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23.05.2014

L'impasse Dominique Venner (2)

 

Le chevalier, la mort et le diable Dürer.jpg

 

            On pouvait apprécier Dominique Venner, historien en marge de la vie intellectuelle française, pour son courage, son honnêteté, son travail, tout en éprouvant une distance vis-à-vis de sa philosophie. Depuis un an devenu lecteur assidu de sa Nouvelle Revue d'Histoire, je ne partageais toutefois pas ses idées, notamment politiques et spirituelles. C'est la chance de l'esprit que de se retrouver, par-delà ces différences, dans une recherche de la vérité et du sens. La fin extraordinaire qu'il s'est lui-même choisie éclaire d'un nouveau jour ce fond idéologique et religieux qui nous séparait.

            La fascination mortifère pour le passé dans laquelle une certaine droite nationale, dans les les années 50 et 60, risquait de se glacer, l'homme l'a sublimée au mieux par son engagement intellectuel à partir des années 70. Ce n'est pourtant pas sans recréer une identité fictive qu'il a élaboré une pensée de la volonté et des origines au parfum un peu allemand : un passé païen mythique dans tous les sens du terme, Heidegger et Nietzsche, l'idée que le vouloir et l'être ne font qu'un. Les intelligences brillantes doivent toujours combattre leur propension à rêver le réel au lieu de le penser. Il y avait une part de lumière en Dominique Venner, celle qui, précisément, faisait le deuil de ce lyrisme qu'il sacrifiait au travail d'éclaircissement de l'historien. Son dernier geste comme ses écrits montrent que la part ténébreuse, qui n'est autre que l'idéologie, devait, dans sa vie, avoir le dernier mot.

            Nous vivons un moment à proprement parler apocalyptique, les illusions se défont, la réalité montre ses aspects. Le chaos augmente avec les chances de le dissiper, par cette montée de l'intensité du temps qui caractérise les basculements de l'Histoire, comme si l'opacité et le dévoilement alternaient de plus en plus vite. À mesure que le pouvoir abstrait qui nous domine se découvre à notre intelligence, nous sommes de plus en plus tentés par des formes d'abandon, de révolte ou de confusion. Dominique Venner n'est cependant pas mort de la violence de notre époque, qui pourra faire d'autres victimes plus faibles, il s'est laissé gagner par ses propres obscurités. Dans ses derniers messages, il s'inquiétait de l'effondrement spirituel de la France, mais aussi de la perspective d'une islamisation qui pourrait devenir totale, ce qu'il jugeait un plus grave danger. Il y a assurément un caractère brutal dans le joyeux mélange migratoire, le système du remplacement, le déracinement obligatoire que nous impose le pouvoir mondial à travers nos élites serviles. La haine de soi, le rejet de la terre, la culpabilisation des origines me sont devenus, comme à d'autres, insupportables, notamment à cause de cet humanisme mensonger qui cache des logiques féroces. Mais lui, en vue de quoi a-t-il agi ? Il parle d'un « sacrifice » qui serait une « fondation ». Le suicide pourrait-il être fécond ? Nous laisse-t-il un espace, une liberté pour nous saisir d'un avenir ? Faut-il en faire un culte pour « fonder » un espoir ? Mais de quoi ? Ce geste a tout d'une injonction contradictoire : « Je me suicide pour l'exemple. Résistez, mes frères ! » Par ailleurs, il y a finalement autant de pulsion de mort dans la négation des racines que dans leur exaltation en tant qu'absolu. Si je salue l'intellectuel pour son travail d'historien, son retour à une « mémoire identitaire » me semble une façon impérieuse de nous placer devant un passé aussi imposé et arbitraire que n'importe quelle idéologie plus triomphante aujourd'hui.

            Que dire aux amis, ou simplement aux français, qui ne sont pas issus directement de cette mémoire européenne, comment proposer un avenir à partir d'un passé d'ailleurs un peu fantasmé ? Dominique Venner dénonçait dans le christianisme une « métaphysique de l'illimité » destructrice de nos peuples ; mais que doit-on dire de sa philosophie ? Si l'immigration massive et la logique du remplacement nous indignent, cela signifie-t-il que nous devons rester entre nous, dans une famille ethnique et spirituelle fermée depuis l'antiquité, sans nous adresser à ceux qui, aujourd'hui, vivent, pensent, font la France ? Quelle impasse ! Il ne fallait pas le lire beaucoup pour comprendre qu'il avait un compte à régler avec le christianisme, il portait même une haine feutrée, rentrée, envers la religion de son enfance. Il lui en voulait de son universalité dissolvante. Mais quoi, existe-t-il un tel dilemme entre l'universel et le particulier ? Les deux ne doivent-ils pas s'articuler dans l'exercice de l'amour ? N'est-ce pas d'ailleurs l'un des enseignements essentiels du christianisme ? Tout cela serait dérisoire si une partie de la droite la plus authentique ne restait accrochée à ce mauvais sacré dont témoigne son suicide. On a vu une partie de sa blogosphère et des animateurs de Radio Courtoisie, média plutôt catholique sur lequel il s'exprimait, perdre un peu la raison devant ce geste inouï, s'empresser de nous dire que ce n'était ni folie ni désespoir, mais héroïsme, jusqu'à déclarer frénétiquement qu'il s'agissait d'un sacrifice prometteur. Je m'inscris en faux.

            Il y a des formes de folie froide. Ainsi débute sa lettre : « Je suis sain de corps et d’esprit, et suis comblé d’amour par ma femme et mes enfants. J’aime la vie ». On ne formule que ce qui ne va pas de soi... Se suicider en pleine possession de ses moyens, sans problème affectif, uniquement pour cet idéal sans contour ni substance, relève d'une pathologie grave. Je n'y vois que de l'orgueil, du désespoir et de la mort. Ainsi déclarait-il : « C’est en décidant soi-même, en voulant vraiment son destin que l’on est vainqueur du néant. Et il n’y a pas d’échappatoire à cette exigence puisque nous n’avons que cette vie dans laquelle il nous appartient d’être entièrement nous-mêmes ou de n’être rien. » Voilà comment la « volonté » fait une boucle, finit par se détruire, et même par se nier jusqu'à la dérision, parce qu'elle s'est crue tout. Cette conjonction du délire de puissance et de la pulsion de mort entre en contradiction, d'ailleurs, avec une autre partie de la lettre qui critique l'individualisme destructeur. Pour être quelque chose plutôt que rien, il faut se suicider devant l'autel de Notre-Dame, tout sacrifier, l'espoir, l'amour même, à la vanité d'une apparence, donc à ce néant pourtant tant dénoncé. L'acte de Dominique Venner n'a pas de vraie grandeur : il cherche la grandeur – ce n'est pas la même chose. L'homme ose nous dire : « Il faudra certainement des gestes nouveaux, spectaculaires et symboliques pour ébranler les somnolences, secouer les consciences anesthésiées et réveiller la mémoire de nos origines. Nous entrons dans un temps où les paroles doivent être authentifiées par des actes. » Mais le symbolique, M. Venner, est le contraire du suicide. Quelle cohérence y a-t-il entre ce geste infamant pour la vie, profanateur pour l’Église, enfin destructeur de tout sens par son extrémisme même – et les ressources de l'identité ou la « fondation » d'un avenir ? Rappelons que le Catéchisme de l'Église Catholique, qui condamne le suicide tout en reconnaissant les fragilités qui peuvent y conduire, affirme le caractère aggravant d'en faire un modèle, notamment pour la jeunesse.[i]

Rien n'est bon dans cet acte qui me fait relire ce que je sais, ce que j'ai reçu de cet historien en le remettant plus sévèrement en cause que je ne l'aurais fait. Il est des moments de séparation intellectuelle. Certains catholiques de sensibilité traditionaliste, en cette occasion, m'ont paru plus amoureux du sacré – ou du passé – que du Christ et de l’Église. Les Évangiles produisent pourtant, à l'avance, une décapante critique du religieux formel et de la fausse grandeur. René Girard suggère même que c'est le sacré violent que détruit la Révélation Biblique, en exposant notre ressemblance avec le Créateur, qui ne peut se faire précisément que par l'abandon de tous les sacrés au profit du seul mystère saint, l'échange de la divinité avec l'humanité. L'éminente dignité de la personne s'affirme théoriquement, et surtout théologiquement, par cette proximité ontologique entre le Créateur et sa créature, ce qui, loin de nous inviter à singer Dieu, nous porte à une grande humilité... Et c'est ce feu qu'est venu répandre le Christ, ce qu'il accomplira, certes, par un don de sa personne, mais en tout point contraire à un suicide. 

            Un des sens de la modernité est le dépouillement du sacré jusqu'à son point vital – le partage de la Vérité – le mystère de notre incarnation – la Vie libre – mais cette bonne part du moderne est sans cesse menacée par une autre, une frénésie de la liquidation qui, de fait, invite à un retour proliférant des divinités et des asservissements... Le transfert du sacré en savoir et de la violence en technique, tel que le processus historique ne cesse de l'accélérer, est la définition de cette modernité ambivalente qui est un dévoilement, une démultiplication de nos pouvoirs matériels et symboliques, et qui engendre une expansion des possibilités de destruction et de fascination. Elle offre ainsi, de façon permanente, une tentation terrible de retour à un archaïsme armé. Aussi les transgressions, les liquidations et les déchets que le capitalisme-progressisme accumule avec ses marchandises m'apparaît comme une modernité affolée qui sans cesse corrige sa propension régressive par la chute en avant – jusqu'à envisager de modifier l'espèce pour obéir jusqu'au bout à sa logique. C'est un tel système que venait confirmer comme par l'absurde celui qui prétendait le contester. Il ressemblait ainsi, hélas, involontairement à notre après-modernité. 

            Rien de bon ne sortira d'un tel geste. Le lendemain, une « femen » imitait le sacrifié dans une parodie qu'il n'avait que trop méritée. Il aura ouvert une brèche, mais des plus mauvaises : qui font du passage à l'acte un langage et une concurrence. Défendons la vie, plutôt que le suicide lyrique et spectaculaire. Vous qui aimez la France, qui désirez sa renaissance, oui, il existe un passé que nous devons connaître et chérir, mais aussi un avenir à peupler, à conquérir, et c'est au présent, en travaillant, en dialoguant, qu'il nous faut avancer, avec tous nos frères, même ceux que nous croyons contre nous. « Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous haïssent ». Cessons de craindre, tâchons plutôt d'aimer et de convaincre. Et si nous avons besoin d'une boussole et d'un but, d'un fondement et d'un horizon, d'un cœur et d'un ciel, enfin d'un ordre qui ouvre, ce n'est pas dans les fumées d'un paganisme de la force et de l'identité qu'on le trouvera, c'est dans le Christ et ce qu'il porte de fruits : la paix, l'humilité, la fermeté dans le combat, la charité, le désir de comprendre, la vocation de se donner – la volonté d'aller vers l'autre et le réel.

Lucien Fornello
mai 2013 - mai 2014
pour La Vaillante 

(Version remaniée
voir la première version)

 


[i] 2280 Chacun est responsable de sa vie devant Dieu qui la lui a donnée. C’est Lui qui en reste le souverain Maître. Nous sommes tenus de la recevoir avec reconnaissance et de la préserver pour son honneur et le salut de nos âmes Nous sommes les intendants et non les propriétaires de la vie que Dieu nous a confiée. Nous n’en disposons pas.

2281 Le suicide contredit l’inclination naturelle de l’être humain à conserver et à perpétuer sa vie. Il est gravement contraire au juste amour de soi. Il offense également l’amour du prochain, parce qu’il brise injustement les liens de solidarité avec les sociétés familiale, nationale et humaine à l’égard desquelles nous demeurons obligés. Le suicide est contraire à l’amour du Dieu vivant.

2282 S’il est commis dans l’intention de servir d’exemple, notamment pour les jeunes, le suicide prend encore la gravité d’un scandale. La coopération volontaire au suicide est contraire à la loi morale.

Les troubles psychiques graves, l'angoisse ou la crainte grave de l’épreuve de la souffrance ou de la torture peuvent diminuer la responsabilité d suicidaire.

2283 On ne doit pas désespérer du salut éternel des personnes qui se sont donné la mort. Dieu peut leur ménager par les voies que lui seul connaît, l’occasion d’une salutaire repentance. L’Église prie pour les personnes qui ont attenté à leur vie.

Catéchisme de l'Eglise Catholique

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