] Édith Stein se prépare au grand sacrifice pour le salut de ses frères Juifs

            « … C’est alors qu’il convient de nous ressaisir, de nous dire : Attention, rien de tout cela ne doit m’atteindre. La première heure de ma journée appartient au Seigneur. La tâche qu’il m’indiquera je l’accomplirai, mais c’est lui qui m’en donnera la force. Ainsi, « j’irai vers l’autel de Dieu ». Il ne s’agit pas ici de moi, ni de mes capacités limitées, mais du Sacrifice par excellence, du mystère de la Rédemption. Je suis invitée à y participer, à m’y laisser purifier et réjouir ; à me laisser prendre avec tout ce que je peux donner — offerte pour souffrir — avec la Victime pure, sur l’autel. » (Les voies du silence, paru dans le bulletin mensuel de la Societas religiosa, Union féminine catholique, à Zurich, février 1932. Cité, C, pp. 100 et suivantes, extrait de l’ouvrage « COMME L’OR PURIFIÉ PAR LE FEU – ÉDITH STEIN : 1891-1942 » de Élisabeth de Miribel, p. 122, Éditions du Cerf, 2012.)

            « C’est du crucifix, encore suspendu à la même place, au-dessus de la table lui servant de bureau, qu’elle détenait déjà toute sa science. (…) Elle parlait peu mais chacune de ses paroles portait, car elles naissaient de la profondeur du silence et de la prière. Comment oublier ce regard si grave, indiciblement douloureux, qu’elle jetait sur le Crucifié — le Roi des Juifs — lorsqu’elle lisait à travers le miroir des événements l’annonce d’une persécution raciale de plus en plus violente. Je l’entendis un jour qui murmurait : « O combien mon peuple devra souffrir, avant qu’il ne se convertisse » — et une pensée me traversa l’esprit, rapide comme l’éclair : Édith s’offre à Dieu pour la conversion d’Israël. » (Souvenir de sœur Aldegonde Jaegerschmid, probablement datant de 1931, extrait de l’ouvrage précité, p. 120.)

             « Je fis halte à Cologne, afin d’y rencontrer une jeune catéchumène dont je m’occupais dans la mesure de mes loisirs. Je lui avait annoncé ma visite lui demandant de chercher une chapelle où nous puissions prier durant l’heure sainte. C’était la veille du premier vendredi d’avril 1933 et en cette « année sainte » la mémoire de la Passion du Sauveur était l’objet d’une vénération particulière à travers l’Allemagne. Nous nous sommes retrouvées toutes les deux, vers 8 heures du soir, dans la chapelle du Carmel de Cologne. Un prêtre se mit à prêcher en termes émouvants. Mais j’avoue que j’entendais à peine son sermon, toute occupée que j’étais à une autre conversation. Je m’adressais intérieurement au Seigneur, lui disant que je savais que c’était sa Croix à lui qui était imposée à notre peuple. La plupart des Juifs ne reconnaissaient pas le Seigneur, mais n’incombait-il pas à ceux qui comprenaient de porter cette Croix ? C’est ce que je désirais faire. Je lui demandais seulement de me montrer comment. Tandis que la cérémonie s’achevait dans la chapelle, je reçus la certitude intime que j’étais exaucée. J’ignorais cependant sous quel mode la Croix me serait donnée. » (Mémoire rédigé par Édith Stein avant de quitter le Carmel de Cologne et relatant sa vocation (Avent 1938). Dans l’ouvrage précité, p. 132.)